Prologue: Qu’est-ce que la Bible ?


Le cœur de la Bible hébraïque est un récit épique qui décrit l’émergence du peuple d’Israël et sa relation constante avec Dieu. A l’encontre d’autres récits mythologiques du Proche-Orient, la Bible s’ancre fermement dans l’histoire terrestre. Le drame divin se joue sous les yeux de l’humanité. La Bible ne se contente pas de célébrer le pouvoir de la tradition et des dynasties régnantes. Elle explique pourquoi l’histoire du peuple d’Israël – et du monde entier – s’est déroulée selon un schéma dont l’issue dépend directement des commandements et des promesses de Dieu. C’est le peuple d’Israël qui tient le rôle central dans cette tragédie. Il appartient au peuple d’Israël – et, à travers lui, à tous les lecteurs de la Bible – d’orienter le sort du monde.
 


I.              La Bible hébraïque

Par « Bible », nous entendons essentiellement le recueil des textes anciens, longtemps désigné sous le titre d’Ancien Testament, et qu’aujourd’hui les savants ont coutume d’appeler la Bible hébraïque. C’est un assemblage d’histoires, de légendes, de textes de lois, de poèmes, de prophéties, de réflexions philosophiques, composés pour la plupart en hébreu. La Bible se divise en trente-neuf livres qui, à l’origine, étaient classés par auteurs ou par sujets – ou bien, pour des ouvrages plus longs comme les livres 1 et 2 de Samuel, les livres  1 et 2 des Rois, les livres 1 et 2 des Chroniques, d’après la longueur étalon des rouleaux de parchemin ou de papyrus utilisé. La Bible hébraïque sert de fondement spirituel au judaïsme ; elle constitue la première partie du canon du christianisme ; l’Islam aussi la considère comme une source d’inspiration et d’enseignement éthique d’une grande richesse, transmise par l’intermédiaire du Coran. La tradition divise la Bible hébraïque en trois parties principales.

La Torah ou Pentateuque : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome.

En premier lieu, vient la Torah, appelée également les cinq livres de Moïse ou Pentateuque (« cinq livres », en grec). Elle inclut la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. Elle raconte l’histoire du peuple d’Israël, à commencer par la création du monde, suivie du Déluge, de la vie des patriarches, de la sortie d’Egypte, de la traversée du désert et de la remise des Tables de la Loi sur le mont Sinaï. La Torah se termine par les adieux de Moïse au peuple d’Israël.

Les Prophètes : les « premiers prophètes » et les « derniers prophètes ».

Les « premiers prophètes » (Josué, les Juges, les livres 1 et 2 de Samuel, les livres 1 et 2 des Rois) narrent l’histoire du peuple d’Israël en partant de la traversée du Jourdain et de la conquête de Canaan, suivies de l’ascension et de la chute des royaumes israélites, puis de leur défaite et de leur exil sous les coups des Assyriens et des Babyloniens.

Les « derniers prophètes » (Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habaquq, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie) rassemblent un série d’oracles, de directives sociales, d’âpres admonestations, qui expriment l’attente messianique d’un ensemble d’individus diversement inspirés sur une période d’environ trois siècles et demi, entre le milieu du VIIIe siècle et la fin du Ve siècle avant notre ère.

Les Ecrits : les Psaumes, les Proverbes, Job, le Cantique des Cantiques, Ruth, les Lamentations, l’Ecclésiaste, Esther, Daniel, les livres 1 et 2 des Chroniques, Esdras et Néhémie.

Les Ecrits expriment, de façon mémorable et frappante, la dévotion de l’Israélite ordinaire en des temps de joie, de crise, de vénération ou de réflexion personnelle. Dans la plupart des cas, il est extrêmement difficile de les relier à des évènements historiques ou à des auteurs déterminés. Bien que les premiers textes aient pu être rassemblés au cours de la période monarchique tardive, ou aussitôt après la destruction de Jérusalem, en 586 av. notre ère, la plupart de ces écrits paraissent avoir été composés plus récemment, entre le Ve et le IIe siècle av. notre ère, au cours des périodes perse et hellénistique.

II.             Du jardin d’Eden à Sion

L’histoire biblique débute au jardin d’Eden ; elle se poursuit avec Caïn et Abel, puis Noé et le Déluge, pour se concentrer finalement sur le sort d’une seule famille, celle d’Abraham. Abraham, que Dieu a choisi pour devenir le père d’une grande nation, observe, avec une obéissance farouche, les commandements divins. Il quitte, avec sa famille, sa demeure située en Mésopotamie pour se rendre au pays de Canaan. Là, au cours de sa longue existence, il nomadise, étranger au milieu de la population autochtone. Son épouse Sara, lui donne un fils, Isaac, qui héritera des promesses divines faites en premier lieu à son père. Le fils d’Isaac, Jacob – qui représente la troisième génération de patriarches – sera le père des douze tribus. Au cours d’une existence chaotique, haute en couleur, Jacob élève sa grande famille et parcourt le pays en y construisant des autels ; c’est en luttant avec un ange qu’il reçoit le nom d’Israël, nom qu’il léguera à ses descendants. La Bible raconte alors les querelles qui opposent les douze fils de Jacob, les travaux qu’ils mènent en commun, puis la grande famine qui les contraints à quitter leur terre natale pour se réfugier en terre égyptienne. Dans ses dernières volontés, Jacob, le patriarche, confie à la tribu de son fils Juda la responsabilité de régner sur les onze autres tribus (Gn 49,8-10).

La grande saga quitte alors le registre du drame familial pour se transformer en fresque historique. Le Dieu d’Israël fait au pharaon égyptien la démonstration éclatante de ses pouvoirs impressionnants. En effet, les enfants d’Israël se sont multipliés au point de devenir une grande nation, mais, réduite en esclavage, ils subissent le sort des minorités opprimées ? Condamnés aux travaux forcés, ils participent à la construction des grands monuments élevés à la gloire du régime pharaonique. Désireux de se faire reconnaître du monde entier, Dieu choisit alors Moïse pour lui servir d’intermédiaire dans la tâche de libérer les Israélites afin qu’ils puissent se mettre en quête de leur véritable destin. Dans ce qui constitue peut-être la série d’événements la plus dramatique de toute la littérature occidentale, le Dieu d’Israël guide les enfants d’Israël hors d’Egypte jusque dans le désert. Au mont Sinaï, Dieu, non content de révéler à son peuple sa véritable identité sous le nom de YHWH (appellation sacrée composée de quatre lettres hébraïques), leur remet également un code légal pour les guider dans leur vie collective et individuelle.

 Ce contrat sacré passé entre YHWH et son peuple, gravé dans la pierre et scellé dans l’Arche d’alliance, servira aux Israélites d’étendard de bataille dans leur marche vers la Terre promise. Dans d’autres cultures, un tel mythe fondateur se serait peut-être arrêté à ce moment. Mais la Bible, elle, a encore des siècles et des siècles d’histoire à nous conter. En effet, la conquête triomphale du pays de Canaan, la fondation d’un vaste empire par le roi David, la construction d’un Temple majestueux par Salomon, tous ces exploits seront suivis des drames du schisme, de rechutes à répétition dans l’idolâtrie et, finalement, de l’exil. En effet, la Bible décrit comment, peu après la mort de Salomon, les dix tribus du Nord secoueront le joug des rois davidiques de Jérusalem pour se séparer de la monarchie unifiée, donnant ainsi naissance à deux royaumes distincts et rivaux : au nord, celui d’Israël, et au sud, celui de Juda.

Pendant les deux siècles suivants, le peuple d’Israël vit donc sous la tutelle de deux royaumes indépendants. Toujours d’après la Bible, les dirigeants du royaume du Nord sont d’une impiété invétérée ; mais certains rois de Juda n’échappent pas non plus à l’opprobre. Las de ces infidélités, Dieu finit par châtier son peuple en lui envoyant des tyrans envahisseurs. Les premiers sont les Araméens de Syrie, qui harcèlent le royaume d’Israël. Puis, en 722 av. notre ère, viendra le tour du puissant Empire assyrien, qui pille et détruit les cités du Nord, forçant une grande partie de la population des dix tribus nordistes à s’exiler. Le royaume de Juda est épargné pendant plus d’un siècle, mais sa population ne peut échapper éternellement au jugement de Dieu. En 586 av. notre ère, le brutal empire babylonien décime l’ensemble du territoire et réduit en cendres Jérusalem et son Temple.

Après une telle tragédie, le récit biblique s’écarte dramatiquement, et de façon caractéristique, du schéma habituel des épopées religieuses de l’Antiquité. Dans ce genre de narration, généralement, la défaite d’un dieu par une armée ennemie entraîne la fin de son culte. Dans la Bible, en revanche, le pouvoir du Dieu d’Israël ne cesse de grandir à la suite de la chute de Juda et de l’exil des Israélites. Ne vient-il pas de manipuler les Assyriens et les Babyloniens, contraint de le servir en devant ses agents involontaires pour infliger au peuple d’Israël la châtiment de son infidélité ?

Dorénavant, le retour à Jérusalem d’un certain nombre d’exilés et la reconstruction du Temple, marquera, pour Israël, la fin de la période monarchique et le début de sa mutation en une communauté religieuse, soumise à la loi divine. Tout le pouvoir de la Bible réside dans cette surprenante insistance sur la responsabilité humaine.
[In La Bible dévoilée, Israël Finkelstein & Neil Asher Silberman, p. 21 à 28  – filio127histoire]


Les trois piliers de la Bible hébraïque

La Bible hébraïque, ou l'Ancien Testament des chrétiens, se compose de trois grandes parties : la Torah ou Pentateuque (ce nom désigne les cinq livres qui y sont regroupés), les Prophètes et les Écrits. Pour les Juifs, ces trois parties n'ont pas la même valeur : le judaïsme trouve son fondement et son identité dans la Torah, véritable cœur de la Bible hébraïque.
On peut distinguer dans le Pentateuque deux grands ensembles. D'une part, le livre de la Genèse ouvre la Bible, et pose les questions des origines du monde et de l'homme. En racontant ensuite l'histoire des patriarches, d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et de leurs femmes, il relate l'origine du peuple d'Israël mais pas seulement, car les patriarches sont aussi les parents de la plupart des voisins d'Israël. D'autre part, suite à la Genèse, les livres de l'Exode et des Nombres, le Lévitique et le Deutéronome forment un deuxième ensemble : il s'agit de l'histoire de Moïse de sa naissance à sa mort, de la libération d'Israël des corvées d'Égypte et de son séjour dans le désert.

La deuxième partie de la Bible hébraïque, les Prophètes, reprend le fil narratif et raconte d'abord, dans les livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, l'histoire d'Israël depuis la conquête militaire du pays sous Josué, l'établissement de la royauté avec Saül, David et Salomon jusqu'à la chute de la royauté judéenne et la destruction de Jérusalem en 587 avant notre ère. Ces livres, qui se terminent sur l'échec de la royauté et des institutions politiques, sont suivis de la collection des livres prophétiques proprement dits, qui permettent de mieux comprendre les raisons de la catastrophe. Selon les prophètes, elle découle du rejet par le peuple et par ses responsables des exigences divines de justice et de la vénération exclusive de Yahvé. Mais ces livres contiennent aussi des promesses de renouveau, d'une restauration et d'un temps de salut à venir.

Les Écrits regroupent des livres qui sont, pour la plupart, des réflexions sur la condition humaine et sur la relation souvent difficile entre l'homme et Dieu (Job et l'Ecclésiaste). Mais on trouve aussi les Psaumes ou le Cantique des cantiques dans les Écrits. Ces livres concernent donc l'identité de l'homme qui, dans l'Antiquité, ne peut se définir autrement que par rapport au monde divin.
Il faut enfin signaler que le christianisme adopte, selon ses confessions, deux Anciens Testaments différents. Le catholicisme, qui se base sur la traduction grecque de la Bible juive, la Septante, y inclue un certain nombre de livres dits « deutérocanoniques » (Maccabées, Siracide, etc.) et organise le texte en quatre parties : le Pentateuque, les livres historiques, les Écrits et les Prophètes. Le protestantisme ne retient que les livres de la Bible hébraïque, mais organise l'Ancien Testament également en quatre parties, comme le catholicisme. La traduction œcuménique de la Bible reprend la tripartition du judaïsme.

[Thomas Römer, Docteur en théologie, professeur d'Ancien Testament à la faculté de théologie et de sciences des religions de l'université de Lausanne, et professeur au Collège de France - Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]



Yahvé dit à Moïse : « Mets par écrit ces paroles, car elles sont les clauses de l'Alliance que je conclus avec toi et avec Israël. » Tels sont les mots que donne à lire, traduits en notre langue, le verset 27 du chapitre 34 du livre de l'Exode, le deuxième de l'Ancien Testament qui compose lui-même la première partie de la Bible chrétienne. Tout paraît simple : après avoir guidé les Hébreux hors d'Egypte vers le pays de Canaan, le prophète Moïse, qui vécut au XIIIe siècle avant notre ère, a consigné, sous l'inspiration divine, la Loi que Dieu destinait au peuple juif, et cette évidence s'imposa jusqu'à une époque assez récente. Tout s'est compliqué depuis que la science s'en est mêlée : outre l'existence improbable de Moïse, l'absence d'écriture hébraïque à son époque supposée et la réalité très douteuse de la sortie d'Egypte, le lieu, la date, les conditions de rédaction de l'Exode, comme de l'ensemble des Ecritures, demeurent recouverts d'une ombre épaisse. En vérité, le caractère prodigieux de la Bible tient à ce que son texte est parvenu jusqu'à nous. Encore n'est-il pas sûr que son élaboration soit achevée, l'archéologie pouvant encore réserver quelques surprises. N'a-t-on pas publié pour la première fois en 1963 un 151ème psaume en hébreu, trouvé à Qumran ?
Prenons la mesure du temps : la plus ancienne trace matérielle du texte biblique se trouve sur un bijou remontant au début du VIe siècle avant notre ère, portant les quatre lettres hébraïques du nom du dieu d'Israël, YHWH, et un passage des Nombres, le quatrième livre. Mais le premier manuscrit complet de la Bible en hébreu dont nous disposons date du XIe siècle après J.-C. Autant dire que, en plus de mille cinq cents ans, le texte biblique a traversé bien des vicissitudes et vécu plusieurs vies.
C'est que la Bible elle-même est plurielle. Son nom français transcrit un féminin singulier latin qui lui-même vient d'un neutre pluriel grec signifiant « collection de livres ». Selon les différentes traditions, ces livres ne sont pas les mêmes. Les Bibles hébraïque et grecque, qui ne contiennent que l'Ancien Testament, ne comportent pas le même nombre de livres. Les Bibles chrétiennes ne sont pas non plus identiques, ni pour l'Ancien ni pour le Nouveau Testament. La Bible latine catholique, dont le texte réputé authentique n'a été publié qu'en 1592, est plus longue que les Bibles réformées de Luther et Calvin. La version de l'Eglise orthodoxe syrienne est sans doute la plus courte, avec 22 livres pour le Nouveau Testament, celle de l'Eglise orthodoxe éthiopienne la plus longue, avec 35 livres. Enfin, pour ajouter à la complexité, la Bible juive et la Bible chrétienne ne présentent pas dans le même ordre les écrits qui leur sont communs.
Cette diversité tient aux conditions dans lesquelles les Ecritures ont été élaborées et transmises. Dans ce domaine, le savoir a considérablement progressé depuis cinquante ans grâce à la découverte des manuscrits de la mer Morte et à l'exhumation des civilisations du Proche-Orient, en particulier mésopotamiennes. Du coup, la légendaire simplicité biblique a fait place à des interprétations multiples, et parfois polémiques. De façon générale, les savants confessionnellement les plus engagés sont ceux qui accordent le plus de crédit aux informations fournies par la Bible et font remonter sa rédaction le plus haut dans le temps. Voici donc des conclusions qui ne sont en fait que des hypothèses.
Pour qu'un texte soit rédigé, il faut une langue, une écriture, un milieu culturel relativement structuré et conscient de lui-même. Ces éléments apparaissent, entre le Jourdain et la Méditerranée, entre les monts du Liban et le désert de Judée, au IXe siècle avant notre ère. La langue et l'alphabet hébreux paraissent fixés, et le cadre sociopolitique est désormais celui de la royauté. C'est en effet en 853 qu'est mentionnée pour la première fois dans un document non biblique, assyrien en l'occurrence, l'existence d'un royaume d'Israël, sous son souverain Achab. Durant les trois siècles de cette période royale, historiquement de plus en plus précise parce que les sources extérieures tout comme les informations contenues dans le texte biblique augmentent en nombre et en qualité, commence la rédaction des livres bibliques. Non pas par le commencement, par la Genèse, qui va depuis la création du monde jusqu'à la mort de Joseph, fils de Jacob, mais par l'histoire des premiers rois, de Saül à Salomon, grâce aux archives royales conservées à Samarie, capitale d'Israël, le royaume du Nord détruit par les Assyriens en - 722, et à Jérusalem, capitale de Juda, le royaume du Sud, mis à bas par les Babyloniens en - 587.
Les paroles de certains « petits prophètes », actifs au VIIIe siècle, comme Amos, Osée et Michée, pourraient avoir été consignées très tôt après leur prédication et constituer les livres bibliques les plus anciens. Les traditions relatives à des personnages importants dont des sanctuaires conservaient ou fabriquaient la mémoire, comme Jacob à Béthel, Josué à Sichem, Samuel à Silo, ont pu alors être transcrites.
La prise de Jérusalem, en - 587, par le roi Nabuchodonosor et l'exil des élites judéennes à Babylone durant cinquante ans marquent une rupture très profonde. Le sort du peuple hébreu, l'état de ses relations avec son Dieu donnent lieu à de vives réactions dont témoignent les prophéties d'Ezéchiel, contemporain de l'événement. Avec le retour d'exil, à partir de - 538, s'ouvrent les deux siècles de la domination perse, scripturairement la plus féconde. Gouvernés par un satrape, privés d'organisation politique propre, menacés culturellement par l'influence perse et l'expansion de sa langue, l'araméen, au détriment de l'hébreu, les Judéens réinvestissent leur identité et s'affirment comme un peuple homogène dans la consignation d'une origine, d'une histoire, d'une loi et d'une foi communes, exprimées dans la langue supposée de Moïse, de Samuel et de David. Yahvé, jusque-là divinité du seul peuple hébreu, est considéré comme le dieu unique et vrai à l'exclusion de tous les autres. Les éléments déjà rédigés font l'objet d'une réécriture tenant compte des préoccupations nouvelles, des compléments y sont introduits, des textes supplémentaires sont élaborés, et tous ces livres sont eux-mêmes mis en ordre, en particulier la Torah, connue en grec sous le nom de Pentateuque, qui regroupe les cinq premiers livres bibliques définitivement mis au point, de la Genèse au Deutéronome.
Lorsque, à partir de - 332, le Proche-Orient passe sous la souveraineté grecque d'Alexandre, l'établissement du corpus biblique est bien avancé. Ne s'y ajouteront, à l'époque hellénistique, que des romans comme Tobie, Esther et Judith, des suppléments historiques tels qu'Esdras et Néhémie, des traités de Sagesse avec le Qohélet (ou Ecclésiaste) et le Siracide (ou Ecclésiastique), et un ultime livre prophétique, celui de Daniel, rédigé vers -165, principalement en hébreu, mais avec des passages en araméen et en grec, tandis que, rédigés un peu plus tard, les deux livres des Maccabées ne sont connus qu'en grec.
C'est que cette langue est désormais celle de l'élite en Méditerranée orientale, tandis que l'hébreu, même en Palestine, est de moins en moins compris. Aussi, à partir des années 250 fut entreprise une traduction en grec de l'ensemble des écrits hébraïques. Cette version grecque de la Bible, dite des Septante, aboutit parfois à modifier le sens de l'original hébraïque, comme l'explique vers -130 le petit-fils et traducteur de Jesus ben Sira, auteur de l'Ecclésiastique : « Vous êtes invités à vous montrer indulgents là où, en dépit de nos efforts d'interprétation, nous pourrions sembler avoir échoué à rendre quelque expression ; c'est qu'il n'y a pas d'équivalence entre les choses exprimées originairement en hébreu et leur traduction dans une autre langue ; bien plus, si l'on considère la Loi elle-même, les Prophètes et les autres livres, leur traduction [celle des Septante] diffère considérablement de ce qu'exprime le texte original. » De fait, à la fin du Ier siècle de notre ère, des maîtres juifs rassemblés au sud de Jaffa ne retinrent pour constituer, désormais, la Bible hébraïque que les livres rédigés et transmis en hébreu, rejetant l'ensemble de la Bible grecque. Or c'est par la Septante que le monde gréco-romain eut accès à l'Ancien Testament.
Le Nouveau Testament ne fut guère plus aisé à établir que le canon hébraïque. Naturellement, nous ne possédons aucun manuscrit contemporain de sa rédaction. Sans doute l'écriture des livres néotestamentaires est-elle beaucoup plus resserrée dans le temps que celle de la Bible hébraïque, puisqu'elle va des premières lettres de Paul, juste avant 50, à l'Evangile de Jean, dont le premier fragment manuscrit connu date de 125. Mais ce n'est qu'au IVe siècle que, dans la masse des écrits christologiques disponibles, furent retenus les 27 livres, de l'Evangile de Matthieu à l'Apocalypse, qui forment aujourd'hui les Nouveaux Testaments occidentaux.
A la fin de l'Antiquité, le grec n'était plus guère compris en Occident, donc les communautés chrétiennes eurent besoin de textes accessibles. Des traductions latines furent entreprises, que Jérôme, au tournant des IVe et Ve siècles, reprit pour établir une Bible latine appelée par la suite Vulgate, qui s'imposa au Moyen Age et demeura pendant des siècles celle de l'Eglise catholique romaine. Au XVIe siècle, sous l'impulsion de l'humanisme et de la Réforme, et aussi de l'imprimerie, réapparurent des textes bibliques établis sur les « originaux » hébreux et grecs, à partir desquels furent publiées des traductions en langues modernes, en allemand par Luther en 1534, en français par Castellion en 1535. C'est alors que l'organisation des livres bibliques en chapitres, attribuée à l'évêque anglais Etienne Langton, au début du XIIIe siècle, fut complétée par la division en versets, due aux premiers imprimeurs parisiens. La Bible est bien une création continue
[Laurent Theis, Le Point des 19-26 décembre 2003]

La Bible à l'épreuve de l'archéologie

Entretien(s) avec Israël Finkelstein, le point de vue de l'archéologue


Le Point

L. P. : « La Bible dévoilée » : un titre un tantinet provocateur face aux croyants, pour qui la Bible est la vérité révélée...

Israël Finkelstein : Le texte biblique est d'abord un guide de la foi. En ce qui me concerne, il est très important comme fondement de mon identité juive et de la culture occidentale judéo-chrétienne. Cela étant, le mot « dévoilée » prend tout son sens en termes d'archéologie. Jusqu'ici, en effet, la plupart des livres traitant de ce sujet mettaient au premier plan le récit de la Bible et utilisaient l'archéologie comme illustration. Notre position (celle de Neil Asher Silberman et la mienne) est radicalement différente. Elle se fonde sur la recherche archéologique, qui, en exhumant le quotidien de ces populations, permet une reconstitution neutre de l'histoire du Proche-Orient.
Notre seconde innovation concerne l'historicité de la Bible. Au contraire des tenants de l'archéologie biblique traditionnelle, nous remettons totalement en question la chronologie biblique. Je m'explique : si on s'appuie sur le système des « séquences » du récit biblique pour étudier l'histoire des Israélites, on part de la période des Patriarches pour arriver au royaume de Juda en passant par l'arrivée en Egypte, puis la sortie d'Egypte, la conquête de la Terre promise (le pays de Canaan), etc.
Dans ce cas de figure, tout est donc organisé et expliqué selon la chronologie biblique. Or, avec moi, c'est tout le contraire. Conformément d'ailleurs à la grande école historique française des Annales, je fais une histoire « régressive ». Je vais du plus récent au plus ancien. Je pars d'un point dont je suis certain et, de là, je reconstitue ce qu'il y avait avant. Une fois que j'ai pu vérifier la concordance ou non des fouilles archéologiques, je prends le texte biblique en me posant les questions suivantes : pourquoi ont-ils écrit cela ? Quels étaient leurs objectifs ?

L. P. : Cela ne revient-il pas à créer deux histoires ?

I. F. : Tout à fait ! Prenons l'exemple du roi David. Vous conviendrez qu'il y a une différence entre le David des cathédrales françaises et celui du récit biblique. Dans les cathédrales, je n'ai vu ni Bethsabée ni tous ceux qui ont été tués par ce roi. Même chose dans le judaïsme, où David nous est présenté comme le « roi » par excellence.

L. P. : Et là, vous expliquez que les royaumes de David et de Salomon n'ont pas existé, du moins tels qu'ils sont présentés dans la Bible...

I. F. : S'il n'y a pas lieu de douter de l'existence historique de David et de Salomon, il y a de fort bonnes raisons de remettre en question l'étendue et la splendeur de leurs royaumes tels que le récit biblique nous les présente. David et Salomon étaient les potentats ou, si vous préférez, les roitelets d'une toute petite cité-Etat, Jérusalem. Une ville alors assez insignifiante. En fait, la Jérusalem du Xe siècle avant notre ère est tout au plus un village typique des hautes terres. En matière de démographie, et selon les calculs de population qui s'appliquent à cette époque, on trouve 5 000 habitants éparpillés entre Jérusalem, Hébron et une vingtaine de villages de Juda, sans compter quelques groupes épars de semi-nomades. Un pays largement rural, donc, et qui n'a laissé aucune trace de documents, d'inscriptions, aucun signe de l'alphabétisation minimale qu'aurait nécessitée le fonctionnement d'une monarchie digne de ce nom.
Dans l'Egypte de Ramsès II, au XIIIe siècle av. J.-C., l'époque supposée de l'Exode, eh bien nous n'avons pas une seule inscription monumentale sur les murs des temples, pas une seule inscription funéraire, pas un seul papyrus qui atteste la présence d'Israélites. Pas non plus de vestiges archéologiques dans le Sinaï d'une quelconque errance de quarante ans des Hébreux dirigés par Moïse.

L. P. : Et la conquête de la Terre promise par Josué ? Et l'installation des Israélites en pays de Canaan ? Cela non plus n'a pas existé ?

I. F. : Le livre de Josué, qui retrace la conquête de Canaan (la Terre promise), nous décrit une campagne militaire éclair au cours de laquelle les tribus israélites défirent sur le champ de bataille les puissants rois de Canaan et héritèrent de leurs territoires. Un texte épique et qui compte certains des épisodes les plus saisissants, comme la chute des murailles de Jéricho ou le soleil dont la course s'arrête à Gabaon. Mais les fouilles nous fournissent les preuves flagrantes de l'importance de la présence égyptienne dans tout le pays de Canaan durant le XIIIe siècle av. J.-C. On imagine mal les garnisons égyptiennes chargées de la sécurité de Canaan se tourner les pouces pendant qu'une horde de réfugiés, de surcroît échappés d'Egypte, répand la terreur à travers toute la province.
Les cités cananéennes de l'époque n'étaient pas les villes qu'elles deviendront plus tard. En fait, la cité typique consistait alors en un palais, un temple et quelques édifices publics ; le tout sans murs d'enceinte, sans fortifications. Aucune muraille ne peut donc s'écrouler. Ce qui remet en question la véracité du récit concernant Jéricho.

L. P. : Et l'installation des Hébreux ?

I. F. : Sur ce point également, les témoignages archéologiques sont sans équivoque. Les Israélites sont des autochtones. Autrement dit, c'est un processus interne à la société cananéenne qui a permis l'émergence des Israélites. Mais, bien sûr, il s'agit d'un processus fait de hauts et de bas, sur un long terme, et qui regroupe plusieurs vagues d'occupations des hautes terres, suivies de récessions. Ce qui ne veut pas dire qu'une dizaine, une vingtaine et même 200 personnes venues d'Egypte (ou de toute autre région, d'ailleurs) ne se sont pas ajoutées au noyau central formé de gens du cru. Ce qui ne signifie pas non plus que tous les Israélites venaient d'une société sédentaire. Au contraire, je pense même que la plupart étaient, à l'origine, des nomades.

L. P. : Et, d'après vous, c'est ce décalage, ces contradictions même entre l'histoire archéologique et l'histoire biblique qui imposent une datation tardive de la rédaction de l'Ancien Testament ?

I. F. : Pas seulement. La recherche biblique a démontré que le récit de l'histoire d'Israël a été rédigé au plus tôt à la fin de la période monarchique. Il apparaît très probable que le texte biblique a été conçu autour de la fin du VIIe siècle av. J.-C., sous le roi Josias. Rédigé par des lettrés de la cour de Jérusalem, il a avant tout des objectifs théologiques et politiques. Au plan religieux, c'est une première cristallisation de l'idée de monothéisme avec, pour les Israélites, l'obligation de croire en un dieu unique, dans un lieu unique, le temple de Jérusalem, dans une seule capitale, Jérusalem, sous un seul roi qui est descendant de la dynastie de David. Au plan politique, c'est aussi à ce moment-là, entre 630 et 609 av. J.-C., que le petit royaume de Juda va se constituer en grande nation en tentant d'étendre son pouvoir sur l'ancien royaume du Nord, celui d'Israël (qui, à cette époque, n'existe déjà plus), et face au puissant empire égyptien qui le menace.

L. P. : Vous voulez dire que la Bible serait quasiment un texte de propagande ?

I. F. : A l'époque de sa rédaction, la Bible constitue la première tentative d'écriture de l'histoire d'un peuple, quels qu'en aient été les motifs. Dans les grands empires assyrien ou babylonien, vous trouvez seulement des annales royales du style « moi le roi X, j'ai conquis tel pays et telle ville. J'ai construit ceci. J'ai reçu tel ou tel tribut, etc. ». Au-delà du message théologique de l'Ancien Testament - la mise en ordre des relations entre Dieu et son peuple -, il y a un aspect concret qui expose les buts, les besoins et les objectifs de la lignée royale. Si on prend comme exemple le livre de Josué, il est certain qu'il illustre les soucis les plus profonds et les plus pressants du VIIe siècle av. J.-C. Dans ce contexte, la Bible pourrait être considérée comme un document de propagande, même si je me refuse à utiliser ce terme et que je pense que ce n'en était pas le seul but.

L. P. : Comment le petit royaume de Juda, dont vous dites qu'il s'agissait d'une entité marginale, périphérique, provinciale, a-t-il pu donner naissance à un tel texte ?

I. F. : C'est ce qu'il y a de plus intéressant dans toute cette histoire. Alors qu'à la même époque vous avez les empires assyrien, babylonien, égyptien, aux civilisations si raffinées, c'est dans un royaume sans aucune puissance économique, militaire et d'une grande pauvreté culturelle - pas d'architecture monumentale ou autre ; pas d'art décoratif grandiose ; pas même un mur droit - qu'on assiste à un souffle créateur incroyable qui va donner naissance à cette saga puissante. C'est une leçon extraordinaire concernant les ressorts et les mystères de la créativité. Car, qu'on ne se méprenne pas, je respecte la dignité, la complexité, la profondeur et l'existence propre d'un texte qui est l'expression unique de thèmes éternels et fondamentaux.

[Propos recueillis par Danièle Kriegel, Le Point des 19-26 décembre 2003]

Le Monde des Religions

M. R. : Quand la Bible a-t-elle été rédigée ?

Israël Finkelstein : La Bible n'a pas été écrite en une fois, mais sur une très longue durée, entre la fin du VIIIe siècle et le IIe siècle avant notre ère. Une partie semble avoir été conçue sous le règne de Josias, au VIIe siècle, dans une Jérusalem nouvellement prospère. C'est le travail de scribes de la cour judéenne qui ont compilé un ensemble de souvenirs historiques, de légendes et de propagande royale. Certains textes ultérieurs ont été compilés par des prêtres. Et il y a bien sûr les textes prophétiques, les textes de sagesse et autres dont la mise en forme s'étend sur plusieurs siècles.

M. R. : Quel était le contexte politique de cette époque ?

I. F. : Le royaume de Juda était alors sous domination assyrienne. Cela soulevait de lourdes questions d'identité nationale, de réflexion sur la place et l'importance de Juda dans le monde environnant. Dans ce contexte, s'est peu à peu constitué un ferment de créativité et de spiritualité dans le royaume de Juda. Les auteurs de la fin du VIIIe siècle avaient deux objectifs principaux : l'un politico-religieux, à savoir la volonté de centralisation du culte autour du Temple de Jérusalem ; l'autre, l'absorption des territoires de l'ancien royaume du nord - Israël -, en profitant du retrait des Assyriens. Les auteurs des phases postérieures avaient quant à eux des objectifs différents, qui ressortent en particulier de la place des prêtres dans la société à l'époque du « Second Temple ».

M. R. : Quels types de recherches donnent ce genre d'informations ?

I. F. : Les recherches archéologiques s'intéressent à la culture matérielle, à l'économie et à la société, alors que l'étude littéraire du texte, au-delà des qualités d'écriture, atteste des connaissances cognitives et culturelles et des systèmes de valeurs des Hébreux. Chacune apporte son propre éclairage sur la période de compilation des textes et sur la réalité qui se cache derrière les mots. Par exemple, la recherche linguistique a permis de mettre en lumière la différence entre l'hébreu classique de Jérusalem au VIIe siècle, et celui de la période suivant l'exil de Babylone, au VIe et Ve siècle avant notre ère. La recherche archéologique, quant à elle, peut identifier la réalité historique sous-jacente à certains textes.

M. R. : Concluez-vous de vos recherches qu'Abraham, Isaac et Jacob ont réellement existé ?

I. F. : Comme archéologue, je ne peux pas dire si un simple individu a vécu ou non ! Ce que je peux dire, c'est que les anecdotes qui accompagnent la saga des Patriarches, la présence de chameaux domestiqués comme bêtes de somme, par exemple, ou bien la mention des Philistins et des Araméens dans le livre de la Genèse sont antinomiques de la période qui est sensément décrite. Leur occurrence correspond plutôt à l'époque de l'existence des royaumes d'Israël et Juda. Certains éléments de la Genèse correspondent même à des réalités encore plus tardives. Mais les Patriarches, en tant que personnes, peuvent très bien avoir été des héros dont les mythes ont été transmis, dans un « habillage » littéraire et anecdotique pouvant « parler » de façon convaincante aux auditoires.

M. R. : Quand votre livre La Bible dévoilée, écrit avec l'historien Neil Asher Silberman, a été publié, il a choqué, notamment parce qu'il remettait en question la véracité de l'esclavage en Égypte et de l'Exode...

I. F. : Il n'y a pas de preuve archéologique de l'Exode ni de l'esclavage, ni de mention égyptienne de l'émigration massive d'un peuple, alors que les registres étaient bien tenus. Mais le texte parle d'un contexte qui a bien existé sur une longue période, à savoir les relations entre l'Égypte et Canaan, le refuge en Égypte de Cananéens menacés chez eux par la famine. Sur la base de mes recherches, je soutiens que ces thèmes de l'Exode, qui reflètent des traditions anciennes, ont été mis par écrit dans le contexte des aspirations de la période de la royauté tardive et sans doute aussi des époques postérieures.

M. R. : Si, selon vous, ils ne venaient pas d'Égypte, qui étaient alors les premiers Israélites qui ont peuplé Canaan ?

I. F. : À partir de la fin du XIIIe siècle avant notre ère, on atteste l'établissement de proto-Israélites dans les hautes terres. Mais en réalité, ce sont des autochtones ! La plupart sont des bergers nomades de Canaan qui se sont sédentarisés, après la chute du système égypto-cananéen. Depuis le IVe millénaire avant notre ère, on retrouve dans tout le Moyen-Orient cette facilité à se convertir, selon les circonstances socio-économiques, de pasteurs nomades en agriculteurs sédentaires, et vice-versa. Au début, il est difficile de les distinguer, archéologiquement parlant, de leurs voisins - les différences étant sans doute du domaine des mentalités et des connaissances.

M. R. : La description de ces petits villages ne ressemble pas à ce que la Bible raconte de la création du royaume d'Israël, autour de la grande Jérusalem.

I. F. : L'archéologie ne trouve pas la moindre preuve de l'existence d'une Jérusalem splendide à l'époque des rois David et Salomon (Xe s. av. notre ère). À cette époque, ce devait être un village. Et il n'y avait pas non plus de royaume unifié, s'étendant sur de larges territoires. En revanche, Jérusalem est devenue une grande cité au VIIIe siècle. Les rédacteurs de la Bible ont donc en fait décrit leur propre ville. Cela dit, il n'y a pas de raison de nier que Jérusalem ait existé avant, ni de nier l'existence des rois David et Salomon, ni même celle d'un palais et d'un temple servant en quelque sorte de sanctuaire royal, comme c'était le cas dans tout le Proche-Orient ancien. Dans l'histoire de David contée par la Bible, il y a sûrement des fragments historiques originaux. Ce n'est pas tout l'un ou tout l'autre. Bien que l'ensemble ait été mis par écrit à partir de la fin du VIIIe siècle, et en majorité au VIIe siècle, il y a aussi des passages qui décrivent des éléments d'histoire plus anciens.

M. R. : La Bible a-t-elle été écrite par des monothéistes, au sens où on l'entend aujourd'hui ?

I. F. : Il n'existait pas de réel monothéisme dans le royaume de Juda, même s'il y en avait déjà des racines dans la société du VIIe siècle avant notre ère. Il y avait un dieu national, principal, le dieu d'Israël, mais les auteurs bibliques connaissaient l'existence de cultes d'autres déités. La véritable naissance du monothéisme, tel que nous l'entendons de nos jours, date du début de la période du «Second Temple », c'est-à-dire la période qui suit l'exil de Babylone et le retour d'une élite judéenne à Jérusalem.

[Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]


Qui a écrit la Bible ?



Selon la vision traditionnelle juive et chrétienne, Moïse aurait écrit le Pentateuque. Mais cette vision ne repose sur aucune base historique et il est impossible que le Pentateuque soit l'œuvre d'un seul auteur. On peut y observer des styles forts différents, voire des contradictions. Selon le chapitre 4 de la Genèse (verset 24), l'humanité appelle Dieu par son propre nom, Yahvé, dès les origines du monde, tandis que dans le livre de l'Exode (aux chapitres 3 et 6), ce nom n'est révélé qu'à l'époque de Moïse. On constate également la présence de nombreux doublons. Le Pentateuque comporte dans ses deux premiers chapitres deux récits de création. Plus loin, Yahvé fait deux fois alliance avec Abraham. Et il existe différents codes législatifs qui ne concordent pas toujours entre eux.
Dès le milieu du XIXe siècle, ces observations mènent à l'élaboration de l'hypothèse de la « théorie documentaire ». Cette théorie part de l'idée que le Pentateuque se compose de quatre documents différents, à l'origine indépendants les uns des autres, et successivement mis ensemble par des rédacteurs travaillant par coupures et collages. Le plus ancien est le document dit « yahviste » (car on y trouve une préférence pour le nom divin de Yahvé), probablement élaboré sous le règne du roi Salomon, vers 930 avant notre ère. Des études épigraphiques ont en effet démontré que ce n'est qu'à partir du VIIIe siècle avant notre ère que des documents écrits sont apparus de manière significative dans le royaume de Juda.
Durant les VIIIe et VIIe siècles avant notre ère, les royaumes d'Israël et de Juda sont sous occupation assyrienne. Leurs élites subissent une forte influence idéologique : les rois assyriens expriment leur domination à l'aide de traités de vassalité dans lesquels les vassaux sont exhortés à une loyauté sans faille. La première édition du livre du Deutéronome contient de nombreux parallèles avec les traités de vassalité assyriens, qui ordonnent constamment d'aimer le roi d'Assyrie. « Tu aimeras Assurbanipal, le grand prince héritier, comme toi-même », édicte un traité de 672 avant notre ère. Le Deutéronome contient la même idée : « Tu aimeras Yahvé, ton Dieu, de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ta force » (6, 5). Les auteurs du Deutéronome ont très certainement voulu présenter Yahvé à l'image d'un souverain assyrien imposant à ses subordonnés un traité, une « alliance », dans le but apparent de contester la suprématie assyrienne, déjà affaiblie à l'époque du roi Josias.

La première histoire de Moïse est également rédigée aux alentours du VIIe siècle avant notre ère. Elle débute par la description de sa naissance, celle d'un enfant exposé et miraculeusement sauvé, récit largement répandu dans le folklore. Dans sa version primitive, ce récit ressemble surtout à la légende de la naissance de Sargon, roi légendaire, mise par écrit au plus tôt au VIIIe siècle avant notre ère.
Cette histoire de Moïse ne peut pas être antérieure à cette époque : les scribes judéens, ont, de toute évidence, construit la figure de Moïse à l'image du fondateur mythique de la dynastie assyrienne, pour revendiquer la supériorité du dieu qu'il sert. En effet, dans la suite de l'histoire, Yahvé et Moïse réussissent à vaincre l'Égypte, ce que les Assyriens n'ont jamais pu faire, en dépit de tentatives répétées.

La destruction de Jérusalem et de son temple par les Babyloniens en 587 avant notre ère provoque, dans l'ancien royaume de Juda, une immense crise idéologique. Les piliers identitaires de ce peuple du Proche-Orient ancien - le roi, le temple et le pays - se sont écroulés. Une première réaction à la crise est la construction de ce qu'on peut appeler « l'histoire deutéronomiste ». Il s'agit de l'élaboration, par les anciens fonctionnaires de la cour, d'une grande histoire d'Israël et de Juda depuis Moïse jusqu'à la destruction de Jérusalem. Celle-ci cherche à démontrer que la destruction de Jérusalem et la déportation d'une partie de la population ne sont pas dues à la faiblesse de Yahvé face aux divinités babyloniennes. Au contraire, Yahvé se sert des Babyloniens pour sanctionner son peuple et ses rois de ne pas avoir respecté les stipulations de son « alliance », consignées dans le Deutéronome.

La population restée en Judée revendique la possession du pays, contre l'élite déportée, en s'identifiant aux descendants du patriarche Abraham (Ézéchiel, 33, 24). Contrairement aux textes deutéronomistes qui prônent une stricte séparation d'Israël face aux autres peuples, l'histoire d'Abraham, composée durant le VIe siècle avant notre ère, insiste sur une cohabitation pacifique de tous les peuples du Levant, lesquels entretiennent, selon le récit de la Genèse, de nombreux liens de parenté par le truchement d'Abraham, père non seulement d'Isaac mais aussi d'Ismaël, ancêtre des tribus arabes.

Pendant longtemps, les deux mythes originaires d'Israël, les Patriarches et l'Exode, ne sont pas joints en une succession chronologique: ils restent concurrents. Mais au début de l'époque perse, les rédacteurs issus du milieu des prêtres tentent d'harmoniser la tradition patriarcale qui circule chez les Judéens non-exilés, et celle de Moïse et de l'Exode.

Moïse est la figure centrale du Pentateuque, probablement achevé vers 350 avant notre ère : il reprend les fonctions du roi, puisqu'il promulgue la loi et est le médiateur par excellence. Le Pentateuque se termine par sa mort : il voit le pays promis mais n'y entre pas. Cette « fin ouverte » tient compte de la situation d'un judaïsme de diaspora, et signifie aux Juifs qui vivent en dehors de la Palestine que le fondement de leur identité n'est pas le pays mais la loi divine transmise par Moïse. Ainsi, le Pentateuque, qui est en majorité un écrit des anciens exilés mais qui intègre aussi d'autres préoccupations, notamment celles des Juifs de la diaspora, devient, pour reprendre une heureuse formule du poète Heinrich Heine, une « patrie portative ». Là où il y a la Torah, se trouve aussi Israël.

Pendant environ deux siècles, seul le Pentateuque est considéré comme la Bible du judaïsme. Les Samaritains, les habitants de l'ancien royaume d'Israël, adoptent en effet le Pentateuque, mais pas les deux parties qui s'y ajoutent successivement. Pour s'opposer à des mouvements apocalyptiques qui se légitiment par des visions prophétiques, les responsables du Temple décident de canoniser les «vrais» livres prophétiques et inventent une théorie considérant que la période perse marque la fin de la prophétie inspirée.

À l'époque de la rédaction des Évangiles, la Bible hébraïque ne comporte que deux parties, la Loi et les Prophètes. C'est ainsi que Jésus cite les écrits. La canonisation des Écrits (Psaumes, livres de Job, Ecclésiaste etc) n'intervient que quelques siècles après la destruction de Jérusalem en 70, en partie en réaction à l'influence grandissante du christianisme. Mais aujourd'hui encore, le Pentateuque reste le centre de la Bible hébraïque.

[Thomas Römer - Publié le 1 nov. 2008 - Le Monde des Religions n°32]

Qui a écrit la Bible ?

La Bible est un ouvrage multiple. Sa première partie, le Pentateuque ou Torah, est la plus essentielle dans la tradition juive. Elle est d'origine entièrement divine. D'après son propre texte, la Torah a été écrite par Moïse sous la dictée de Dieu, sauf les derniers versets, qui décrivent la mort de Moïse, et peuvent avoir été écrits par Josué. La Bible est aussi composée de deux autres parties moins anciennes et moins essentielles, les Prophètes et les Hagiographes.
Les travaux de l'archéologue Israël Finkelstein, entre autres, mettent en doute le fait que le Pentateuque ait été écrit à une époque si ancienne, et avancent plutôt le règne de Josias, au VIIe siècle avant notre ère. Ces affirmations ne nous font pas sursauter. Personnellement, je n'y prête pas grand intérêt. Chacun est libre d'imaginer ce qu'il veut.
 Mais le peuple juif croit depuis des générations à ce qui est écrit dans la Torah et il s'y tient. Au fond, l'enjeu est le suivant. Dire que la Torah a été écrite sous Josias, qu'elle transmet de simples mythes, c'est dire que le texte ment. Cependant, aucun archéologue ne pourra jamais prouver formellement que le texte de la Torah est faux. Dans le texte, tout se tient, il existe des calculs de dates qui le confirment. La Bible est un texte très ancien, qui donne aussi des informations fiables sur le plan historique. Des textes antiques en Mésopotamie relatent l'existence d'un « déluge ».
Y a-t-il eu influence des uns par les autres ?
Le déluge a été cosmique, universel. Les descendants de Noé, qui ont repeuplé la terre, ont tous pu transmettre la mémoire de cet événement à différentes civilisations.
Pourquoi est-il si important de dire que le texte est d'origine divine ?
C'est un article de foi principal. Si le texte est d'origine divine, alors la Loi est divine. Le fidèle, qui craint Dieu, doit s'y conformer strictement, au risque de le bafouer. Alors que si la Loi est humaine, elle peut être contredite. L'absolu du texte interdit de modifier et d'adapter les commandements. Les discours selon lesquels le texte est faux permettent de s'en affranchir avec une bonne conscience. J'ajoute que le libre-arbitre est malgré tout présent dans la Bible. On peut demander : où est la liberté, dans une telle contrainte ? En fait, c'est par l'octroi de commandements qu'advient la véritable liberté. D'abord parce que chacun est libre de croire ou non, de respecter la Loi ou non. La divinité n'est pas perçue par la conscience immédiate. Il n'y a pas de preuve matérielle de son existence, seulement la transmission de cette croyance de génération en génération. On peut l'accepter ou non. Il y a encore autre chose. L'homme naît esclave de ses passions. La Torah fournit un code de vie, qui lui permet de s'épanouir dans son corps et son esprit en s'en affranchissant. C'est cela, la liberté. C'est ce qui donne à la fois la sainteté et le bonheur.
[Grand rabbin Michel Gugenheim est directeur de l'école rabbinique de France depuis 1992, et juge rabbinique auprès du Consistoire israélite de Paris - Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]

La Bible est un classique, et comme disait Hemingway, « un classique est un livre dont tout le monde parle mais que personne n'a lu ». Sur la question de savoir qui l'a écrite, l'imagerie populaire repose bien souvent sur des rumeurs comme celle de la pomme croquée par Adam et Ève et dont il n'y a pas la moindre trace dans la Bible. Il est donc nécessaire d'interroger et de réinterroger les on-dit et les préjugés, comme celui de croire que, de la première à la dernière lettre, la Bible a été donnée par Dieu à Moïse au XIVe siècle avant notre ère. La tradition talmudique s'est penchée sur cette question avec la volonté de sortir de cette croyance populaire.
Comment donc puis-je, à mon tour, en tant que rabbin qui lit ce texte fondateur de la tradition biblique, concilier une approche critique qui en inclut la dimension mythologique et la dimension traditionnelle ? Il semble, tout d'abord, évident que le Déluge n'a jamais existé tel qu'il est raconté dans la Bible. La Genèse, comme les premiers textes de la Tour de Babel, et ce jusqu'à Abraham, appartiennent, à mon sens, à la mythologie mésopotamienne. Mais il faut bien comprendre que, quelque soit l'origine de l'événement (qu'il ait existé ou pas, qu'il soit babylonien ou indien), à partir du moment où l'événement, le Déluge par exemple, est raconté en hébreu, il se fait littérature. En ce sens, le peuple juif est plus un peuple de lecteurs que de croyants.
Dès lors, la dimension mythologique du Déluge ne m'importe guère. Il devient un paradigme de cataclysme, de catastrophe. Il permet de se confronter aux questions : que faire aujourd'hui quand on est confronté à une catastrophe philosophique, psychologique ou sociologique ? Avec nos enfants, notre couple, dans notre travail ? Ou devant un événement traumatique ? C'est cela la Bible. Un ensemble de textes fondamentalement méta-historique, où tout l'intérêt consiste à aller à l'origine de chaque mot pour savoir comment ce mot fait sens, dans, et au-delà, du récit que je le lis. Dans la Bible, le monde se mesure en pages et en lettres.
Ainsi, savoir que Moïse n'a pas écrit la Torah ne me gêne pas. Et l'existence ou la non-existence des patriarches Abraham, Isaac et Jacob me laisse indifférent. Car pour le mystique, même l'existence de Dieu n'a aucune pertinence. Même Dieu est un « peut-être », une hypothèse. Il a inventé le doute, enseigne un maître hassidique, pour que nous puissions douter de lui. En dialogue et contre une parole théologique, imposée par le Dieu biblique, il y a une parole des hommes, une liberté d'interpréter, pour Dieu et contre Dieu : la parole du Talmud. La loi n'est pas un dogme mais une norme. On peut évoluer, pour aller, comme dit Levinas, du « sacré » (qui est figé) au « Saint ». Le saint, c'est la possibilité d'une transcendance, et la Bible est sainte parce que son « pouvoir dire » est supérieur à son « vouloir dire ». Avoir Dieu en soi, c'est sentir que l'on est porté vers quelque chose d'autre. En hébreu, le verbe être n'existe pas au présent. Être, c'est risquer, se risquer à avancer dans la vie.
Si le christianisme est l'infini du divin, qui s'offre à la finitude des hommes à travers le corps du Christ, le judaïsme est le Dieu infini qui s'est offert aux hommes dans la finitude des lettres d'un livre. Responsabilité alors pour l'homme d'interpréter, de casser les lettres, de « lire aux éclats » pour libérer Dieu et lui redonner son statut d'infini. Dieu sera ou ne sera pas infini en fonction de l'infinité de l'interprétation des hommes.
[Marc-Alain Ouaknin, Rabbin et philosophe, professeur associé à l'université de Tel-Aviv - Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]


Aux sources de la Bible


La Mésopotamie
DÉLUGE, ALLIANCES ET PROPHÈTES

Pour l'historien qui lit les livres de la Bible, pas de doute possible : les auteurs de ces écrits ont bien souvent utilisé des thèmes ou des structures littéraires déjà présents dans des textes mésopotamiens. Plus généralement, même si elle est tenue pour « inspirée », la Bible ne peut pas être étudiée en faisant abstraction de son enracinement culturel dans le Proche-Orient ancien, sauf à en faire une lecture littérale qui montre bien vite ses limites. Les emprunts des auteurs bibliques au domaine mésopotamien sont manifestes. Néanmoins, cette dépendance indéniable ne signifie nullement imitation : la comparaison fait également ressortir l'originalité des livres bibliques.

Le cas le mieux connu est bien sûr celui du Déluge. Dans L'Épopée de Gilgamesh, le roi d'Uruk, obsédé par la mort de son ami Enkidou, part à la recherche du secret de l'immortalité. Il réussit à retrouver Outa-napishtim, le rescapé du Déluge. Celui-ci lui révèle que, prévenu de l'imminence de la catastrophe par le dieu Ea, il a pu construire le bateau qui lui a permis de survivre. Lors de la décrue, les dieux ont pris conscience que l'éradication des hommes n'est pas une bonne chose. Comme ils sont heureux de voir qu'il existe des survivants, ils accordent à Outa-napishtim et à sa femme l'immortalité.

Lorsque George Smith découvre en 1872 ce récit mésopotamien, le sens de l'emprunt n'est alors pas évident : les tablettes cunéiformes qu'il a déchiffrées appartenaient à la bibliothèque du roi Assurbanipal à Ninive (VIIe siècle avant notre ère). Depuis, des versions plus anciennes ont été retrouvées sur des tablettes babyloniennes du XVIIe siècle avant notre ère. Il s'agit en particulier de l'histoire d'Atra-hasis, « le Très Sage », un des noms du Noé babylonien. L'idée d'une catastrophe primordiale sous forme d'une inondation dramatique se retrouve certes dans bien des civilisations. Cependant, une comparaison détaillée entre le texte de la Genèse et celui des récits mésopotamiens montre qu'il ne s'agit pas d'une rencontre accidentelle, mais bien d'un emprunt littéraire. La façon dont, par exemple, un oiseau est lâché par trois fois pour savoir si la décrue a laissé émerger des terres ne peut laisser de doute à cet égard, de même que le motif du sacrifice final.

Le message biblique est néanmoins différent. En Mésopotamie, le panthéon est dépassé par sa création. Les hommes, inventés pour travailler à la place des dieux et leur fournir leur alimentation, deviennent trop nombreux et trop bruyants. Après plusieurs essais (maladie, sécheresse, famine), le déluge est le moyen choisi par les dieux pour éliminer l'humanité et leur permettre de retrouver le calme. Outa-napishtim doit son salut au dieu Ea, qui n'est pas d'accord avec les autres divinités pour supprimer l'humanité. Dans la Genèse, c'est la dégénérescence de l'humanité qui provoque le Déluge : Dieu intervient « car la terre est remplie de violence » (Gen 6, 13). La raison est explicitement de nature morale.

À la lumière des textes mésopotamiens, le « Décalogue » (ou encore les « Tables de la Loi ») peut être compris, non comme un catalogue de prescriptions morales, mais comme un véritable traité d'alliance que Dieu propose à son peuple de conclure au Sinaï. Le modèle en est les traités mésopotamiens, remontant pour certains au XVIIIe siècle avant notre ère (Mari, Tell Leilan), d'autres aux XIVe et XIIIe siècles avant notre ère (entre les Hittites d'Anatolie et leurs vassaux de Syrie), d'autres de l'époque néo-assyrienne (VIIe siècle avant notre ère). La comparaison entre les textes bibliques (Exode 19-24 et Deutéronome 1-29) et ces traités permet de comprendre leur structure tripartite, qui débute par un prologue historique et s'achève par des malédictions : les « commandements » sont en fait les clauses de l'alliance, qui forment le cœur du texte. De fait, la conclusion d'un traité d'alliance était chose courante dans le Proche-Orient du IIIe au 1er millénaire. La nouveauté biblique est d'avoir transposé entre Dieu et son peuple ce type de relations jusqu'alors réservées aux rois.

Pendant longtemps, les prophètes bibliques sont tenus pour uniques : l'idée qu'une comparaison soit possible avec de vagues devins du monde polythéiste de la Mésopotamie heurte bien des esprits. Il faut d'abord donner quelques définitions pour écarter certaines ambiguïtés. Un prophète n'est pas avant tout quelqu'un qui prédit l'avenir : c'est le « porte-parole » d'une divinité. Il s'agit d'une personne qui a une expérience cognitive : de nature visuelle (« vision »), auditive (« voix ») ou mixte (« apparition »), en état d'éveil ou lors d'un rêve. Le prophète, dépositaire de cette révélation, doit la transmettre au destinataire du message divin : une personne (notamment le roi) ou un groupe. Cette transmission peut se faire sous forme verbale (« prophétie » ou « discours prophétique »), qu'elle soit directe (par oral) ou indirecte (mise par écrit). Elle peut aussi donner lieu à une communication non-verbale (« actes symboliques »).

Seules deux périodes très courtes fournissent l'essentiel des attestations de prophètes en Mésopotamie - même s'il existe par ailleurs des attestations plus fugaces de prophètes dans la seconde moitié du IIe millénaire avant notre ère. La première période est celle du règne de Zimri-Lim (XVIIIe siècle avant notre ère). Les prophètes vont parfois directement trouver le roi de Mari de la part d'un dieu. En l'absence du monarque, ils s'adressent à un responsable qui retranscrit leurs propos dans une lettre au souverain. On possède ainsi le texte d'une quarantaine de « prophéties » : on voit qu'elles ont été mises par écrit immédiatement, mais dans un souci de communication, et non de conservation pour l'avenir. Dans un cas, on voit même un prophète demander l'aide d'un scribe, à qui il veut dicter un message pour le roi. Cette lettre a été retrouvée : elle est adressée à Zimri-Lim par le dieu Shamash, auquel était rattaché ce prophète. En dehors des prophètes « professionnels », de simples particuliers, hommes ou femmes, peuvent recevoir des messages divins sous forme de rêves. Ceux-ci sont signalés au roi lorsqu'ils le concernent.

Le deuxième ensemble date des rois assyriens Asarhaddon (680-669 avant notre ère) et Assurbanipal (668-627 avant notre ère). Cette fois, les prophéties ont donné lieu à de véritables recueils, l'un d'entre eux contenant des encouragements au roi Asarhaddon, un autre des prophéties relatives à Babylone. Dans les lettres ou les annales royales, on trouve une quinzaine de références à des prophètes ou prophétesses. À deux exceptions près, ils proclament le soutien divin aux souverains nouvellement couronnés. En temps de crise, intérieure ou extérieure, ils assurent le roi de l'appui des dieux, notamment de la déesse Ishtar. Ainsi, la spécificité de la Bible réside davantage dans le processus qui a conduit à la constitution des livres prophétiques après la destruction de Jérusalem en 587, que dans le prophétisme en tant que phénomène religieux.

Les prescriptions bibliques concernent d'abord l'« année sabbatique » (Lévitique 25 et Deutéronome 15) : tous les sept ans, les esclaves mâles hébreux doivent être libérés et l'on doit remettre leurs dettes aux débiteurs insolvables (shemittah). Ces mesures sont complétées lors du « Jubilé », qui a lieu tous les cinquante ans (soit après 7 cycles de sept ans) et qui est annoncé au son de la trompe (yobel). Cette année est marquée par l'affranchissement (deror) : ceux qui, contraints par la nécessité, ont aliéné leurs terres les récupèrent et les esclaves sont libérés. Certains détails de ces prescriptions font douter qu'elles n'aient jamais été appliquées.
Cependant, la comparaison avec les pratiques mésopotamiennes montre qu'elles s'enracinent dans des coutumes fort anciennes.

Dès le début du IIe millénaire avant notre ère, l'avènement d'un roi est accompagné d'un édit de « rétablissement de l'équité » (misharum) : les arriérés à l'égard du palais sont remis, de même que les dettes à caractère non-commercial entre particuliers. Le « retour au statut d'origine » (andurarum, soit le même mot que l'hébreu deror) s'applique aux biens et aux personnes : les terres aliénées reviennent à leur propriétaire d'origine et les gens libres asservis pour dettes sont libérés. Ces mesures peuvent être répétées au cours du règne si la situation économique l'exige. On a retrouvé des textes d'édits de ce type pour plusieurs successeurs de Hammourabi de Babylone (XVIIIe-XVIIe siècles avant notre ère), ces pratiques se sont par ailleurs poursuivies jusque dans l'empire néo-assyrien (VIIe siècle avant notre ère) : une influence mésopotamienne directe est donc indiscutable. Cependant, il s'agit en Mésopotamie de mesures liées à la pratique de la justice par le roi, explicitement chargé par les dieux de veiller à ce que « le fort n'accable pas le faible ». Dans la Bible, l'idéal égalitaire qui sous-tend ces prescriptions renvoie à la situation censée avoir existé au moment de l'Exode.

[Dominique CHARPIN, Professeur à la Sorbonne (École pratique des hautes études). Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]

L’Egypte
SAGESSE ET IMMORTALITÉ DE L'ÂME

Sans l'Égypte, il n'y aurait pas de Bible. » La formule est du bibliste Thomas Römer, dans sa préface à un livre récent (1), et illustre l'omniprésence du pays des pharaons dans la Bible hébraïque, l'Ancien Testament des chrétiens. Car l'Égypte tient un rôle ambivalent mais essentiel dans l'histoire biblique des Hébreux. Elle est « la grande puissance politique qui, au long des siècles, a exercé répulsion ou attraction en fonction des circonstances historiques », rappelle, dans le même ouvrage, Jacques Briend, exégète de l'Ancien Testament.

Son aura est celle d'un pays riche, terre d'accueil en cas de famine, comme en témoignent plusieurs récits bibliques. À commencer par la Genèse, l'histoire d'Abraham, ou celle de Joseph intercédant auprès de Pharaon afin d'obtenir des vivres pour ses frères descendus en Égypte. En revanche, en tant que puissance dominatrice, elle peut aussi se transformer en terre de servitude pour des peuplades enrôlées comme mercenaires dans les armées de Pharaon, ou réquisitionnées pour ses grands travaux.

C'est dans ce contexte que prend place le mythe fondateur d'Israël : la sortie d'Égypte, où les Hébreux avaient été réduits en esclavage, sous la conduite de Moïse. Cette libération, racontée dans le livre de l'Exode, marque un tournant majeur dans l'histoire des Hébreux désormais serviteurs d'un dieu unique. L'alliance qui se noue alors s'inscrit dans un code juridique fondamental, transmis par Moïse et résumé dans les « Dix Commandements », selon leur appellation chrétienne. Ainsi, pas de judaïsme ni de christianisme sans ce personnage central de la Bible hébraïque : Moïse l'Égyptien, comme le surnomment Freud et les auteurs qui ont, depuis, tenté d'étoffer cette hypothèse.

Égyptien, Moïse l'est par son lieu de naissance et l'origine de son nom : Moshé signifie « engendré » et a la même racine que d'autres noms égyptiens, comme Ramsès (engendré par Ra). C'est un peu mince, toutefois, pour en faire un Égyptien... Fut-il l'un de ces Sémites présents en Égypte, dont certains ont parfois atteint les hautes sphères du pouvoir ? Les documents égyptiens et l'archéologie n'en laissent pas la moindre trace. Le personnage échappe donc aux historiens. On ne sait de lui que ce que nous en dit la Bible, dont les textes les plus anciens ne mentionnent même pas son nom à propos de la sortie d'Égypte.

Le récit biblique de Moïse et de l'Exode a reçu sa forme finale au Ve siècle avant notre ère, selon Thomas Römer : « Dans l'Exode biblique, se combine sans doute une série d'événements opposant les populations sémites aux rois d'Égypte. La figure de Moïse s'est également construite à partir des nombreux hauts fonctionnaires sémites ayant fait carrière à la cour des pharaons. » Aussi, lui paraît-il « plus logique de voir en Moïse un personnage qui condense, comme d'ailleurs l'Exode, différentes traces de mémoire ». Une mémoire qui s'est construite au cours du 1er millénaire avant notre ère. Soit plusieurs siècles après le règne de Ramsès II dont on fait parfois, à tort, l'adversaire de Moïse. Ce grand pharaon est paisiblement mort dans son lit et non pas submergé par les flots déchaînés de la mer des Joncs.

Indissociable du nom de Moïse, le monothéisme hébraïque pourrait aussi avoir une origine égyptienne, en la personne du pharaon Akhenaton (XIVe siècle avant notre ère) qui tenta d'imposer le seul culte d'Aton, le dieu solaire, créateur de toute chose, auquel il consacra la ville temple d'Amarna. Pour l'égyptologue Jan Assmann, on doit bien à Akhenaton d'avoir « introduit, dans la pensée religieuse, une innovation que la tradition attribue à Moïse : la distinction entre le vrai et le faux ». C'est-à-dire l'idée qu'il y a des faux dieux et un seul vrai dieu. Mais, estime-t-il, « il n'y a pas une relation de cause à effet entre la révolution monothéiste d'Akhenaton et la naissance du monothéisme biblique six ou huit cents ans plus tard ». Sur des points essentiels, ces deux monothéismes se distinguent radicalement. Le dieu solaire d'Akhenaton n'édicte pas de loi, contrairement au dieu de la Bible hébraïque d'où émerge un « monothéisme politique », souligne Jan Assmann, à l'opposé du monothéisme cosmique d'Akhenaton. Car s'y ajoute cette autre innovation centrale : la notion, étrangère à l'Égypte, d'un « peuple de Dieu » se définissant par sa relation au dieu unique. Enfin, le monothéisme biblique condamne toute représentation divine, alors qu'en Égypte, les dieux n'existent que s'ils sont représentés.

Un autre versant de la culture égyptienne a laissé des traces dans la Bible hébraïque : les textes de sagesse. Ainsi, les chapitres 22 et 23 du livre biblique des Proverbes ont une grande proximité littéraire avec l'Enseignement d'Aménémopé, un texte datant du Xe siècle avant notre ère. D'un point de vue thématique, note Jean Lévêque, professeur honoraire de l'Institut catholique de Paris, les proverbes attribués au roi Salomon ont « beaucoup d'éléments communs » avec la sagesse égyptienne : l'insistance sur la justice envers les déshérités, sur la nécessité d'une vie laborieuse, sur la modération et la bienveillance dans les rapports sociaux. « Des deux côtés, relève-t-il, on souligne l'importance de l'éducation et les devoirs des fils envers les parents », et on valorise « la maîtrise de l'agressivité, de l'attention et de la parole ». Mais il y a une grande différence entre la Maât, la sagesse égyptienne, qui est une divinité parmi d'autres, et la sagesse biblique, dont la source est le dieu unique.

C'est encore en Égypte qu'est apparue, pour la première fois, l'idée de l'immortalité de l'âme. Une idée différente de la vague notion du « monde des morts » (le Schéol des Hébreux, l'Hadès des Grecs) car, explique Jan Assmann, « l'immortalité signifie au contraire être délivré de la mort par une nouvelle vie dans l'au-delà ». Définitivement adoptée par le judaïsme au 1er siècle de notre ère, cette idée a connu un bel avenir avec le christianisme centré sur la foi en la résurrection de Jésus.

Un christianisme dont la dette égyptienne n'est pas close car il faut y ajouter la « Septante », la traduction de la Bible hébraïque en grec entreprise, à partir du IIIe siècle avant notre ère, au sein de la communauté juive d'Alexandrie où se perdait l'usage de l'hébreu dans une Égypte désormais hellénisée. Cette Bible en grec a permis aux premiers chrétiens de s'approprier cet héritage littéraire et spirituel. Et c'est toujours en Égypte qu'est née la tradition du monachisme chrétien dont les moines ont été, durant des siècles, les inlassables copistes de la Bible.
(1)       Ce que la Bible doit à l'Égypte, ouvrage collectif, coédition Bayard-Le Monde de la Bible, 2008.

Les pays du Levant
LITTERATURE ARAMEENNE ET PROVERBES

Dans leur majorité, les livres de la Bible hébraïque sont nés dans les royaumes de Juda et d'Israël, puis dans les provinces néo-babyloniennes, perses et hellénistiques de Judée et de Samarie. Rédigés dans le sud du Levant, ils ont été naturellement influencés par l'histoire et la culture des pays qui les entouraient, d'autant plus qu'au Levant, ces pays voisins parlaient une langue ouest-sémitique et utilisaient une écriture alphabétique très proches de celles qu'ils pratiquaient.

À la fin du IIe millénaire avant notre ère, Israël a hérité de la langue, de la culture et de l'écriture alphabétique pratiquées en Canaan. Les lettres d'El-Amarna, rédigées en écriture cunéiforme akkadienne et envoyées au pharaon par des roitelets locaux du XIVe siècle avant notre ère, révèlent des tournures que l'on retrouve dans la Bible. Ainsi la formule de politesse : « Qui suis-je, un chien, pour... » (lettres des princes de Megiddo et de Gézer) est semblable à 2 Samuel 9, 8 ou à 2 Rois 8, 13. De même, la phrase d'Abdi-Héba de Jérusalem s'adressant au pharaon : « Puisque le roi a placé son nom dans Jérusalem pour toujours... », évoque directement l'expression en faveur de Jérusalem « le lieu choisi par Yahvé ton Dieu pour y faire demeurer son nom » (Deutéronome 12, 11 ; 14, 23 ; 16, 2). Les tablettes d'Ougarit (XIIIe siècle avant notre ère), rédigées dans une langue proche du phénicien et de l'hébreu ancien, ont des échos dans les textes les plus anciens de la Bible évoquant le grand dieu El, ou le jeune dieu Baal, ou encore Yahvé siégeant dans l'assemblée divine (Psaumes 29, 1 ; 82, 1 ; 89, 6-13 ; Job 1, 6 ; 2 ,1).

Au 1er millénaire avant notre ère, la culture phénicienne est très proche de celle d'Israël et la coopération économique et politique avec le royaume de Tyr bien attestée. La Bible indique que sous le roi Akhab, son épouse Jézabel, fille du roi de Tyr, favorise la diffusion du culte de Baal qui a même son temple à Jérusalem (2 Rois 11, 18). Certains textes de la Bible, comme les oracles du prophète Ézéchiel contre Tyr (ch. 26-28) font allusion à la littérature phénicienne, tandis que les inscriptions phéniciennes révèlent des expressions bien connues en hébreu biblique. Cependant, l'influence de la littérature phénicienne reste difficile à préciser car nous n'en connaissons que peu de chose et seulement de manière tardive et indirecte (par Flavius Josèphe à la fin du Ier siècle, puis Eusèbe de Césarée au IVe siècle). Le même problème se rencontre avec la littérature ammonite et moabite de Transjordanie. La longue inscription de la stèle de Mésha, roi de Moab au IXe siècle avant notre ère (conservée au Louvre), donne un point de vue extérieur sur le royaume d'Israël, mentionné dans la stèle avec le nom du roi Omri et de sa divinité nationale, Yahvé. Elle fournit un exemple de l'historiographie mise au service de la propagande royale dans une écriture et une langue presque identiques à l'hébreu contemporain. Cette stèle mentionne des sanctuaires mais aussi la pratique moabite du herem, extermination des populations ennemies vouées à la divinité nationale, évoquée aussi dans la Bible.

En fait, le pays voisin le plus influent est sans doute le royaume araméen de Damas. À Tel Dan, aux sources du Jourdain, une stèle araméenne du IXe siècle avant notre ère indique que le roi Hazaël défit les rois d'Israël et de Juda. Leurs royaumes doivent se reconnaître « vassaux » de Damas. À l'époque achéménide (539-331), l'écriture et la culture araméenne se diffusent au Moyen-Orient et l'araméen devient la principale langue parlée en Judée au tournant de notre ère. Certains chapitres de la Bible hébraïque sont même écrits en araméen : Daniel 2, 4b à 7, 28 et Esdras 4, 8 à 6, 18 et 7, 12-26. On sait que cette forte influence, attestée à partir de l'Exil, s'exerce déjà à l'époque royale israélite. Des inscriptions à l'encre rouge et noire ont été retrouvées à Deir Alla (Jordanie), sur un mur en brique datant du VIIIe siècle avant notre ère, apparemment copiées d'un manuscrit littéraire rédigé à une époque plus ancienne. L'une de ces inscriptions, le « livre de Balaam fils de Beor, l'homme qui voyait les dieux », concerne le voyant/prophète, que l'on peut identifier avec le héros des chapitres 22 à 24 du livre biblique des Nombres - qui porte d'ailleurs le même nom. C'est parce que ce personnage était célèbre dans la tradition littéraire araméenne archaïque qu'un scribe israélite a cru utile de l'annexer, en quelque sorte, de telle façon qu'il prononce des oracles favorables à Israël. En nous révélant un fragment de la littérature araméenne archaïque, les inscriptions de Deir Alla nous ont révélé, du même coup, l'influence que cette littérature araméenne a exercé sur la littérature hébraïque antique de la Bible.

L'influence d'un autre livre de la littérature araméenne pourrait avoir été plus indirecte et indiquer une communauté de culture levantine. Il s'agit du livre des Proverbes attribué à Ahiqar, dont le manuscrit le plus ancien provient de la communauté judéo-araméenne d'Éléphantine en face d'Assouan, en Haute-Égypte (Ve siècle avant notre ère). Ces proverbes auraient été rassemblés pour servir à l'éducation des futurs notables dans un royaume araméen de Syrie du Nord. Ils éclairent indirectement l'histoire de la rédaction et de la fonction du livre biblique des Proverbes, même si seuls trois proverbes araméens sont proches de passages bibliques : Proverbes 23, 13-14 et Jérémie 9, 22b.

Un autre roman araméen, célèbre dans le Proche-Orient ancien et traduit dans de nombreuses langues, le roman d'Ahiqar (VIIe siècle avant notre ère), met en scène les déboires d'un ministre des rois assyriens Sennachérib et Assarhaddon. Calomnié et condamné à mort, puis revenu en grâce auprès du roi, il n'est pas sans évoquer des aspects de l'histoire de Joseph (Genèse 37-50). Ahiqar est par ailleurs mentionné dans le livre de Tobit (rédigé primitivement en araméen). Comme Ahiqar, Tobit a connu la faveur puis la disgrâce du roi d'Assyrie.

L'influence araméenne sur la Bible ressort aussi de la comparaison avec des inscriptions monumentales du VIIIe siècle, révélant le rôle politique important des prophètes auprès du roi (stèle de Zakkur, roi de Hamat et Louash en Syrie du Nord) ou révélant des formules de serments de fidélité/vassalité par lesquelles un roi local s'engageait vis-à-vis d'un « grand roi ». Ce genre de serment, le adê, probablement d'origine araméenne, a été pratiqué par les rois d'Israël et, surtout, celui de Juda qui, de 734 à 622 avant notre ère, est vassal de l'Assyrie. Les malédictions du Deutéronome sont elles-mêmes très proches de celles des adê. Leur étude montre que Deutéronome 28, 20-44 dépend d'une version araméenne d'un texte d'adê connu sous le roi assyrien Assarhaddon, vers 672.

[André LEMAIRE, Directeur d'études à l'École pratique des hautes études. Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]

Le Zoroastrisme
ANGES ET JUGEMENT DERNIER

Né en Perse entre le VIIIe et le VIe siècle avant notre ère, le zoroastrisme est l'une des premières religions prophétiques et monothéistes. Elle compte aujourd'hui la majorité de ses adeptes en Inde. Le flou historique qui entoure encore ses origines rend difficile l'étude des influences qu'elle aurait pu avoir sur les rédacteurs de la Bible. Si la question de l'origine du monothéisme reste débattue par les spécialistes, il est fort possible que certains thèmes, comme les hiérarchies angéliques ou le Jugement dernier, aient pu pénétrer la pensée juive à partir du VIe siècle avant notre ère. Entretien, à Bombay, avec Firoze Dastur Kotwal, grand prêtre, chercheur et traducteur d'anciens textes zoroastriens.

Pensez-vous que votre religion a eu une influence sur l'Ancien Testament ?
Je pense en effet que les autres monothéismes se sont inspirés du zoroastrisme, révélé par Zoroastre, pour forger certaines de leurs croyances. L'Ancien Testament a été un vecteur de ces influences, mais nous n'avons que très peu de « preuves » tangibles de cette influence.

C'est probablement en Perse que la rencontre s'est produite entre zoroastriens et Hébreux ?
Lorsque le roi des Achéménides, Cyrus le Grand, a conquis Babylone au VIe siècle avant notre ère, il a sauvé les Juifs, leur a redonné leur dignité et leur a rendu leurs biens. Il a fait de la Judée une province de son empire, puis il les a aidés à construire leurs temples. Le « cylindre de Cyrus », sur lequel est inscrite une proclamation de Cyrus après la prise de Babylone, décrète la tolérance religieuse et l'abolition de l'esclavage. Suivant les préceptes du zoroastrisme, il ne s'est pas acharné sur les vaincus. Les Juifs lui ont donné le titre de « Massaia », Messie ou Sauveur, un terme qui revient fréquemment dans notre religion. Leurs relations avec les rois achéménides ont probablement eu un impact sur leur propre religion. D'autant que l'Avesta, texte sacré zoroastrien, était diffusé par des missionnaires zoroastriens dans les pays non-iraniens.

Quelles principales notions du zoroastrisme retrouvez-vous dans la Bible ?
Outre celle du Dieu unique, Ahura Mazda, il y a également ses serviteurs, les anges et archanges, appelés les Amesha Spenta (« Saints Immortels »). D'autre part, une notion inédite introduite par Zoroastre a été reprise par le judaïsme, puis par le christianisme et l'islam : celle de l'Apocalypse et du Jugement dernier.

[Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]

La Septante, de l'hébreu au grec
Au milieu du IIIe siècle avant notre ère, la communauté juive d'Alexandrie traduit la Torah en grec. Ensuite rejetée par le judaïsme rabbinique, cette traduction devient une référence dans le monde chrétien.
Au commencement, fut une traduction. Au milieu du IIIe siècle avant notre ère, dans l'Alexandrie d'Égypte, la communauté judaïque locale édite la Loi (Torah en hébreu) de Moïse en langue hellénique. C'est la première unité « biblique » réellement constituée. Le fait qu'elle soit traduite dit bien qu'elle est alors fixée et même instituée : nous ne sommes plus dans les hypothèses mais dans l'histoire, l'histoire littéraire de la société judaïque antique. Celle-ci s'assure ainsi d'un bon degré d'intégration dans la grandiose cité fondée par Alexandre en 331 avant notre ère. L'œuvre dite de Moïse, désormais sa « Loi » (nomos) voire sa « constitution » (nomothésia), s'adosse à celle d'Homère, accueillie peut-être comme celle-ci dans la célèbre bibliothèque voulue de Ptolémée II. Pour la première fois dans l'histoire, une unité « biblique » fait l'objet d'une publication véritable. Un bon siècle plus tard, on l'appelle « le Livre » (hê Biblos en grec) (1), jusqu'à l'apparition de son dérivé latin biblia, « bible », en pleine chrétienté médiévale. C'est cette « bible » grecque, ensuite assortie de bien d'autres livres, prophétiques, poétiques ou de sagesse, traduits de l'hébreu voire rédigés en grec, que les chrétiens lettrés reçoivent en héritage comme Graphaï, « Écritures ». Au IIe siècle, ils la dénomment « Septante » (Septuaginta en latin). Une légende très répandue présente la version d'Alexandrie comme miraculeuse : elle serait l'œuvre collective de « soixante-dix » savants venus de Jérusalem, chacun ayant traduit le texte d'une façon rigoureusement identique à celle de tous les autres. Homologuée d'entrée de jeu par les maîtres chrétiens, cette bible est suspectée puis rejetée par les Juifs au bénéfice de révisions parfois drastiques réalisées chez eux à frais nouveaux. En revanche, nombre de versions anciennes des livres saints, chrétiennes dans leur quasi-totalité (latines, coptes, éthiopienne, gothique, slavonne, arménienne, géorgienne, syriaques et arabes), ont été faites à partir d'elle, la plupart directement.
La Septante n'est pas une traduction dans le sens moderne du terme. Certes, on y demeure plus proche de l'original hébraïque dans le traitement des livres de la Loi, eu égard sans doute à la contrainte légale du document. Ce qui n'empêche pas les aménagements de sens, nombreux et marquants. À commencer par la traduction de l'hébreu torah (« sagesse révélée ») par nomos (« loi »), d'où le sens juridique que n'avait pas le mot à l'origine. Le fait s'accentue amplement pour les livres prophétiques, traduits en un second temps, avec cette fois des arrangements quantitatifs parfois de taille. Il est plus net encore dans le livre de Job et surtout dans le livre des Proverbes. Le traducteur du premier actualise la pensée éthique, l'alignant sur les derniers fruits de son évolution ambiante (lire encadré ci-contre). Quant au second, on dirait qu'on l'eût plongé dans un bain soutenu de sagesse hellénique. Les transpositions sémantiques s'y repèrent en nombre : on spiritualise un propos que la formule hébraïque cantonne au registre physique. D'où la propension du traducteur à l'abstraction, à la lecture psychologique et à la piété, avec emprunts à la culture grecque d'éléments qu'il instille dans le texte. Fruit ultime de cette dynamique : la rédaction directe de livres en grec. Certains ont été accueillis tels quels dans l'Ancien Testament chrétien, la Sagesse de Salomon par exemple.
Conjointement, une riche production littéraire voit le jour. À Alexandrie toujours, aux IIe et Ier siècles avant notre ère, l'élite lettrée de la communauté juive se met à écrire en grec, bien plus à la manière des Grecs. À partir de la Loi et d'autres traditions nationales recueillies dans les Prophètes et ailleurs, elle compose des œuvres de philosophie (Aristobulos) et d'histoire (Artapanos, avec son traité Sur les Juifs), de poésie (la Sibylle juive et ses nombreux Oracles) voire de théâtre (Ézéchiel le Tragique et son drame Exagôgê, «l'Exode»). Elle ne se prive pas d'adopter les procédés d'écriture et les formes littéraires des classiques grecs, jusqu'à la manière d'Eschyle ou d'Euripide et la métrique d'Homère. Cela veut dire que ces gens ont à leur disposition les grandes œuvres de l'Antiquité grecque, accédant à la fameuse bibliothèque de la cité.
La traduction de la Loi n'est pas seulement un acte fondateur pour la Bible, la chose et même le nom. C'est une première dans l'histoire de la culture : la langue grecque, idiome universel, est censée être intraduisible. Il n'y a donc pas de vocabulaire de la traduction chez les Grecs. On le doit aux penseurs, philosophes et exégètes juifs d'Alexandrie. Ces derniers n'inventent pas de mots nouveaux mais déplacent le sens de termes usités. Ainsi, hermênéia, « signification » ou « interprétation » signifie aussi, désormais, « traduction » (en latin, ce sera interpretatio). La doctrine classique de l'« inspiration » des Écritures vient elle-même de là. Car on a dû garantir la dimension sacrée de la Loi devenue grecque, et démontrer pour ce faire son origine divine. On bâtit une théorie de l'inspiration des Écritures reprenant l'idée platonicienne de « possession divine ». On la doit entre autres à Philon d'Alexandrie. L'œuvre littéraire et doctrinale de ce dernier, éminent philosophe et commentateur de la Loi contemporaine de Jésus, est reprise et sauvée par les chrétiens, qui ne cessent de développer la doctrine de l'« inspiration ».
1.C'est attesté une seule fois dans la fameuse lettre d'Aristée, œuvre juive de fiction elle-même rédigée en grec vers 150 avant notre ère.
[André PAUL, Bibliste et historien .Publié le 1 nov 2008 - Le Monde des Religions n°32]
Quelle Bible a lu Jésus ?
Au temps de Jésus et pour quelques décennies encore, il n'y a pas de recueils constitués de livres saints, ni de listes ou catalogues. Circulent seulement ces appellations génériques : « la Loi » (de Moïse) ou « livre de Moïse », « les livres des Prophètes » ou « les Prophètes ». On dit aussi : « la Loi et les Prophètes ». Ces formules se lisent dans les manuscrits de la mer Morte (IIe et Ier siècles avant notre ère) et dans les Évangiles. Il arrive que « les Prophètes » soient assortis de «David » ou des « Psaumes ». Grâce aux restes de la riche bibliothèque de Qumran (900 rouleaux attestés matériellement, sans compter nombre d'autres disparus), on peut avoir quelque idée des écrits ainsi désignés. La Loi comprend les cinq premiers livres de nos bibles, appelés plus tard Pentateuque. On copiait sur un même rouleau des extraits suivis et arrangés des cinq livres de Moïse. Le chiffre cinq n'est pas pour autant limitatif. D'autres écrits, considérés dès lors comme « saints », relèvent eux-mêmes de la Loi, probablement le livre des Jubilés (passé dans la Bible éthiopienne) et le fameux rouleau du Temple retrouvé à Qumran. La situation des Prophètes est plus complexe. Des figures bibliques comme Élie et Élisée, entre autres, sont présentées comme les signataires d'œuvres réelles et attestées. On les traite dès lors comme des prophètes dans le sens littéraire du terme, à l'instar d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et de Daniel. Quant à ces derniers, à l'exception d'Isaïe, plusieurs livres leur sont respectivement attribués, et l'on en possède les restes. Il n'y a alors d'œuvre ni « canonique » ni « apocryphe », ni vraie ni fausse. Vers la fin du Ier siècle, voire plus tard, tant les Juifs que les chrétiens organisent le corps des livres saints, la future Bible, sur la base d'un principe tout autre : à signature unique désormais œuvre unique. Le dossier des Psaumes n'est pas moins simple. Dans les grottes des environs de Qumran, on a recueilli plus de trente rouleaux avec de vrais psaumes, mélangés à d'autres pièces pas toutes poétiques. Dans chaque rouleau, on retrouve, en nombre très variable, des psaumes retenus dans nos bibles. Mais le psautier des 150 psaumes n'existe pas. Donc, un lot de livres au contour non arrêté, variable selon les lieux et les personnes, émerge de fait, et de fait seulement, dans la société judaïque préchrétienne. On reconnaît à ces textes une excellence et une autorité qui les place au-dessus des autres : on les dit « saints » ou on les appelle « Écritures ». De Bible, il n'y en a point, ni la chose ni le mot.
[Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]