NAISSANCE DU CHRISTIANISME - Epilogue : « Je crois… »


L’histoire mouvementée de ces cinq premiers siècles du christianisme voit ainsi l’émergence d’une Eglise forte sous la houlette du pape et de l’empereur. Constantin aura finalement réussi son audacieux pari d’unifier l’empire sous la bannière chrétienne. Dès 451 et le quatrième concile œcuménique de Chalcédoine, la grande majorité des chrétiens est parvenue à s’accorder sur un credo commun concernant l’identité de Jésus : une seule personne avec deux natures, il est à la fois Dieu et homme. Certes, le christianisme n’est pas pleinement uni, puisque chaque concile a suscité des mouvements schismatiques dont certains subsistent encore de nos jours. Mais l’empire s’est trouvé une foi commune, celle de la Grande Eglise, et cette dernière est parvenue à imposer son orthodoxie grâce au soutien des empereurs.

La Grande Eglise connaît pourtant au XIe siècle un grave schisme qui divise en deux la chrétienté, entre l’Occident romain de langue latine et l’Orient orthodoxe de langue grecque. Mais cette division ne résulte pas de déchirements dogmatiques autour de la foi. La fameuse querelle trinitaire du filioque (la procession de l’Esprit saint) n’est qu’un prétexte pour consommer une rupture déjà ancienne entre un christianisme oriental, jaloux de son indépendance, et un christianisme occidental totalement soumis à l’autorité du pape. Plus politique que théologique, liée aussi à des questions de sensibilité liturgique et d’organisation du clergé, cette séparation, aussi importante soit-elle, ne brise en rien l’unité de foi des chrétiens sur la question christologique : Jésus est partout vénéré comme l’incarnation de la seconde personne de la sainte Trinité.
Il en va de même à la Renaissance avec le nouveau grand schisme qui divise cette fois la chrétienté occidentale : celui de la Réforme protestante. Luther et Calvin entendent réformer l’Eglise et s’émanciper de la tutelle de Rome ; ils divergent sur certaines questions théologiques ; mais jamais ils ne remettent en cause les fondements de la théologie trinitaire élaborée au cours des quatre premiers conciles œcuméniques.

Les dogmes de la Trinité et de l’incarnation sont partagés par la plupart des Eglises chrétiennes. Mais l’Eglise arménienne et les Eglises coptes orientales ne reconnaissent que la définition de la foi issue des trois premiers conciles. Et l’Eglise nestorienne, que des deux premiers. Les réformés reconnaissent pleinement l’autorité des quatre premiers conciles. Les Eglises orthodoxes en reconnaissent sept (le dernier, au VIIIe siècle, statuant sur la reconnaissance du culte des icônes). L’Eglise catholique romaine compte quant à elle vingt et un conciles et la « foi authentique » inclut l’intégralité du dogme, du concile de Nicée aux dernières déclarations papales faites ex cathedra, ce qui implique les trois derniers dogmes : l’Immaculée Conception (Pie IX, 1854), l’infaillibilité pontificale (Vatican I, 1870) et l’Assomption de la Vierge Marie (Pie XII, 1950).
Pour les Eglises chrétiennes, la foi est donc exprimée dans le credo de Nicée-Constantinople qui définit le dogme trinitaire et celui de l’incarnation : un Dieu en trois personnes et un Christ en deux natures.

Au-delà des credo élaborés à partir du IIe siècle, quel est le fondement de foi commun à tous les premiers témoins de la vie de Jésus qui ont « cru » en lui bien avant que ne soit conçue la théologie trinitaire, et même celle de l’incarnation ? On peut le résumer en deux points : Jésus est un homme qui entretient un rapport particulier à Dieu, unique médiateur entre Dieu et les hommes ; Jésus est mort et ressuscité d’entre les morts, et continue d’être présent.
Ces deux affirmations me semblent constituer la clé de voûte de l’édifice chrétien.
Cette intimité de Jésus et du Père, cette « élection » de Jésus qui en fait un « homme à part », est clairement manifestée à trois moments clés des Evangiles : le baptême de Jésus (Mc 1,11), sa transfiguration (Mc 9,10) et sa résurrection.
L’évènement de la résurrection est évidemment le signe le plus bouleversant pour les disciples, celui qui confirme leur foi en Jésus comme un homme unique, choisi par Dieu pour accomplir une mission universelle. Mais il est raconté de manière assez « flou ». Jésus a bien repris vie, mais le corps dans lequel il apparaît n’est pas celui d’avant. Cela signifie que l’évènement qualifié de « résurrection » est d’un tout autre ordre qu’une réanimation de cadavre. Son cadavre a été radicalement transformé en un nouveau corps par la toute-puissance divine.
Dorénavant, l’absence de Jésus devient la condition de sa présence.

Mais dire que Jésus a un lien particulier, voire unique à Dieu, et qu’il est ressuscité, ne revient pas à affirmer qu’il est Dieu. La théorie de l’incarnation apparaît plus de soixante-dix ans après la mort de Jésus, et la théologie trinitaire prend son essor au cours du IIe siècle.
Mais quel que soit le crédit accordé aux Eglises et à la tradition chrétienne, la théologie trinitaire m’apparaît comme une passionnante tentative d’explication du mystère du Christ.
Ainsi pourrait-on dire que, si Dieu existe, il est nécessairement « un » dans son « essence ». Mais qu’il est « trois » dans sa dimension « théophanique » ; il se manifeste à l’homme à travers trois dimensions : la dimension créatrice du Père, celle, intelligible, du Logos (Fils) et celle, consolatrice, de l’Esprit. Jésus est l’incarnation du Logos divin, car par sa vie et par son message, il « incarne » Dieu, il « dit » Dieu autant qu’un être humain puisse le dire. Il est à la fois humain et divin, puisqu’il réalise pleinement le divin dans l’humain. Mais Jésus n’est pas l’incarnation de Dieu dans son essence, laquelle reste par ailleurs totalement inaccessible à la raison humaine. C’est pourquoi l’expression que je trouve la plus forte pour résumer la foi chrétienne – foi qui entend affirmer le statut unique de l’homme Jésus, tout en préservant le mystère divin – est celle de Paul : « Il est l’image du Dieu invisible ».

Au-delà des tentatives de formulation théologique du mystère divin révélé, il m’apparaît surtout important de rappeler que la foi chrétienne, c’est croire qu’en sa personne Jésus assure une conjonction, un pont, entre l’humain si imparfait et le divin parfait et ineffable. Pour les chrétiens, Dieu se manifeste non pas à travers un texte, mais à travers une personne : Jésus. Le christianisme est donc une religion de la personne et de la présence.
Religion de la personne, il se doit d’attacher plus d’importance aux personnes qu’à la Loi : c’est tout le sens de l’épisode de la femme adultère (Jean, 8). Au regard de l’Evangile, le droit canon, créé par l’Eglise au fil des siècles comme une nouvelle loi d’inspiration divine devant s’appliquer à tous, est une aberration.
Religion de la présence – présence du Christ dans le cœur des fidèles –, le christianisme a une dimension éminemment affective.
Religion de la personne et de la présence, le christianisme est par excellence la religion de l’amour.

Jean a deux paroles qui se font écho l’une à l’autre et qui résument pour Frédéric LENOIR parfaitement la singularité de la foi chrétienne. Il conclut ainsi son prologue : « Dieu, nul ne l’a jamais vu. Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui l’a fait connaître ». Et, dans sa première lettre, il écrit : « Dieu, nul ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (1, Jean 4, 12). Voilà bien l’essentiel de la foi chrétienne : Dieu est un mystère insondable, mais Jésus, quelle que puisse être sa nature ultime, a révélé que « Dieu est amour » et que « quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (1, Jean, 4).

Le schisme de 1054
La chute de l’empire d’Occident, en 410, n’est pas sans conséquences pour le christianisme, désormais clairement divisé entre l’Orient et l’Occident. En Occident, fort de sa primauté, le pape est désormais la seule autorité qui puisse négocier avec les Barbares. L’Eglise d’Orient reste dominée par la figure tutélaire de l’empereur qui établit quatre sièges patriarcaux : Constantinople «  à égalité d’honneur » avec le siège papal, Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Dirigées par des patriarches à forte personnalité, isolées à partir du VIIe siècle par l’avancée de l’islam, ces Eglises deviennent progressivement autonomes. Seule Constantinople continue de ferrailler avec Rome sur des détails de rite et de discipline. A plusieurs reprises, ces deux Eglises frôlent le schisme, la querelle la plus grave étant celle des images – Rome reprochant à Constantinople son culte des icônes. Le schisme finit par devenir inéluctable quand surgit une nouvelle querelle autour du pain de la communion. La rupture est prononcée en 1054 : Rome excommunie Michel Cérulaire, le patriarche de Constantinople qui répond en anathémisant les légats du pape. Les liens toutefois maintenus, sont définitivement rompues après le sac de Constantinople par les croisés en 1204. L’évolution des deux Eglises sera dès lors très divergente.
Dès lors, ces Eglises orientales revendiquent le nom d’ « orthodoxes », parce que attachées à la juste doctrine, alors que l’Eglise d’Occident privilégie l’appellation de « catholique », c’est-à-dire universelle.

La Réforme protestante
C’est la première grande contestation es temps modernes. En cette fin du XVe siècle, des théologiens et des penseurs, abreuvés aux idées de la philosophie antique, cherchent à faire émerger un autre christianisme, un christianisme évangélique qui parle de la profondeur de l’être humain, de son intériorité. La pensée humaniste qui émerge marie la foi, la raison et la liberté. Comme d’autres à son époque, un moine catholique, Martin Luther, réclame une « réformation » de cette Eglise romaine en pleine décadence. La goutte d’eau qui fait déborder le vase est la pratique des indulgences, un système qui permet aux fidèles, moyennant finance, d’alléger, voire d’effacer leur peine au purgatoire. Le 31 octobre 1517, Luther dénonce ce scandale. Puis il étend ses critiques à d’autres domaines : les sacrements, la vie religieuse, la question du salut. Sa remise en cause du pape lui vaut d’être excommunié en 1521. Luther, désormais libre, prêche la liberté du chrétien. La Bible est traduite dans les langues vernaculaires afin que chaque fidèle puisse exercer son esprit critique et examiner la parole divine sans l’intercession d’un clerc. Ce qui, d’ailleurs, rend les prêtres superflus. Les assemblées de fidèles qui se réunissent pour lire la Bible autour d’un pasteur font très vite tache d’huile dans l’Europe occidentale. Des sept sacrements que professe l’Eglise catholique et que reconnaissent les Eglises orthodoxes avec quelques petites variantes (le baptême, la confirmation, l’eucharistie, la confession, le sacrement des malades, le mariage et l’ordination), les protestants n’en conservent que deux : la baptême et l’eucharistie. Le culte de Marie, des saints et des anges, très présent dans les autres Eglises, est également abandonné : c’est un christianisme dépouillé, le plus proche possible des Evangiles, que professe Luther.
Si, depuis sa création, le protestantisme est organisé en communautés relativement indépendantes, celles-ci se rattachent à trois grands courants qui divergent sur des points de théologie : le courant luthérien ; les réformés de souche calviniste (appelés presbytériens aux Etats-Unis) ; les Eglises dites pentecôtistes.

Les Lumières
La Réforme qui a suivi l’humanisme de la Renaissance ouvre la voie à une nouvelle poussée émancipatrice dont l’objectif, cette fois, est de libérer définitivement les individus et la société de la religion, non pas en « éliminant » la religion mais en la cantonnant à la sphère privée et en garantissant l’impartialité de l’Etat envers ses citoyens, quelle que soit la religion dont ils se réclament. Cette poussée est propre à l’Occident chrétien : nulle par ailleurs on ne la verra exprimée aussi clairement par des individus qui refusent le poids de tout déterminisme et entendent être libres de leurs critiques du système, émises au nom de la raison, séparée de la foi. Ces individus valorisent le changement au détriment de la tradition et affirment que le mieux est toujours à venir.
La période dite des Lumières gouverne l’esprit européen tout au long du XVIIIe siècle. Raison critique et autonomie du sujet sont ses deux mots d’ordre, d’ailleurs intimement liés : c’est par la raison critique que le sujet va s’émanciper, se réapproprier ce qu’il avait si longtemps remis aux mains de Dieu et de l’Eglise. Pour autant, les philosophes des Lumières ne sont pas athées : Voltaire prônera ainsi une religion naturelle se limitant à la croyance en l’Etre suprême et en une éthique universelle inspirée des enseignements du Christ. Ce n’est que dans un deuxième temps, à partir du XIXe siècle, que Dieu s’écartera complètement de leur pensée et que surviendra une nouvelle génération, celle de l’humanisme athée symbolisé par un Auguste Comte, le fondateur de la sociologie moderne, qui décrit la religion comme une aliénation intellectuelle.

[In « Comment Jésus est devenu Dieu », F.LENOIR, p. 297 à 313]