NAISSANCE DU CHRISTIANISME - Chapitre 3 : L’homme-Dieu

(IVe-Ve siècles)

La tempête avant le calme
A l’aube du IIIe siècle, le christianisme a véritablement changé de visage. De secte marginale du judaïsme, il s’est affirmé en religion à part entière, laquelle devient même majoritaire en Asie Mineure, au nord de l’Egypte et dans la région de Carthage. Plus solidement établie à l’intérieur même des multiples courants chrétiens, la Grande Eglise a enfin pu baisser la garde vis-à-vis de l’extérieur : depuis la fin du règne de Septime Sévère (en 211), les persécutions se sont calmées, laissant place à une manière d’entente cordiale avec les Païens. Mieux : certains empereurs, tel Philippe l’Arabe (244-249), manifestent de la bienveillance à l’égard des croyants en Jésus… Mais c’était sans compter le brutal revirement inauguré par son successeur, Dèce, en 250.
Pourtant, le plus dur reste encore à venir. Car si Dioclétien, empereur depuis 284, manifeste dans un premier temps sinon de la bienveillance, du moins de l’indifférence à l’égard des croyants en Jésus, c’est lui qui va engager contre eux la persécution la plus violente qu’ils aient eu à subir jusqu’alors (303-311).
Après l’abdication de Dioclétien, en 305, la persécution s’atténue, sauf en Orient où elle atteint son paroxysme en 308. Ce n’est qu’en avril 311 que l’empereur Galère, sur son lit de mort, décide de mettre fin à cette violence intestine en promulguant un édit accordant à nouveau le droit aux chrétiens de tenir des réunions cultuelles. Mieux : cet édit reconnaît la légitimité de leur foi.
I.          Le Christ et l’empereur
En octobre 312 Constantin, qui a succédé à son père Constance 1er à la tête de l’Empire romain d’Occident, achève ses conquêtes pour réunifier son empire.
Contrairement à ceux qui l’ont précédé, Constantin n’est pas hostile au christianisme, même s’il n’est pas lui-même chrétien : il est plutôt enclin à suivre la religion de son père, une forme de monothéisme païen fondé sur le culte solaire. Il compte par ailleurs plusieurs chrétiens dans son entourage, et l’un de ses plus proches conseillers est même évêque, Ossius de Cordoue.

Le 28 octobre 312 Constantin entre triomphant dans Rome à l’issue de la terrible bataille du pont Vilnius contre Maxence. L’empereur attribue, sous l’influence d’Ossius de Cordoue, sa victoire au Christ.
En entrant dans Rome, Constantin réalise enfin son ambition : unifier l’empire occidental sous une seule autorité, la sienne. Jusqu’en 324, il composera avec Licinius, l’empereur d’Orient, avant de vaincre ce dernier à Andrinople et de régner seul sur l’ensemble de l’empire.
L’une des premières mesures que prend l’empereur est la réhabilitation du christianisme qui, sans transition aucune, accède au statut de religion privilégiée.
Le nouvel empereur protège « ses » chrétiens, mais il se préoccupe également du sort des chrétiens d’Orient qui continuent de subir des persécutions épisodiques (jusqu’en 313).
L’unité de l’empire et celle de l’Eglise
Constantin est-il alors chrétien ? Formellement il ne l’est pas, il ne se fera baptiser que sur son lit de mort, en mai 337.
D’emblée, il s’érige en protecteur de l’Eglise, n’hésitant pas à intervenir directement dans les affaires ecclésiales et même dogmatiques, et il se donne le titre d’ « évêque du dehors ». L’Eglise le considéra d’ailleurs très vite non seulement comme le premier souverain chrétien de l’histoire, mais aussi comme le « treizième apôtre ».
Pourtant, Constantin n’a rien d’un enfant de chœur ni d’une âme charitable. Les Pères de l’Eglise se sont abstenus de toute allusion aux passages les plus tumultueux de sa vie, ainsi qu’à la cruauté dont il sut faire montre.
Il est tout à fait probable que les privilèges accordés par Constantin aux chrétiens ne l’aient pas été simplement par affinités personnelles. L’empereur est en effet d’abord un homme d’Etat, soucieux de reconstruire un empire affaibli par des luttes pour le pouvoir et fragilisé par la décadence des mœurs. 
Dans ce contexte, l’armature morale qu’apporte le christianisme n’est pas pour déplaire à l’empereur. En tant qu’ancien militaire, il se reconnaît certainement aussi dans l’organisation hiérarchisée de l’Eglise, et il sait, lui, l’unificateur de l’empire, l’avantage qu’il peut tirer d’une religion bien structurée, surtout s’il la place, comme cela est le cas, sous son contrôle direct.
Bientôt, de fait, l’empire se christianise.
Pourtant, Constantin s’inquiète des divisions doctrinales qui minent l’unité des chrétiens. Les querelles sur l’identité du Christ, qui les déchiraient déjà sous les persécutions, sont loin d’être closes, et de nouvelles controverses surgissent. Le projet politique de l’empereur, qui consiste à unifier son empire sous la bannière du christianisme et sous la houlette de l’évêque de Rome (ce qui établira la puissance de la papauté), est menacé par ce chaos doctrinal.
L’influence croissante des donatistes en Afrique du Nord commence à l’inquiéter sérieusement. Ces derniers, passant outre l’avis de Rome, qui prône la tolérance envers les lapsi – ceux qui ont renié leur foi durant les persécutions –, adoptent une attitude intransigeante à leur endroit. Le concile d’Arles de 314 ordonne la dissolution des communautés donatistes.
Arius l’Alexandrin
Les  controverses christologiques et trinitaires des deux siècles écoulés ne sont pas encore éteintes qu’un nouveau mouvement hétérodoxe voit le jour et gagne rapidement en popularité. A l’origine de ce mouvement, un prêtre nommé Arius. Né en Libye vers 256, ancien élève à Antioche d’un maître réputé, Lucien, Arius est, au début du IVe siècle, titulaire de la paroisse du port d’Alexandrie, l’église de Baucalis. Il a une solide réputation de théologien.
Arius touche à ce qui constitue la pierre d’achoppement du christianisme : la personne du Christ qu’il refuse de considérer à l’égal de Dieu, seul éternel et incréé. Son discours n’est pas inédit dans la tradition alexandrine, celle des néoplatoniciens, tels Plotin et Porphyre, qui concevaient le principe divin sous la forme de trois hypostases ou trois Réalités : un Principe inengendré, immuable et inaccessible, l’Un suprême ; la Raison, ou Verbe, qui découle de lui ; et, enfin, l’Âme. Le discours néoplatonicien avait par ailleurs fortement influencé les gnostiques alexandrins pour qui le Verbe n’était pas Dieu Lui-même, mais une parole proférée par Dieu, donc créée par Lui et inférieure à Lui.
Le Christ, dieu en second
Selon Arius, il existe un seul Dieu, le Père « seul inengendré, seul éternel, seul sans commencement, seul véritable, seul possédant l’immortalité ». C’est de cet unique inengendré que le Verbe a surgi. Le Verbe n’est donc pas éternel, puisqu’il y eut un temps où il n’était pas. D’ailleurs, s’il avait été éternel, à l’image du Père, cela signifie qu’il y aurait deux inengendrés et non pas un seul, ce qui irait à l’encontre de la conception monothéiste prônant un Dieu unique. Le Verbe ou Logos, c’est-à-dire le Fils, est donc créé – Arius refuse la différence entre les termes « engendré » et « créé ». Un être certes exceptionnel, parfaitement saint, sans péchés, doté d’une insurpassable perfection morale… mais un être qui n’est pas Dieu, qui n’est pas égal au Père.
Arius place donc le Christ dans une position subalterne, celle d’un dieu en second, engendré, par nature imparfait, le Père seul étant éternel, parfait et répondant ainsi totalement à la définition de Dieu (d’après Proverbes 8, 22-30). 
Moralement parfait, le Verbe n’est pas pour autant totalement parfait comme l’est le Père. « Le Verbe s’est fait chair » dit le prologue de l’Evangile de Jean. Ce qu’Arius interprète en ces termes : en s’incarnant, le Verbe a assumé un corps mortel, mais non une âme mortelle ; la chair du Christ était donc habitée par le Verbe, et le Christ n’était, de ce fait, pas entièrement humain.
Le Fils est certes divin, dit-il, mais il ajoute aussitôt que le Christ n’est pas Dieu et ne saurait être confondu avec Lui : issu du Vrai Dieu, il est subordonné à Lui.
A partir de là, Arius peut donc affirmer que le Père et le Fils ne sont pas de la même substance ou essence, ils ne sont pas consubstantiels (homoousios, en grec), ainsi que le prône l’orthodoxie de la Grande Eglise pour qui « le Fils est consubstantiel au Père et éternel avec Lui ».
Le concile d’Alexandrie (319)
Arius comparaît devant l’aréopage de clercs qui le somment de revenir sur sa doctrine. Il se contente de leur réitérer son intime conviction : « Si le Père a engendré le Fils, celui-ci a donc dû commencer à exister ; par conséquent, il y eut un moment où il n’existait point. »
Les évêques réunis réaffirment solennellement que le Verbe, donc le Christ, est consubstantiel et coéternel au Père.
II.         Nicée, le premier concile œcuménique (325)
En 324, victorieux de Licinius, Constantin règne en maître absolu sur son immense empire. Mais il réalise bien vite que cette unité tant voulue risque d’être sérieusement mise à mal par les querelles dogmatiques entre chrétiens. La controverse arienne a en effet débordé les prêtres et les théologiens pour gagner la rue. Des incidents de plus en plus violents ébranlent la quiétude des cités.
Un « point de détail insignifiant »
Constantin décide donc de se saisir de l’affaire, mais à vrai dire, il a du mal à en comprendre les tenants et les aboutissants de querelles qui ne sont pour lui qu’un « point de détail insignifiant ».
Constantin dépêche à Alexandrie son principal conseiller, Ossius, l’évêque de Cordoue. Comme l’écrasante majorité des évêques de l’empire d’Occident, Ossius s’oppose aux thèses ariennes et se reconnaît dans la thèse d’Alexandre (évêque d’Alexandrie), qui est celle aussi de l’évêque de Rome. Il cherche, sans succès, un accord entre les deux clans.
Sur le chemin du retour à Nicomédie, où est installé Constantin, Ossius fait une halte à Antioche et convoque un synode des évêques de Syrie et d’Asie Mineure. Un premier texte de compromis sur la nature du Père et du Fils, substituant au terme controversé de homoousios (consubstantiel) celui de homeousios (semblable) que les ariens acceptent, même si c’est à contrecœurs. Mais ce texte de compromis est aussitôt rejeté par Ossius au profit d’une ferme condamnation des thèses d’Arius.
Querelles orientales
L’ « affaire Arius » est loin d’être réglée par le synode d’Antioche. La menace d’un schisme au sein de l’Eglise se faisant de plus en plus criante, Constantin adopte une mesure inédite : il décide de convoquer le plus vite possible tous les évêques chrétiens, d’Orient et d’Occident, en un même lieu, afin qu’ils débattent ensemble de cette question qui menace l’unité de l’empire, et aboutissent à un compromis sur la nature du Christ et sur la théologie de la Trinité. Il décide que ce concile se tiendra à Nicée.
Nicée est considéré comme le premier concile « œcuménique », littéralement universel, de l’histoire de l’Eglise, mais ce terme ne lui fut appliqué que dans un deuxième temps, après le concile de Chalcédoine de 451.
Les Actes du concile de Nicée, à supposer que des actes aient été rédigés, ne nous sont pas parvenus.
Plus de deux cents évêques participent aux travaux du concile.
L’empereur prend part à une partie des débats. Mais il est évident que Constantin est acquis aux thèses anti-ariennes, celles de la Grande Eglise, très puissante en Occident notamment à Rome. Mais Arius reste arc-bouté sur ses positions initiales : la conception du Fils comme créature, et sa subordination au Père.
Naissance d’une orthodoxie universelle
Tenant à prouver sa bonne foi devant l’empereur, en dépit de son excommunication par le synode d’Antioche, Eusèbe de Césarée propose un accord autour de la profession de foi utilisée dans son Eglise, le « symbole de Césarée ».
Les Pères réclament des amendements au symbole de Césarée qui, disent-ils, peut être facilement interprété dans le sens des thèses ariennes, dans la mesure où il fait état d’un Fils « premier-né », un Fils « engendré », et qu’il ne recèle aucune mention de l’identité de substance entre le Père et le Fils. Au cœur des discussions figure le terme grec homoousios, la consubstantialité, que les ariens s’obstinent à rejeter, arguant qu’il ne figure pas dans la Bible. Les anti-ariens, majoritaires, rédigent, probablement sous la direction d’Ossius, et en prenant pour base de départ le symbole de Césarée, ce que l’on appelle le « symbole de Nicée », dont tous les mots, sauf un seul (homoousios), sont tirés de la Bible, et qui est ainsi libellé : 
« Nous croyons en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur de toutes choses visibles et invisibles, et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique engendré du Père, c’est-à-dire de la substance du Père, Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, consubstantiel (homoousios) au Père par qui tout a été fait au ciel et sur la terre. Pour nous les hommes et pour notre salut, il est descendu, il s’est fait chair et s’est fait homme. Il souffrit sa passion, il ressuscita le troisième jour, il monta au ciel d’où il viendra juger les vivants et les morts. Et en l’Esprit saint. Quant à ceux qui disent « il fut un temps où il n’était pas », ou bien « il n’était pas avant d’être engendré », ou bien « il est sorti du néant », ou que le Fils de Dieu est d’une autre substance ou essence, ou qu’il a été créé, ou qu’il n’est pas immuable, mais soumis au changement, l’Eglise les anathématise ».
Entièrement centré sur le « mystère trinitaire », puisqu’il évoque le Père, le Fils et l’Esprit saint, le symbole de Nicée ne laisse place à aucun doute quant à la pleine divinité du Fils, « vrai Dieu né du vrai Dieu », méritant comme le Père le nom de Dieu, ni à sa totale équivalence avec le Père qui l’a « engendré non pas créé ». L’homoousios est désormais érigé en dogme universel ; l’idée qu’en Dieu il y a une seule substance et trois personnes commence à prendre place dans le dogme chrétien. 
En fixant un credo unique, le concile de Nicée forge une orthodoxie censée provenir de l’inspiration du Saint-Esprit, vis-à-vis de laquelle les autres doctrines seront considérées comme hétérodoxes.
Ainsi est née l’idée du magistère de l’Eglise et de son infaillibilité.
Il est fort intéressant de souligner que ce magistère unique, qui demande de la part des fidèles une adhésion sans laquelle on ne saurait véritablement se réclamer catholique, est née de la volonté d’un empereur qui visait avant tout l’unité politique de son empire. 
Le symbole de Nicée fut imposé à tout l’empire, et les troupes de l’empereur veillèrent à ce qu’il fût partout scrupuleusement respecté.
L’arianisme n’est cependant pas mort à Nicée, loin de là…
III.        La revanche d’Arius
Les thèses d’Arius continuent de prospérer en Orient ; elles commencent même à gagner l’Occident.
En Orient, un certain nombre d’évêques, qui avaient pourtant signé le symbole de Nicée, restent insatisfaits de la formule imposée par l’empereur et l’interprètent au quotidien d’une manière bien peu restrictive. A mots couverts, ils mettent en avant la rationalité de la doctrine arienne, avec un seul vrai Dieu, un Fils qui est son agent et qui lui reste soumis, et un Esprit consolateur, la Paraclet. Quelques mois à peine se sont écoulés depuis la fin du concile que deux évêques, Eusèbe de Nicomédie et Théognis de Nicée, qui avaient déjà refusé de signer la déposition d’Arius, franchissent le pas et se récusent.
Constantin n’est pas sourd aux soubresauts de l’arianisme, et s’en inquiète vivement.
La réhabilitation d’Arius
En 330, Constantin transfère sa capitale de Rome à Byzance, qu’il baptise Constantinople. L’empereur est ainsi plus proche de deux autres fronts particulièrement inquiétants pour l’empire : les frontières du Danube, que les Goths ont prises d’assaut, et celles de l’Euphrate, au-delà duquel s’étend l’Empire perse.
Le pape, reconnu par ses pairs comme le primat de l’Eglise chrétienne, devient ainsi le seul maître de l’ancienne capitale impériale. L’empereur était désormais géographiquement éloigné de Rome et surtout des théologiens occidentaux proches du pape, les théologiens orientaux ariens peuvent agir plus librement pour réhabiliter leur doctrine.
En 335, Arius est effectivement rappelé de son exil par l’empereur. C’est l’heure de la victoire pour les ariens. Constantin meurt l’année suivante. Il demande à être baptisé sur son lit de mort, « pour la rémission de ses péchés », et semble avoir opté pour une profession de foi arienne.
Ses deux fils se partagent alors l’empire : Constance II en Orient, où il favorise la diffusion de l’arianisme dont les défenseurs sont regroupés autour du siège de Constantinople ; Constant en Occident, où il  se range à la doctrine nicéenne qui est celle de Rome et d’Alexandrie.
La conversion des Barbares à la foi arienne
L’arianisme des origines, on s’en souvient, récusait la pleine divinité du Fils en affirmant qu’il n’est pas de la même substance que la Père, tandis que la concile de Nicée avait établi que le Père et le Fils sont de la même substance, ce qui signifie que le Fils est Dieu au même titre que le Père. Mais c’est sur la nature et le degré de similitude entre les substances du Père et du Fils que l’essentiel de leurs débats va désormais porter.
Les années 340 et 350 sont celles de la multiplication des synodes semi-ariens dont l’objectif est de présenter une profession de foi acceptable par toutes les parties quant au statut du Christ.
Avec la mort de son frère Constant en 350, Constance II étend son empire aux frontières occidentales, la répression s’abat sur les nicéens dont plusieurs évêques sont exilés, et, parmi eux, l’évêque de Rome, le pape Libère ainsi qu’Ossius de Cordoue, devenu un vieil homme. L’arianisme, lui, s’étend dans toutes les régions de l’empire, et même au-delà de ses frontières, en grande partie grâce à l’activisme d’un homme, un dénommé Wulfila, un Cappadocien né en royaume goth. Enfant, Wulfila était assoiffé de savoir. Bien qu’esclave, il fut promu ambassadeur des Goths auprès de l’empire d’Orient. C’est là qu’il rencontra Eusèbe de Nicomédie et se laissa même séduire par sa religion, le christianisme dans sa version arienne.
Eusèbe assigne une nouvelle mission à Wulfila : il lui demande d’aller chez les Goths, et plus largement chez les Barbares afin de les convertir.
Wulfila s’attaque d’emblée à ce qui sera son œuvre majeure : il met au point un alphabet gothique et entame la traduction de la Bible en goth – il l’achèvera trente ans plus tard. Il triomphe au-delà de toutes les espérances, obtient des conversions massives au christianisme chez les Goths, mais aussi, plus tard, chez les Vandales, les Alamans et les Lombards. Tant et si bien qu’au début de la seconde moitié du IVe siècle la majorité des chrétiens, romains et non romains confondus, sont ariens.
La conversion des Barbares au christianisme explique certainement le fait qu’après leur invasion de l’Empire romain d’Occident (sac de Rome en 410) ils aient préservé le christianisme et ses institutions. On peut même se demander ce qu’il serait advenu de l’Eglise sans les efforts d’évangélisation de Wulfila !
La nature du Christ déchire le christianisme
Au sein de l’empire, Constance tente de trouver une formule de compromis qui se substituerait au symbole de Nicée sans se ranger pour autant aux thèses de l’arianisme le plus rigide. Après plusieurs synodes, l’empereur convoque les évêques à Constantinople. Ceux-ci retouchent le credo issus des synodes de Séleucie et de Rimini dans un sens plus « arien », maintenant ainsi la formule « semblable au Père », mais éliminant « en toutes choses ». Et ils décidèrent d’abroger les professions de foi antérieures, incluant bien évidemment dans leur décision le symbole de Nicée.
On ignore ce qu’il serait advenu du dogme chrétien si Constance n’était pas décédé quelques mois plus tard. Son successeur, Julien, surnommé l’Apostat par les chrétiens, dit aussi Julien le Philosophe, a été élevé dans le christianisme arien. Mais il se laisse surtout séduire par la philosophie. Assigné à résidence durant plusieurs années par Constance, celui-ci le rappelle de son exil forcé pour lui décerner le titre de César.
Julien règne à peine plus de deux ans, au cours desquels il règle essentiellement ses comptes avec son prédécesseur auquel il impute l’assassinat de ses parents. L’influence prise par la clan arien sous le règne de Constance lui déplaît fort. Julien fait annuler par décret les dispositions du synode de Constantinople et réhabilite la foi nicéenne.
Quand Julien meurt au cours d’une expédition militaire, l’empire est à nouveau divisé. Dans les cités, et jusque dans les paroisses, les esprits s’échauffent.
Les empereurs sont eux beaucoup plus occupés par les guerres contre les Perses ou les Barbares et par la défense de leurs frontières extérieures. Ils sont loin de s’impliquer, comme le firent Constantin ou Constance, dans les affaires d’Eglise, et aucun d’eux ne songea par exemple à convoquer un nouveau concile œcuménique pour tenter de rétablir l’unité dans le camp chrétien.
Apollinaire et le Christ-Dieu
Apollinaire de Laodicée est un opposant de longue date à Arius et à sa doctrine du Christ comme dieu en second. Né à Laodicée (actuellement en Syrie), il en devient évêque vers 360. Evêque farouchement nicéen, il développe sa propre conviction selon laquelle le Christ en pleinement Dieu. Cela signifie donc que le Christ n’est pas vraiment homme, puisqu’il n’a pas d’âme, mais que son corps d’homme est habité et mû par le Verbe, par Dieu.
Dès 362, un concile se réunit à Alexandrie pour rappeler que « le Christ n’a pas eu un corps sans âme, sans sens, sans esprit », mais, trop occupés par la querelle arienne, soucieux de ne pas diviser les rangs nicéens par de nouvelles querelles, les évêques ne condamnent pas nominalement Apollinaire. 
IV.        Constantinople, une victoire catholique (381)
En 379, Théodose, général romain d’origine espagnole, accède à la tête de l’empire romain d’Orient qu’il réunifiera quatre ans plus tard.
Théodose 1er, qui nourrit déjà de profondes sympathies chrétiennes, découvre un empire déchiré par les querelles internes au christianisme. Il est lui-même un nicéen convaincu. En février 380, le nouvel empereur promulgue son premier décret religieux, dit l’édit de Thessalonique, cosigné avec Gratien, encore empereur d’Occident, qui fait du christianisme la seule religion officielle de l’empire.
Mais il ne s’agit pas de n’importe quel christianisme : d’emblée, l’empereur se déclare pour la « vraie foi », celle « que confessent le pontife Damase et Pierre, évêque d’Alexandrie », précise le décret, c’est-à-dire celle qui est fondée sur la croyance en « l’unique divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ayant une majesté égale dans la pieuse Trinité ». Autrement dit, la doctrine nicéenne. En somme, tous les citoyens de l’empire doivent désormais obligatoirement être catholiques romains.
C’est en cette même année 380 que Théodose se fait baptiser, devenant ainsi le premier empereur romain baptisé au début de son règne.
Un concile oriental
En 381, Théodose convoque le concile de Constantinople, qualifié ultérieurement d’œcuménique, mais qui ne concerne en fait que les évêques d’Orient. Il s’agit en fait bel et bien d’une reprise en main de l’Eglise d’Orient.
Les Actes du concile de Constantinople ne nous sont pas plus parvenus que ceux de Nicée. De ces témoignages il ressort que les débats les plus houleux ont porté sur les attributions de sièges épiscopaux et, plus encore, sur le fait de conférer à Constantinople le titre de « nouvelle Rome », c’est-à-dire le deuxième rang du primat d’honneur au sein de l’Eglise, et de reléguer Alexandrie et Antioche, qui se flattaient pourtant de leur antériorité, aux troisième et quatrième places.
Sur la plan du dogme, et après le départ tonitruant de leurs homologues pneumatiques – littéralement, celle des « adversaires de l’Esprit », n’adhérant pas à la doctrine de la pleine divinité de l’Esprit saint (mais seulement à celle du Christ) –, les évêques trouvent rapidement un terrain d’entente en partant du symbole de Nicée auquel ils adjoignent une formulation sur le Saint-Esprit. Ce nouveau texte, rédigé en grec, est connu sous le nom de « symbole Nicée-Constantinople » – c’est le credo chrétien encore récité aujourd’hui à la première personne du singulier, mais originellement rédigé à la première du pluriel :
                « Nous croyons en un Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible, et en un Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, engendré du Père avant tous les siècles, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré non  pas créé, de la même substance (homoousios) que le Père, et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il est descendu des cieux. Par l’Esprit saint, il s’est incarné de la Vierge Marie, il s’est fait homme, il a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il a souffert, a été enseveli et il est ressuscité au troisième jour selon les Ecritures, il est monté aux cieux et il siège à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts, et son règne n’aura pas de fin. Nous croyons en l’Esprit saint, Seigneur qui donne la vie, qui procède du Père, qui avec le Père et le Fils est conjointement adoré et glorifié, et qui a parlé par les prophètes. Nous croyons en une sainte Eglise, catholique et apostolique. Nous confessons un seul baptême pour le pardon des péchés. Nous attendons la résurrection des morts et la vie du monde à venir. Amen. »
Les évêques ont ainsi reconnu la consubstantialité de l’Esprit qui commence alors à faire débat dans le monde chrétien, après quatre siècles durant lesquels ce sujet n’avait pas attiré vraiment l’attention des théologiens. L’Esprit est donc Dieu, comme l’écrira Grégoire de Nazianze.
Cependant, dans ce texte originel, et dans un évident souci de compromis, les évêques réunis en concile affirment que l’Esprit procède du Père, omettant de mentionner le Fils. Le filioque, c’est-à-dire la procession de l’Esprit « du Père et du Fils », sera introduit dans ce symbole, contre l’avis de l’Orient, par le troisième concile de Tolède réuni en 589. Mais ce n’est qu’au début du XIe siècle qu’il entrera effectivement dans l’usage liturgique occidental ; ce sera l’une des principales raisons du schisme avec le monde orthodoxe en 1054. Aujourd’hui, les orthodoxes et même les catholiques orientaux n’ont pas introduit le filioque dans leur credo.
Théodose publie aussitôt un décret exigeant la remise de toutes les églises aux seuls tenants de la « vraie foi ».
Une religion d’Etat
Le christianisme, qui était « religion privilégiée » de l’empire sous Constantin, puis « religion officielle » au début du règne de Théodose, devient en 391 « religion d’Etat » de l’empire. Le pape Damase confère à Rome le titre de « siège apostolique » ; l’empereur est plus que jamais son bras armé.
Théodose 1er meurt en janvier 395, ayant réussi durant son règne un double exploit : d’une part, rétablir l’unité de l’Empire romain et, d’autre part, faire triompher la Croix à travers son gigantesque territoire.
Le christianisme n’est pas pour autant pacifié
C’est la « substance » du Fils qui, en cette fin du IVe siècle, puis au Ve siècle, fait l’objet de toutes ces querelles aiguës : comment expliquer la double nature, humaine de Jésus, divine du Verbe ? Sont-elles à égalité dans le Fils, ou bien l’une l’emporte-t-elle sur l’autre ? Et comment ces deux natures se concilient-elles avec l’unité de la personne du Christ ? Le vieux débat sur la divinité du Fils resurgit : le Fils est-il vraiment de la même substance que le Père ? Est-il son égal ? Les déchirures se font aussi autour du statut de l’Esprit : est-il pleinement Dieu ? Dans ce cas, comment expliquer, comment comprendre le mystère de la Trinité, des trois personnes qui n’en font en fait qu’une seule ?
Par ailleurs, la querelle arienne n’est pas éteinte, elle non plus, malgré sa condamnation pour les conciles de Nicée puis de Constantinople, et surtout malgré la répression mise en œuvre par Théodose.
V.         Nestorius et la « mère de Dieu »
En  428, Nestorius, évêque de Constantinople nouvellement installé par l’empereur Théodose II, refuse à Marie le titre de Theotokos, « mère de Dieu », s’indigne en chaire à l’idée que Dieu puisse avoir une mère, et lui concède finalement le titre de Christotokos, « mère du Christ ». Ce qui revient d’une certaine manière à nier la pleine divinité de Jésus. La réaction de l’auditoire est violente et immédiate. Car, quoique n’étant pas encore entré dans le dogme, le très populaire titre de « mère de Dieu » donné à Marie appartient déjà à la tradition chrétienne.
Les écoles d’Antioche et d’Alexandrie
Avant d’aller plus loin sur le développement du nestorianisme et d’évoquer la crise profonde qu’il inaugura entre factions chrétiennes, commençons par décrypter rapidement les vue antagonistes de ces deux écoles, notamment pour ce qui a trait à la christologie.
L’école d’Antioche, ville où, on s’en souvient, avait enseigné Lucien, le maître d’Arius et de plusieurs évêques ariens et semi-ariens, s’est illustrée dès l’origine par une approche historique et littérale de la Bible, par opposition à l’école d’Alexandrie, connue pour son exégèse plus symbolique et allégorique.
Les théologiens d’Antioche insistent sur la pleine humanité et la pleine divinité du Christ. C’est ce que l’on appelle la dualité Verbe-homme, qui sépare l’homme et Dieu dans le Christ, et qui vaudra à ces théologiens d’être accusés de diviser le Christ, voire de parler de deux fils distincts : celui de Marie, d’une part, celui de Dieu, d’autre part.
A l’inverse, dans la lignée d’un Ignace d’Antioche qui, au 1er siècle, parle déjà d’un « Dieu né de Marie » les théologiens d’Alexandrie insiste sur la nature – la physis – unique du Christ, le Verbe qui s’est fait chair. Ils affirment l’union indissoluble des natures, humaine et divine fondues en cette seule nature christique.
Le maître de Nestorius est Théodore de Mopsueste, le grand théologien de l’école d’Antioche. Avant son élève, il aura insisté sur la parfaite humanité et la parfaite divinité du Christ qui possède ainsi deux natures, celle d’homme total et celle de Dieu total. C’est « l’homme assumé », ajoute-t-il, qui reçut la mort et fut détruit, et non « la nature divine » qui, au contraire, le ressuscita. Le Christ est donc « la conjonction exacte des deux natures », « l’homme assumé dont Dieu se revêtit » ; or « on ne peut dire ces deux choses d’une seule nature ». Théodore de Mopsueste sera condamné pour hérésie après sa mort.
Au contraire, un autre grand théologien, de l’école d’Alexandrie cette fois, Cyrille, évêque de cette ville, n’aura eu de cesse de réfuter le principe antochien de « deux natures en une personne » au profit du principe d’ « une seule personne en deux natures ». Il refuse ainsi de dire que c’est la part humaine du Christ qui est née, a souffert et a été crucifiée : c’est le Christ tout entier, un et indivis, le « Verbe incarné », qui est né, a souffert et a été crucifié, à partir du moment où le Verbe s’est uni à la chair qu’il a assumée. A la « christologie des natures », il oppose la « christologie de la personne » : « Il ne faut pas diviser l’unique Seigneur Jésus-Christ en homme à part et en Dieu à part, mais nous disons qu’il n’y a qu’un seul Jésus-Christ, tout en sachant la différence des natures et en les maintenant l’une et l’autre sans confusion ». Sa bataille avec Nestorius sera pour lui l’occasion d’approfondir cette thèse, jusqu’à creuser de manière définitive le sillon monophysite.
Une bataille christologique ou de primauté ?
Les thèses nestoriennes commencent à faire souche dans l’empire. Cyrille, évêque d’Alexandrie, s’empresse d’adresser à son clergé une longue lettre en faveur de la Theotokos, mais il écrit aussi à Nestorius, qui a pourtant la primauté d’honneur sur Alexandrie, pour lui réclamer sèchement quelques éclaircissements sur sa foi. 
Ce n’est sous doute pas sans arrière-pensées politiques que Cyrille a décidé de croiser le fer avec Nestorius. Alexandrie, grand centre intellectuel du christianisme des premiers siècles, n’a toujours pas digéré la décision du concile de Constantinople d’accorder, en 381, le deuxième rang dans la hiérarchie cléricale à l’évêque de Constantinople, au détriment du sien.
A Rome, Célestin convoque un synode qui condamne les thèses de Nestorius et charge Cyrille de transmettre cette décision à Nestorius et de la faire exécuter.
Cette situation n’est pas pour déplaire à l’évêque d’Alexandrie qui, allant bien au-delà de la mission qui lui a été assignée, commence par convoquer un synode égyptien.  C’est seulement après qu’il transmet à Nestorius la décision pontificale assortie de douze anathématismes de sa propre rédaction. Outre le fait de confesser que Marie est mère de Dieu (1er anathématisme), Nestorius se voit intimer l’ordre de reconnaître l’union des deux natures, humaine et divine, du Christ, sans division des hypostases (3éme anathématisme), Dieu et homme tout à la fois mais aussi pleinement Dieu, dont la chair est vivifiante parce qu’elle est la chair du Verbe lui-même et non un temple dans lequel le Verbe a choisi d’habiter (11ème anathématisme). Et de conclure : « Si quelqu’un ne confesse pas que le Verbe de Dieu a souffert selon la chair, a été crucifié selon la chair, a enduré la mort selon la chair, et est devenu le premier-né d’entre les morts, en tant qu’il est la vie et qu’il la donne comme Dieu, qu’il soit anathème » (12ème anathématisme).
L’empereur Théodose II, soucieux de maintenir la paix au sein du christianisme (et donc dans son empire), par ailleurs plutôt favorable à Nestorius qu’il a installé sur le siège de Constantinople, convoque un concile œcuménique, le troisième de l’histoire de l’Eglise, et choisit, pour l’organiser, la ville d’Ephèse.
La doctrine nestorienne
La doctrine nestorienne remet en cause une partie du dogme christique élaboré par l’Eglise (ou par les Eglises, serait-il plus sage de dire) au cours des tumultueux quatre premiers siècles du christianisme. Un seul ouvrage de Nestorius est parvenu jusqu’à nous, le Liber inscriptus, également connu sous le nom de « Livre de Héraclide de Damas ». Dans cette œuvre tardive rédigée au cours de son dernier exil, Nestorius défend l’orthodoxie de sa théologie.
Nestorius distingue de manière exacerbée les deux natures du Christ, l’une humaine, l’autre divine, et refuse de les confondre, même s’il affirme leur union ; il précise que seul l’homme est né de Marie, seul l’homme est mort sur la croix. Un siècle plus tôt, Eustathe, alors évêque d’Antioche, avait utilisé à peu près les mêmes mots pour dire que le Verbe « assuma un instrument humain pris à la Vierge », appelant cet instrument (le corps de Jésus) « temple du Verbe ». Mais ne peut-on pas voir aussi dans ces propos un héritage d’un Père du IIe siècle, Ignace, qui fut également évêque d’Antioche et qui, commentant le prologue de l’Evangile de Jean où il est dit que « le Verbe s’est fait chair », parlait du « Verbe sarcophoros », autrement dit la « Verbe porteur de chair », distinguant ainsi, sans l’exprimer vraiment, le Christ Dieu du Christ homme ? Quant à Diodore, évêque de Tarse, il distinguait lui aussi le fils de Marie, devenu le temple du Verbe, d’une part, et d’autre part, le Fils de Dieu, tous deux unis en un seul Christ, ce qui lui aura valu par la suite les reproches de Cyrille d’Alexandrie, l’accusant de parler de deux Fils, de deux Christ différents, l’un né de Marie, l’autre Fils de Dieu. C’est exactement le reproche que le même Cyrille adresse à Nestorius.
Or, quand Cyrille affirme que le « Verbe est devenu chair, conformément aux Ecritures, mais il n’est pas venu dans un homme », Nestorius lui rétorque qu’il lui est impossible de penser que « la divinité du Christ est capable de souffrances corporelles », et c’est pourquoi « il est bon et conforme à la tradition évangélique de confesser que le corps est le temple de la divinité du Fils ».
Mais, à ce stade, l’affaire Nestorius a dépassé la simple querelle entre deux hommes ou entre deux écoles, elle a gangréné tout le peuple chrétien. L’empereur exige donc de l’Eglise qu’elle se prononce de manière définitive. Et c’est à la Pentecôte 431 que s’ouvre le concile d’Ephèse. Du moins son premier acte…
VI.        La « bataille » d’Ephèse (431)
C’est l’empereur Théodose II qui adresse, en novembre 430, aux évêques la lettre les conviant à participer au concile d’Ephèse.
Le pape Célestin demande à ses légats de le représenter et d’agir conjointement avec Cyrille d’Alexandrie.
Les trois conciles
Après Pâques, Cyrille embarque du port d’Alexandrie avec une énorme escorte de plus de quarante évêques égyptiens.
Cyrille arrive avant l’heure. Les évêques macédoniens et ceux d’Asie Mineure sont déjà là, ainsi que Nestorius. Mais, le 7 juin, date annoncée de l’ouverture du concile, beaucoup d’évêques manquent encore à l’appel, en majorité des soutiens de Nestorius.
Le 21 juin, on sait que la délégation antiochienne ne devrait plus tarder à arriver, la délégation romaine non plus, mais Cyrille prend brusquement, et de son propre chef, la décision d’ouvrir le concile le lendemain. Nestorius refuse de se présenter en l’absence de la totalité des évêques convoqués par l’empereur. Il passe outre et n’entend pas plus le mécontentement de l’empereur qui, par l’intermédiaire de son représentant, lui demande de patienter.
Le concile s’ouvre donc le 22 juin au matin, les lettres de Cyrille à Nestorius, et se clôt le soir même par une condamnation de l’hérétique. Les 197 évêques présents lui jettent l’anathème et signent une lettre synodale rédigée par Cyrille : « Nestorius est exclu de la dignité épiscopale et de toute assemblée sacerdotale ». La lettre affirme que le Verbe s’est uni à la chair pour naître de Marie, chair qui était elle-même animée d’une âme humaine, mais elle insiste sur une formule alors propre à l’école d’Alexandrie : « l’unique nature du Christ », alors que l’orthodoxie insiste sur le principe de deux natures unies dans le Christ.
Le 26 juin, la délégation orientale, conduite par l’évêque Jean, parvient enfin à rejoindre Ephèse. Il convoque aussitôt un nouveau concile qui décide de déposer Cyrille, sa thèse sur la nature du Christ, et d’excommunier tous les évêques ayant participé à la session du 22 juin. Un rapport est envoyé à Théodose qui répond avec célérité, le 29 juin, et annule les décisions du synode du 22. 
Les légats romains, eux, ne sont toujours pas arrivés à Ephèse. Ils n’y font leur entrée qu’au début du mois de juillet. La ville est à feu et à sang. Les représentants du pape convoquent pour le 10 juillet un synode auquel ne participent que les opposants à Nestorius. Les procès-verbaux de la session du 22 juin sont lus et approuvés, Nestorius est déposé.
Les décisions de la session du 26 juin sont rendues caduques. La référence à tout autre symbole que celui de Nicée est interdite.
Cyrille d’Alexandrie se délecte de son triomphe. L’empereur, lui, est ulcéré. Sans vouloir non plus entrer en guerre avec le pape, il choisit de renvoyer dos à dos tous les protagonistes et, début août, par lettre impériale, il dépose Cyrille d’Alexandrie, Nestorius et Memnon, évêque d’Ephèse, proche de Cyrille.
Les « bénédictions » de Cyrille
Entre les deux camps, le cyrillien et le nestorien, la guerre reste totale.
Cyrille mobilise ses hommes et inonde la cour de cadeaux qu’il nomme ses « bénédictions ». Le très influent eunuque Chryséros, connu pour ses sympathies nestoriennes, reçut un traitement de faveur.
Son activisme fut certainement déterminant pour l’avenir de la christologie. Sous la pression de son entourage, Théodose II se laisse convaincre de la réalité de l’hérésie nestorienne. En septembre, l’empereur déclare la clôture de cet étrange concile.
Cyrille est réhabilité par l’empereur, tandis que Nestorius est définitivement déposé et exilé dans une oasis perdue au cœur du désert égyptien. Il serait mort aux environs de 451.
L’acte d’union de 433
Le christianisme sort d’Ephèse profondément meurtri et divisé, même si, en fin de compte, hormis Nestorius, la plupart des évêques acceptent de donner à Marie le titre de Theotokos, mère de Dieu.
En 433, Jean d’Antioche adresse à Cyrille d’Alexandrie la confession de foi probablement rédigée par l’Antiochien Théodoret de Cyr, qui est une sorte de juste milieu propre à ne froisser aucune des deux parties, en tout cas à être acceptée par elles à condition qu’elles y mettent de la bonne volonté. Celle-ci postule la croyance en un Christ « Fils Monogène de Dieu, Dieu parfait et homme parfait composé d’une âme raisonnable et d’un corps, engendré du Père avant les siècles selon la divinité, le même dans les derniers temps, pour nous et notre salut, engendré de la Vierge Marie selon l’humanité. Il y a eu en effet union des deux natures, c’est pourquoi nous confessons un seul Christ, un seul Fils, un seul Seigneur. En raison de l’union sans mélange, nous confessons que Marie est mère de Dieu parce que le Dieu Verbe a été incarné, qu’il est devenu homme, et que, dès le moment de la conception, il s’est uni à lui-même le temple qu’il a tiré de la Vierge ».
Pendant une dizaine d’années, c’est-à-dire jusqu’à la mort de Jean en 442, puis de Cyrille en 444, l’accord d’union sera plus ou moins respecté par les deux parties. Cependant, cette union reste de façade.
Les Eglises nestoriennes
Le nestorianisme perdurera en dépit de sa condamnation officielle – comme ce fut le cas pour l’arianisme – mais, contrairement à ce mouvement, continue d’exister, et ses Eglises participent aujourd’hui aux rencontres œcuméniques qui rassemblent toutes les églises chrétiennes.
Le Code théodosien
Le 15 février 438, le christianisme s’est apaisé ou en donne à tout le moins l’illusion quand, depuis sa capitale, Constantinople, Théodose II, empereur d’Orient, promulgue ce qui est connu sous le nom de « Code théodosien ».
Le premier chapitre définit le christianisme comme étant « la foi catholique » professée par la pape Damase et l’évêque d’Alexandrie.
Le droit à la croyance individuelle n’est pas remis en cause, mais seul le christianisme nicéen est autorisé à apparaître en public.
VII.       Chalcédoine : les deux natures du Christ (451)
Après la conclusion de l’acte d’union de 433, et malgré la promulgation du Code théodosien qui assoit, sous peine de châtiments, le seul christianisme nicéen, c’est-à-dire romain, dans tout l’empire, les esprits restent surchauffés. C’est le cas à Antioche, mais surtout à Alexandrie où il est reproché à Cyrille d’avoir reconnu deux natures au Christ. Embarrassé, ce dernier produit la formule suivante : « Je confesse que Notre Seigneur a été de deux natures avant l’union, mais, après l’union, je confesse une seule nature. »
Eutychès et la radicalisation de l’école d’Alexandrie
 Les propos de Cyrille tombent dans l’oreille d’Eutychès, le père abbé d’un important monastère de Constantinople, connu pour être un adversaire résolu de Nestorius.
Eutychès avait par ailleurs pour filleul l’eunuque Chryséros. Ce dernier était entièrement dévoué à Eutychès qui, par ce biais, avait l’oreille de pouvoir.
Peu à peu, Eutychès devient plus cyrillien que Cyrille, plus alexandrin que l’école d’Alexandrie. Là où cette école prend maintes précautions pour avancer sa doctrine sur la nature du Fils, le père abbé de Constantinople clame haut et fort qu’après l’union des deux natures il ne reste dans le Christ qu’une seule nature, divine, dans laquelle est absorbée la nature humaine. Saisi de l’affaire, Flavien, patriarche de Constantinople, convoque en 448 un synode qui, en présence d’une trentaine d’évêques, dépose Eutychès et l’excommunie.
Le vieux moine, qui a plus de soixante-dix ans à l’époque, ne désarme pas : il fait directement appel à l’empereur Théodose II et au pape Léon 1er. Celui-ci s’agace de n’avoir pas été mis plus tôt au courant de ce qu’il considère comme un grave problème, une « erreur perverse et folle » qu’il félicite le patriarche d’avoir combattue.
Théodose, lui, influencé par son eunuque et conseiller, prend la défense de l’abbé et convoque un nouveau synode. Il est décidé à invalider la décision prise quelques mois plus tôt lors de la réunion convoquée par Flavien à Constantinople.
Les lettres de convocation à ce que l’on appelle le deuxième concile d’Ephèse partent en mars 449. Dioscore d’Alexandrie est ainsi convié avec une vingtaine d’évêques, et est chargé de le présider.
La seconde « bataille » d’Ephèse
La messe est dite avant même que s’ouvrent les travaux. Les débats ont lieu en grec ; ils ne sont pas traduits en latin aux légats du pape qui ne parlent pas un mot de grec. Malgré leur insistance, ces derniers ne réussissent pas à obtenir que la lecture soit faite d’une lettre papale soutenant Flavien et condamnant Eutychès et réitérant le dogme en matière de christologie : « Il est tout aussi impie de dire que le Fils unique de Dieu était de deux natures avant l’incarnation, que de prétendre qu’après que le Verbe s’est fait chair il n’y a plus eu qu’une seule nature […]. L’union ne supprime nullement la différence des natures ; au contraire, celles-ci restent sauves et se rencontrent en une seule personne, ou hypostase ».
La réhabilitation d’Eutychès est votée, l’exclusion de Flavien du sacerdoce également, mais l’excitation est à son comble.
Entre son arrestation et son départ en exil, Flavien a eu le temps de rédiger un mémorandum au pape ; il y raconte l’incroyable déroulement du synode, décrit par le menu les brutalités dont il a été victime, y compris quand il a cherché à se cacher derrière l’autel. Il remet à l’un des légats du pape, Hilaire, qui s’enfuit à grand-peine d’Ephèse et l’emporte avec lui à Rome.
A sa lecture, Léon 1er entre dans une grande colère et convoque aussitôt un synode romain. Il écrit à Théodose II et aux membres influents de la cour pour se plaindre du déroulement du synode et en réclamer la convocation d’un second. Il n’obtient aucune réponse.
En désespoir de cause, le pape s’adresse à Valentinien III, le frêle empereur d’Occident, et lui demande d’écrire à son tour à Théodose. Valentinien s’exécute ; son homologue lui répond sèchement et s’étonne de l’intervention de l’évêque de Rome dans une affaire qui, dit-il, concerne l’Orient.
Nous sommes au début de l’été 450, et la tension commence à monter sérieusement entre le pape et l’empereur quand, le 28 juillet, ce dernier meurt d’une chute de cheval.
Dioscore sur le banc des accusés
A l’annonce de la mort de Théodose, sa sœur, Pulchérie, qui s’était enfermée dans un couvent en signe de réprobation de la politique religieuse de son frère, retourne à la vie civile et se marie aussitôt à un général de l’armée romaine, Marcien, lequel est acclamé empereur en août. Chryséros est exécuté ; Eutychès est emprisonné.
Marcien et Pulchérie convoquent un concile œcuménique et convient le pape. Léon 1er qui craint, par ce concile, de réveiller de vieilles querelles, hésite. Il n’a d’autre issue que de se ranger à la volonté impériale et d’envoyer ses légats, munis de consignes très strictes : s’attacher au symbole de Nicée, et surtout ne pas réhabiliter les nestoriens sous prétexte de mieux condamner l’hérésie unitariste d’Eutychès et Dioscore.
Le concile de Chalcédoine (aujourd’hui quartier d’Istanbul) s’ouvre le 8 octobre 451.
Flavien est réhabilité. Dioscore est dépouillé de ses fonctions sacerdotales et cléricales, et envoyé en exil. Eutychès est excommunié.
La définition de Chalcédoine
Au fil des débats, il apparaît indispensable non pas de réviser le symbole de Nicée, mais d’en compléter la formulation, voire d’en préciser certains termes. Et ce d’autant plus que le concile de Chalcédoine, qui a condamné le monophysisme d’Eutychès et Dioscore, a également réitéré la condamnation de la doctrine d’Arius. Il a aussi nettement affirmé que la Theotokos, ainsi que les deux natures, humaine et divine, du Christ, dont l’union n’a pas aboli les différences : « Le Christ est complet quant à la divinité et quant à l’humanité, il est donc consubstantiel au Père et aux hommes », en « deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation ».
La profession de foi de Chalcédoine est ainsi libellée :
                « Suivant les Saints Pères, nous enseignons tous, d’une seule voix, un seul et même Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité, le même parfait en humanité, le même Dieu vraiment et homme vraiment, d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l’humanité, semblable à nous hormis le péché, engendré du Père avant les siècles quant à la divinité, mais aux derniers jours, pour nous et notre salut, engendré de la Vierge Marie Mère de Dieu selon l’humanité, un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Monogène. Nous le reconnaissons de deux natures sans confusion ni changement, sans division ni séparation. La différence des natures n’est nullement supprimées par l’union, mais, au contraire, les propriétés de chacune des deux natures sont sauvegardées et se rencontrent en une seule personne. »
Le concile est clôt le 25 octobre 451.
Le schisme monophysite
Les conclusions de Chalcédoine sont un triomphe pour l’école d’Antioche au détriment de celle d’Alexandrie. 
En Egypte, mais aussi à Jérusalem, des troubles éclatent.
Alexandrie est au bord de la guerre civile. L’Eglise refuse fermement Protérios, le nouvel évêque qui a succédé à Dioscore. A la mort de Marcien en 457, Protérios est aussitôt destitué, Timothée Elure le remplace sur le siège épiscopal, et sa première initiative est de réunir un synode que dénonce Chalcédoine.
L’empereur Léon 1er (il porte le même nom que le pape), qui a succédé à Marcien, est pleinement conscient de la gravité de la situation. Il est conscient que la répression armée conduite par son prédécesseur n’a pas réussi à venir à bout de la résistance monophysite. Le pape Léon 1er tente une conciliation. Mais comment peut-il convaincre les évêques dissidents quand la définition de Chalcédoine reconnaît deux pleines natures au Christ, deux natures qui subsistent après leur union, alors que les Egyptiens, rejoints par un certain nombre de leurs pairs syriens et palestiniens, voire même éthiopiens et arméniens, ne reconnaissent, après l’union, que la subsistance d’une seule (monos) nature (physis) divine, infinie et illimitée, dans laquelle s’est résorbée la nature humaine finie et limitée ?
A bout d’argument, l’empereur fait exilé l’évêque d’Alexandrie auquel succède Timothée dit Salofaciol.
Après la mort de l’empereur Léon 1er et le règne fugace de l’empereur Zénon, Basilisque accède au trône impérial. Il change radicalement de politique afin, toujours de préserver l’unité de l’Eglise et donc de l’Empire. Il renvoie Salofaciol et restaure Timothée Elure, qu’il reçoit à Constantinople. Et nouveau coup de théâtre, naît de leurs entretiens un document, l’Encyclique, communément appelé l’Antiencyclique, qui dénonce les « innovations » de Chalcédoine et prône un retour aux seules professions de foi de Nicée et de Constantinople, lesquelles ne font guère allusion aux modalités d’union des natures divine et humaine du Christ ! Le monophysisme s’implante dès lors fortement dans ses terres d’élection.
Quand Basilique est renversé par Zénon, qui reprend le pouvoir en 477, le nouvel empereur renvoie Elure en exil et rappelle Salofaciol.
On assiste ainsi, pendant les années qui suivent, à une rocambolesque succession d’évêques institués puis destitués à Alexandrie, qui s’éloigne de plus en plus de Rome. Après la conquête arabe, vers 630, l’Eglise d’Egypte sera pleinement indépendante de Rome et deviendra l’Eglise copte.
L’Eglise copte, d’Egypte et d’Ethiopie, forme, avec l’Eglise syrienne et l’Eglise arménienne, ce que l’on appelle les « Eglises des trois conciles », qui ne reconnaissent que les trois premiers conciles chrétiens, ce qui exclut donc Chalcédoine.
[In « Comment Jésus est devenu Dieu », F.LENOIR, p. 191 à 296]


L’arianisme et le concile de Nicée
Naissance de la Sainte Trinité



Arius, modeste prêtre d’Alexandrie, aura fortement perturbé la vie de l’Eglise catholique pendant plusieurs siècles en affirmant que seul Dieu est incréé et donc que son fils ne peut être son égal... Une crise que les empereurs romains Constantin et Théodose régleront avec deux conciles, celui de Nicée et celui de Constantinople.
A la fin du IVe siècle, le christianisme est devenu la religion officielle de l’Empire romain. Mais il revient de loin, après avoir traversé la plus grave crise interne depuis ses origines. En cause, l’arianisme, une controverse théologique déclenchée par Arius, un modeste prêtre de l’Eglise d’Alexandrie.
Les problèmes ont commencé en Egypte, au tout début du IVe siècle. Peuplée d’environ un million d’habitants, Alexandrie est la plus grande ville de l’Empire romain. Elle abrite une importante communauté chrétienne et une bouillonnante école de théologie, très imprégnée de philosophie grecque. Une forte personnalité, l’évêque Alexandre, est à la tête de cette Eglise locale. Il a confié à Arius l’église de Baucalis, dans le quartier du port. Originaire de Libye, ce prêtre, à la stature imposante, est très apprécié de sa communauté. Féru de théologie, orateur doué, il aime à mettre en vers et en musique son enseignement pour le populariser, avec succès. C’est moins pour sa musique que pour ses paroles qu’Alexandre prend Arius en grippe. L’évêque l’accuse en effet de mettre en doute la divinité du Christ. En 318, il obtient sa condamnation par un concile des évêques de la région et son bannissement d’Alexandrie.
Mais l’arianisme est né, car cette décision locale, loin de mettre fin à la controverse, va l’étendre à toutes les Eglises de la partie orientale de l’empire. Le problème soulevé par Arius trouve place dans une réflexion théologique qui concerne un point fondamental de la doctrine chrétienne alors en cours d’élaboration. Et, pour une religion résolument monothéiste, la question s’avère épineuse. Comment, en effet, éviter les accusations de polythéisme en affirmant la foi chrétienne en un Dieu unique qui se décompose en trois, le Père, le Fils et l’Esprit ? Les avis sont partagés.
Pour Arius, seul Dieu est incréé et inengendré. Engendré par le Père, le Fils n’est donc pas son égal car, sinon, cela ferait deux dieux... Monothéiste rigoureux, il estime que le Christ est devenu divin par adoption. Mais, pour ses détracteurs, une telle conception présente un double danger : soit elle fait du Christ une sorte de demi-dieu, croyance proche du paganisme, soit elle ouvre la porte à la négation pure et simple de sa divinité, à la manière des Juifs. Deux dérives inacceptables pour de nombreux évêques fermement attachés à la nature divine du Christ. Or Arius avait trouvé des soutiens de poids, dont Eusèbe de Césarée l’un des grands penseurs chrétiens de l’époque. En plus de diviser les communautés chrétiennes, cette dispute menaçait désormais l’unité même de l’Eglise sur laquelle Constantin, par conviction autant que par réalisme politique, appuyait son autorité pour assurer la stabilité de l’empire.
Convocation à Nicée
En juin 325, l’empereur convoque tous les évêques de l’empire dans son palais d’été, à Nicée. Près de trois cents d’entre eux, dont une majorité d’Orientaux, font le déplacement. C’est le premier grand concile de la chrétienté à devoir trancher un problème de doctrine. Présent dans les débats, Constantin veille à l’élaboration d’un compromis. Il s’avère boiteux. Les anti-ariens pensent l’avoir emporté car, pour eux, la formule en langue grecque de Nicée affirme clairement que le Fils est " de même nature " que le Père. Arius, qui l’a refusée, est condamné à l’exil. Mais les ariens modérés qui l’ont acceptée du bout des lèvres, dont Eusèbe de Césarée, y lisent que le Fils est seulement d’une " nature semblable " au Père.
Des conciles régionaux
Très vite, la querelle reprend, empoisonnant la vie des Eglises orientales. Différents conciles régionaux approuvent l’interprétation des ariens modérés. Arius, qui souhaite lui-même un compromis afin de réintégrer la communauté chrétienne, est réhabilité par Constantin obsédé par son souci de l’unité. Plus intransigeant que son prédécesseur, Athanase, le nouvel évêque d’Alexandrie, s’y oppose défendant mordicus l’orthodoxie nicéenne... Constantin exile à son tour ce fauteur de troubles. A l’exception d’Alexandrie, l’arianisme domine désormais les principales Eglises orientales.
Le décès d’Arius en 336 à Constantinople n’y change rien. Ses adversaires font de la mort brutale de cet homme de plus soixante-dix ans la preuve d’une condamnation divine. Mais c’est un évêque arien qui, un an plus tard, baptise Constantin sur son lit de mort. La guerre de succession entre ses fils ne fait qu’ajouter à la confusion. Constance II, nouveau maître de l’empire en 351, tente d’y mettre fin en imposant la foi des ariens modérés. En vain. Les positions se sont trop radicalisées. Des affrontements de plus en plus violents opposent partisans et adversaires d’Arius pour le contrôle des communautés chrétiennes. Même le petit peuple chrétien s’est emparé du débat, comme le raconte un témoin de l’époque, Grégoire de Nysse: " Tous les lieux de la ville sont remplis de tels propos (...). Si tu demandes au changeur le cours d’une monnaie, il te répond par une dissertation sur l’engendré et l’inengendré. Si tu te renseignes sur la qualité et le prix du pain, le boulanger répond que le Père est plus grand que le Fils (...). Je ne sais de quel nom il faut nommer ce mal, de la frénésie ou de la rage... "
Deux événements, l’un théologique, l’autre politique, vont dénouer la crise. En Cappadoce, Basile de Césarée fait avancer la réflexion théologique en permettant de soutenir la conception d’un Dieu unique en trois personnes. De son côté, Théodose, devenu empereur de l’Orient en 379, entend bien mettre fin aux désordres. Tout en se rendant maître de la totalité de l’empire, il multiplie les édits déclarant comme seule orthodoxe la formule du concile de Nicée. En 381, Théodose convoque un grand concile à Constantinople pour obtenir l’assentiment des évêques. La formule retenue précise et complète celle de Nicée. Théodose l’impose, en 392, à tout l’empire en faisant du christianisme la seule religion reconnue. Le " symbole de Nicée-Constantinople " constitue depuis la règle de foi de toutes les Eglises chrétiennes en un Dieu trinitaire, également Père, Fils et Esprit.
Mais les problèmes doctrinaux du christianisme ne sont qu’en partie réglés. Au siècle suivant, la controverse arienne laisse place à une autre dispute théologique, tout aussi délicate : l’articulation de la double nature du Christ, divine et humaine.
 
La crise arienne a laissé une empreinte profonde et très sensible dans la conscience chrétienne pour qui les tentations contemporaines, dans la foulée du New Age, de voir dans le Christ un homme simplement exceptionnel, sage parmi les sages, sont forcément assimilées à une résurgence de l’arianisme.

Pour un résumé plus complet des enjeux théologiques liés à l’arianisme, lire " la connaissance de l’être de Dieu et le développement du dogme ", dans " le christianisme antique ", contribution de Michel Meslin à l’Encyclopédie des religions (tome 1, Bayard ,1997)
Pour une approche plus historique, un peu romancée, mais bien enlevée, lire Le Jour où Jésus devint Dieu, par Richard E. Rubenstein (La Découverte/Poche, 2004).

[LAFITTE SERGE - Publié le 1 janvier 2005 - Le Monde des Religions n°9]

La crise nestorienne

Moine devenu évêque de Constantinople en 428, Nestorius a suscité, sans le vouloir, une grave querelle portant sur la double nature, humaine et divine, du Christ. Un nouveau concile mettra fin aux bagarres dans les rues d'Éphèse, mais entraînera un schisme donnant naissance aux Églises nestoriennes.

Comment concilier la double nature du Christ, pleinement homme et pleinement Dieu ? C'est la question sur laquelle ont porté les controverses théologiques qui ont divisé le christianisme au Ve siècle. Depuis la fin du ive siècle, les deux grandes écoles de théologie de l'époque forgeaient des arguments divergents. Celle d'Antioche, avec l'un de ses grands penseurs, Théodore de Mopsueste, penchait pour une « conjonction » des deux natures en la personne du Christ afin qu'on n'en vienne pas à oublier sa dimension humaine en se focalisant sur sa dimension divine. En revanche, l'école d'Alexandrie défendait leur « union » pour bien signifier qu'on ne saurait séparer la nature humaine et la nature divine du Christ.

Cette réflexion théologique s'inscrivait dans la difficile explication du dogme de la Trinité proclamé au concile de Nicée, qui avait réuni les évêques chrétiens en 325 pour mettre fin à la crise de l'arianisme (1). Selon ce dogme, Dieu est un en trois personnes : le Père, le Fils et l'Esprit, ces deux derniers étant « consubstantiels » au Père, c'est-à-dire de même nature. Mais la querelle théologique va prendre une tout autre ampleur dans la première moitié du ve siècle sur fond de rivalités personnelles et politiques. En 428, l'empereur Théodose II nomme Nestorius, moine originaire d'Antioche, évêque de Constantinople, la capitale d'un empire devenu chrétien en 392. Lors de la célébration de Noël, le nouvel évêque prononce un sermon dont il n'a pas anticipé les conséquences.

« Mère de Dieu », « Mère du Christ » ?

« Je ne peux donner le nom de Dieu à un bébé de trois mois », aurait notamment affirmé Nestorius. Fidèle à la pensée de l'école d'Antioche, il se refuse à appeler Marie « mère de Dieu » (« Theotokos » en grec) car elle est aussi mère de l'homme Jésus. Selon lui, il serait préférable de l'appeler « Mère du Christ » (« Christotokos ») afin de ne pas oublier la double nature du Dieu fait homme en la personne de Jésus le Christ. Mais, en Égypte, cette thèse scandalise des chrétiens très attachés à la notion de « mère de Dieu » car elle s'enracine dans les traditions religieuses de l'ancienne Égypte où des déesses comme Isis portaient aussi ce titre.

Évêque d'Alexandrie, ville la plus importante de l'empire après Constantinople, Cyrille s'empare du scandale et accuse Nestorius de nier la nature divine du Christ. Ce prélat ambitieux trouve là l'occasion de préserver, dans l'église chrétienne, la prééminence d'Alexandrie dont les évêques ont été, au siècle précédent, à la pointe de la lutte contre l'arianisme. En 430, grâce à un dossier à charge envoyé à Rome par Cyrille, Nestorius est condamné par le pape Célestin. Mais cette décision ne résout en rien le problème dans la partie orientale de l'Église sur laquelle Rome n'a guère d'autorité. Ayant aussi saisi l'empereur Théodose II de l'affaire, Cyrille obtient la convocation, en 431, à Ephèse (Turquie actuelle), d'un concile « œcuménique » qui réunit les évêques occidentaux de langue latine, et orientaux de langue grecque.

Accompagné des évêques égyptiens acquis à sa cause et de moines peu versés en théologie mais très utiles pour le service d'ordre, Cyrille ouvre le concile le 21 juin 431. Ou plutôt son concile, car les évêques occidentaux ne sont pas encore arrivés, ni la plupart des évêques orientaux favorables à Nestorius. Celui-ci, bien que présent à Ephèse, refuse de se présenter devant ce « tribunal », dira-t-il, qui le condamne sans coup férir. Ayant rejoint Éphèse, les autres évêques orientaux, Jean d'Antioche en tête, s'empressent évidemment de prononcer la condamnation de Cyrille et de ses partisans.
S'ensuit une véritable foire d'empoigne, ponctuée d'excommunications réciproques et de bagarres jusque dans les rues d'Éphèse. Pour faire cesser ces affrontements, Théodose II ordonne l'enfermement de Cyrille et de Nestorius afin de les obliger à trouver un compromis. Sans succès. Mais, si Cyrille est rapidement libéré, Nestorius est exilé après s'être vainement défendu de nier la nature divine du Christ. Il finira ses jours dans une oasis du désert libyen, en 451, sans pouvoir participer aux débats qui suivront. Car, sur le fond, rien n'est réglé.

En 433, un compromis est proposé par Jean d'Antioche à Cyrille qui l'approuve. La notion de conjonction est abandonnée pour celle de l'union, chère à l'école d'Alexandrie qui pourra préserver ainsi le titre de « Mère de Dieu » décerné à Marie. Mais le texte souligne aussi que le Christ est bien « consubstantiel au père par la divinité et consubstantiel à nous par l'humanité », précision essentielle pour l'école d'Antioche.

La crise nestorienne aurait pu en rester là. Mais la controverse théologique sur les deux natures du Christ reprend de plus belle après les décès de Jean d'Antioche en 442 et de Cyrille d'Alexandrie en 444. Sous prétexte de défendre l'héritage de Cyrille, Eutychès, un moine de Constantinople, radicalise ses positions en affirmant que la nature divine du Christ l'emporte sur la nature humaine de Jésus. Cette conception, qui va donner naissance au « monophysisme » selon lequel le Christ est essentiellement de nature divine, est rejetée par les tenants de l'école d'Antioche.
Le « brigandage d'Éphèse »

En 448, Eutychès est condamné par l'évêque de Constantinople. Il en appelle à Dioscore, successeur de Cyrille à Alexandrie, qui obtient la convocation à Éphèse, en août 449, d'un nouveau concile qu'il se charge de présider avec plus de brutalité encore que Cyrille en 431. La réunion tourne au violent règlement de comptes avec les évêques de tendance antiochienne, au point que le pape Léon qualifiera cette rencontre déplorable de « brigandage ». Il faudra un autre concile, convoqué à Chalcédoine en 451 par le nouvel empereur, Marcien, pour mettre un terme aux affrontements entre chrétiens orientaux.
Sur proposition du pape Léon, la « formule de Chalcédoine » affirme la foi en « un seul et même Christ (...) reconnu comme étant en deux natures sans confusion, sans mutation, sans division, sans séparation... » Mais désormais, il y a les Églises chalcédoniennes, regroupées autour des deux pôles que constituent Rome et Constantinople, et des Églises appelées « orientales » (2), qui n'ont pas reconnu la « formule de Chalcédoine » pour des raisons autant politiques que théologiques. Les chrétiens coptes d'Égypte ont ainsi trouvé dans le monophysisme une voie pour affirmer leur singularité et une autonomie relative à l'égard de la puissance impériale de Constantinople.

À la marge de l'empire byzantin, les chrétiens de Syrie et de Perse ont opté pour le nestorianisme qui, pour ses détracteurs, relativise au point de la nier la nature divine du Christ.

(1)  Le Monde des religions n° 9 (janvier-février 2005).
(2) A ne pas confondre avec les Églises orthodoxes qui sont chalcédoniennes. Voir, à ce sujet, le hors-série du Monde des Religions « 20 clés pour comprendre le christianisme ».

[LAFITTE SERGE - Publié le 1er nov. 2006 - Le Monde des Religions n°20]

Les premiers chrétiens III (IVe-Ve siècles)
 

Professeur à l’Université Paris IV-Sorbonne, Pierre Maraval est un spécialiste des Pères de l’Église et de l’histoire des Lieux saints et des pèlerinages d’Orient. Il s’est aussi intéressé à l’expansion du christianisme, à laquelle il a consacré un ouvrage de référence: Le christianisme de Constantin à la conquête arabe, publié en 1997 aux P.U.F.
Le monde de la Bible : Le christianisme n’est officiellement toléré dans l’Empire romain qu’à partir du IVe siècle, soit 300 ans après la mort de Jésus. Que sait-on de son développement dans la période qui précède?
Pierre Maraval : Les documents que nous possédons ne permettent pas d’établir des statistiques, mais on peut dire qu’à la fin du IIIe siècle, le christianisme est très inégalement implanté selon les régions. L’Orient (Asie mineure, Égypte) est déjà largement christianisé, mais l’Occident l’est beaucoup moins. Le développement du christianisme s’accélère en fait à la suite d’une décision politique, l’édit de tolérance de Galère, en 311. Deux années plus tard, Constantin accorde aux chrétiens une pleine et entière liberté de culte, et leur restitue leurs biens confisqués.
Le monde de la Bible : Constantin, qui passe pour le premier empereur chrétien…
Pierre Maraval : Quel était le degré d’adhésion de Constantin au christianisme? Il est impossible de pénétrer dans le secret des consciences. Il a été baptisé à la fin de sa vie, comme c’était alors l’habitude. En revanche, il est sûr qu’il a pratiqué une politique de faveur à l’égard des chrétiens et qu’il a commencé à s’en prendre à certaines pratiques du culte païen.
Cette tendance s’accentue tout au long du IVe siècle, si l’on excepte la brève parenthèse de Julien l’Apostat (361-363). Il faut toutefois attendre la fin du siècle pour que Théodose interdise, en 392, la célébration du culte païen. Celui-ci n’a pas disparu d’un coup. L’interdiction est sans cesse renouvelée au Ve siècle. Des décrets ordonnent de détruire des temples; mais certains restent debout. En Asie mineure, les rites païens continuent d’être pratiqués dans certaines villes. En Orient, à Byzance, c’est Justinien qui met l’ultime coup d’arrêt, en supprimant en 529 la liberté de conscience et en ordonnant que les païens se fassent baptiser. Les résistances, ici et là, sont très vives, et l’Empereur doit envoyer dans certaines régions des missions de conversion, voire user de répression. La seule dissidence autorisée est alors le judaïsme; et encore, les juifs sont-ils assez étroitement contrôlés. Il leur est conseillé de lire la Bible plutôt dans la traduction grecque des Septante. En 535, lorsque Justinien reconquiert l’Afrique du Nord contre les Vandales, il donne les synagogues aux chrétiens.
Le monde de la Bible : Avant qu’il ne soit la religion officielle de l’Empire, qu’est-ce qui faisait le succès du christianisme ?
Pierre Maraval : Beaucoup de choses! D’abord, l’attrait pour les religions orientales, dont bénéficie le christianisme lui-même, né en Orient. D’autres religions orientales ont d’ailleurs profité de son implantation.
Le christianisme répond ensuite à un certain nombre de désirs des hommes de l’époque: le désir d’un Dieu personnel, d’un Dieu qui s’intéresse à l’homme; le désir d’immortalité, également. Le prosélytisme est indéniable, mais les persécutions montrent que le groupe chrétien est souvent mal reçu, mal assimilé, que ses comportements sont jugés sectaires. La Grande persécution de Dioclétien (303) n’est pas seulement une décision impériale. Elle reçoit aussi l’appui d’un certain nombre de philosophes, comme Porphyre (qui avait écrit contre les chrétiens). En outre, au moment des persécutions, les abandons de la foi chrétienne sont sans doute beaucoup plus nombreux que les martyres. L’expression selon laquelle “le sang des martyrs est la semence des chrétiens” est, pour une part, une formule apologétique.
Le succès du christianisme tient enfin beaucoup à son organisation, à la “Grande Église”. La structure pyramidale de sa hiérarchie apparaît au IIIe siècle. L’Église s’insère dans le tissu social et prend en charge des activités caritatives, des hospices. À la même époque, les hérésies gnostiques sont beaucoup moins organisées, ce qui explique en partie leur échec.
En fait, l’Église a installé un pouvoir. Peter Brown a résumé cette évolution dans le titre d’un de ses livres, Pouvoir et persuasion dans l’antiquité tardive. Le prédicateur a été peu à peu accompagné de la force publique.
Le monde de la Bible : Dans cet essai, Peter Brown explique aussi que la culture chrétienne s’est substituée progressivement à la culture antique, la “paideia”.
Pierre Maraval : Cela ne s’est pas fait sans opposition, en particulier de la part de l’aristocratie, qui a défendu longtemps la supériorité de la culture païenne, y compris en tentant d’interdire aux chrétiens d’exercer le métier d’enseignant. Il n’était pas question pour elle d’abandonner la religion de Platon pour celle du vulgaire. L’un des pères de l’Église, Grégoire de Naziance, qui se considérait lui-même comme très cultivé (qui l’était, du reste), a eu des mots très durs contre Julien l’Apostat, qui avait voulu par son interdiction refuser aux chrétiens tout droit sur la culture.
En Occident, ce n’est qu’après l’affaiblissement des modèles classiques, à partir du Ve siècle, que les évêques ont pris le relais et imposé une culture christianisée.
Le monde de la Bible : Le culte chrétien a-t-il été un élément d’attraction, pour les païens, vers la nouvelle religion ?
Pierre Maraval : C’est difficile à dire, puisque les païens n’avaient pas le droit de participer aux cérémonies chrétiennes. Il fallait être au moins catéchumène pour pouvoir y assister.
Néanmoins, une certaine séduction esthétique a pu jouer. Augustin évoque la beauté des chants. Le culte des martyrs semble aussi avoir été une grande force. Les fêtes célébrées auprès de leurs tombeaux permettent l’expression d’un enthousiasme populaire qui a parfois tendance à déborder, comme le montrent les prédications de Jean Chrysostome à Antioche.
Le monde de la Bible : La progression du christianisme a-t-elle été plus aisée en milieu urbain ou en milieu rural ?
Pierre Maraval : Il n’est pas sûr qu’il ait existé une grande différence. Le niveau d’urbanisation était très inégal selon les régions. Les deux plus fortes résistances ont été celle de l’aristocratie, déjà évoquée, au nom de l’héritage culturel dont faisait partie le paganisme; et celle des paysans, attachés à la religion naturelle. Le rôle moteur a de toute façon été joué par le pouvoir politique. En Occident, les royaumes qui succèdent à l’Empire, au Ve siècle, sont chrétiens. L’Église est une institution qui tient le coup. Le rôle des évêques est très important. Ils sont choisis en fonction de leur culture, de leur surface sociale – sur ce plan, la nomination de saint Martin, un moine sale et mal peigné, a fait quelques difficultés! Un glissement s’opère entre l’ancienne aristocratie sénatoriale et une nouvelle aristocratie, au sein de laquelle les évêques tiennent une place importante. Cette évolution a été bien mise en évidence par les travaux de Peter Brown ou Karl Ferdinand Werner.
Le monde de la Bible : Un autre historien, Ramsay MacMullen, met l’accent sur le recours à la contrainte dans le processus de christianisation.
Pierre Maraval : La contrainte a été réelle, même si, dans cet immense Empire, la transmission des ordres prenait du temps et que certains fonctionnaires ne les appliquaient pas. À Gaza, un temple est encore debout à la fin du IVe siècle, tout simplement parce que le gouverneur romain ne veut pas le détruire. Les chrétiens eux-mêmes se sont posé la question de la contrainte. Doit-on obliger les gens à la conversion? Augustin se le demande à propos des donatistes. On passe d’une attitude qui admet le dialogue, la liberté de choix, à la contrainte; mais aussi parce que l’on craint que tous ces gens se perdent.
À partir de là, il n’est pas facile d’évaluer le degré d’adhésion à la foi nouvelle. Augustin se félicitait de voir beaucoup de nouveaux fidèles entrer dans l’Église, mais se demandait de quels chrétiens il s’agissait, faisant ainsi la part d’un certain conformisme.
Le monde de la Bible : À quel moment peut-on estimer que l’Europe occidentale est devenue chrétienne ?
Pierre Maraval : Il semble bien qu’au VIe siècle, la grande majorité de la population des anciennes provinces occidentales de l’Empire soit baptisée. Mais qu’entend-on par christianisation? À quel niveau se situe-t-on? Des survivances païennes n’ont jamais vraiment disparu. Ramsay MacMullen insiste sur la persistance de la superstition. Il a raison, mais à condition de bien différencier croyances et pratiques. Nous possédons peu de renseignements sur la pastorale, sur le contenu de la foi. Sans doute les chrétiens de l’époque recevaient-ils quelques idées sur l’histoire du salut et quelques conseils pour bien se conduire. Le risque de confusion avec les rites païens était dès lors très grand. Bon nombre des habitudes conservées étaient innocentes, même si les évêques luttaient contre elles. Parmi les fautes énumérées dans les Canons disciplinaires figuraient bien sûr celles touchant aux mœurs, mais aussi le recours aux voyants ou aux sorciers. D’autre part, certaines pratiques ont fait l’objet d’habiles récupérations, comme l’incubation, qui consistait à aller coucher près de la tombe des martyrs. Les fêtes chrétiennes se sont substituées aux fêtes païennes (voir p. 37 l’article de Pierre Chuvin).
La christianisation a été un phénomène de longue durée, beaucoup plus progressif qu’on ne l’a cru parfois. La contrainte a été importante; le rôle du pouvoir politique et des évêques déterminant. C’est à partir du moment où le pouvoir impose le christianisme que celui-ci s’impose. Et ce pouvoir favorise “un” christianisme: l’orthodoxie qui a l’appui de l’Empereur.
La question qui se pose ensuite est de savoir comment on vit la vie chrétienne. Là, l’historien a beaucoup moins de certitudes.
[Un entretien avec Pierre Maraval, propos recueillis par Jean-Luc Pouthier pour le Monde de la Bible. Extrait du N° 118]
Terre de références culturelle et religieuse pour l’Empire romain païen, la Grèce est aussi mentionnée comme l’un des premiers foyers du christianisme balbutiant: Paul n’a-t-il pas créé les communautés de Philippes, Thessalonique, Corinthe? Selon les recherches archéologiques et historiques récentes, la christianisation fut en réalité lente et tardive. Laurence Foschia, doctorante à l’École française d’Athènes, montre ainsi comment le paganisme évolua jusqu’à sa disparition définitive au VIIe siècle, et combien le IVe siècle fut une période complexe où deux systèmes religieux différents coexistaient dans le nouvel Empire byzantin.
Au détour de la route, des ruines blanches trouent le tapis bien ordonné des cultures. De la prestigieuse cité romaine de Philippes, au cœur de la province de Macédoine, ne sont plus visibles que le théâtre, les vestiges du forum et de ses édifices publics le long de la Via Egnatia, grande route romaine, qui relie le port tout proche de Kavala (Neapolis dans l’Antiquité) à la ville de Thessalonique. Le site attire pourtant de nombreux visiteurs venus, en Grèce du Nord, mettre leurs pas dans ceux de l’apôtre Paul. Celui-ci séjourna à Philippes, au milieu des années 40, lors de son second voyage, empruntant la voie Egnatia (Ac 16,11 et suivants). Subsiste-il quelque trace tangible de ce contact direct avec le christianisme ? Que sont devenus les Philippiens convertis par Paul – comme Lydie, la marchande de pourpre, et le gardien de prison? Même si les guides montrent à Philippes un minuscule cachot installé dans une citerne romaine, qui aurait été, selon la tradition, celui de Paul – arrêté parce qu’il empêchait les devins de gagner leur vie –, l’archéologie ne permet pas plus ici qu’ailleurs de confirmer les récits transmis sur les lieux de la première christianisation.
Indice plus convainquant du souvenir de Paul et de la présence très précoce d’une communauté chrétienne à Philippes: la découverte, en 1975, au beau milieu du forum, de deux modestes pièces rectangulaires fermées par une abside, sous une église octogonale un peu plus récente. La dédicace des mosaïques ne laisse aucun doute: “Porphyrios, évêque, a fait dans le Christ la mosaïque de la basilique de Paul”. Porphyre étant connu par des textes, la basilique a été datée de la fin du premier quart du IVe siècle. Il s’agit donc de l’un des plus anciens édifices chrétiens de Grèce, construit tout de même près de trois siècles après le séjour de l’apôtre.
Pour certains archéologues, cette basilique serait un martyrium, plutôt qu’une église, c’est-à-dire un sanctuaire qui célébrerait le culte de Paul à la manière des héros grecs. À l’appui de cette hypothèse: la présence, contre le mur latéral, d’un hérôon, sorte de mausolée en hommage à un héros de la cité, datant du IIe siècle av. J.-C. Cette tombe a pu être récupérée par la nouvelle religion, témoignant d’une continuité des pratiques entre le monde païen et le monde chrétien. “Il est probable que les petites communautés fondées par Paul ont vivoté à Philippes, Thessalonique, Corinthe… célébrant leur culte dans les maisons, parfois les synagogues, comme les communautés juives de la diaspora, dont on a retrouvé la trace à Sparte ou Patras (voir p. 55), suppose Laurence Foschia, doctorante à l’École française d’Athènes, qui étudie l’évolution du paganisme entre le IVe et le VIIe siècle de notre ère. Les inscriptions chrétiennes restent en effet très rares au IIIe siècle et les toutes premières églises ne sont donc attestées que dans la première moitié du IVe. Il semble que la seconde vague de christianisation arrive en Grèce par les ports et rencontre un certain écho sur les côtes, au cours des IIe et IIIe siècles. Mais les persécutions lancées à plusieurs reprises contre les chrétiens, la dernière ayant lieu sous Dioclétien, à compter de 303, a pu freiner son développement.”
Durant tout le IVe siècle, le paganisme reste bien vivant. “C’est un siècle de bouillonnement spirituel et de coexistence des deux religions” constate l’historienne. Du côté “grec”, c’est-à-dire païen – “ceux qui sacrifient” –, les temples, entretenus par le pouvoir impérial, continuent à fonctionner normalement jusqu’à l’extrême fin du IVe siècle; les Jeux olympiques sont célébrés au moins jusqu’en 385 ; étudiants païens et chrétiens fréquentent ensemble la célèbre Académie d’Athènes où ils n’hésitent pas d’ailleurs à entamer des controverses, à rivaliser d’éloquence pour défendre le bien fondé de leur religion respective. Des cultes agraires semblent même reprendre vigueur: Zeus Ombrios, divinité liée à la pluie et aux intempéries, est ainsi populaire dans certains sanctuaires situés sur des sommets de collines. Au cours du IIIe siècle, les cultes orientaux de Cybèle ou Mithra se développent tandis qu’Apollon prend de l’importance et peut parfois être honoré comme seul dieu. Les temples d’Asclépios prospèrent également au IVe siècle. Des historiens ont rapproché le succès de ce culte guérisseur de l’expansion parallèle du christianisme, en partie à cause de ses aspects miraculeux.
L’ETRANGE PAGANISME DE JULIEN L’APOSTAT
Entre 361 et 363, l’empereur Julien, persuadé que le christianisme est responsable de la crise que traverse l’Empire, tente d’imposer une restauration païenne et rouvre des temples ce qui suscite un certain enthousiasme. Mais sa conception du paganisme est elle-même très influencée par le christianisme. « Il s’agit d’un paganisme puritain qui n’avait jamais existé auparavant, et qui est très intellectuel, élitiste », explique Laurence Foschia. Julien souhaite créer un clergé païen très hiérarchisé, calqué sur l’Église; il copie également le système de charité chrétien. Il cherche à théoriser un polythéisme foisonnant, reprend à son compte la théologie de la rédemption, rendue possible par le repentir. À Antioche, il se rend impopulaire en organisant un sacrifice de cent bœufs. La population païenne ne retrouve pas ses pratiques dans ce trop-plein de rites et de sacrifices, et ne comprend pas cette religion. Cette révolution religieuse ne survivra pas à la mort de l’empereur.
Ils décèlent, derrière ces évolutions, une quête spirituelle, une volonté d’expérimentation, voire l’affirmation d’un paganisme plus personnel en écho à une crise agricole, une période d’angoisse et de remise en question. Pourtant, à Athènes, où le paganisme est littéralement inscrit dans les murs et la conscience “nationale”, les divinités antiques de la cité sont toujours scrupuleusement célébrées – la continuité des Panathénées en est la meilleure preuve (voir p. 22-27). Selon une autre hypothèse, les rites se maintiendraient surtout en apparence. Ne recouvrant plus une réelle piété, ils conserveraient seulement un aspect festif, voire folklorique. “Mais, nuance Laurence Foschia, il est difficile la plupart du temps d’affirmer que la signification religieuse tombe en désuétude alors que dans le paganisme, c’est justement la pratique qui induit la foi.”
Lente christianisation
Les empereurs, qui tolèrent le christianisme à partir de 312, vont peu à peu encadrer et restreindre l’exercice des cultes. Ils commencent par interdire les statues, puis les sacrifices, mais admettent la coexistence des deux religions jusqu’à Théodose, qui en 392, met en place une législation qui réprime véritablement toutes les pratiques païennes. Et en 435, est ordonnée la destruction de tous les sanctuaires païens qui pourraient encore subsister. “L’abondance même de la législation anti-païenne montre que le paganisme est toujours pratiqué et nous ignorons en outre dans quelle mesure ces lois étaient bien appliquées” précise Laurence Foschia. En effet, les empereurs recrutent une partie de leurs hauts fonctionnaires chez les païens. Ce n’est qu’à partir de 415 que les non chrétiens sont bannis de toute charge officielle.
Côté chrétien, les textes, très nombreux, nous renseignent surtout sur les querelles théologiques que les conciles sont chargés de clarifier: les chrétiens sont avant tout en quête de définition de leur foi. Parallèlement, les informations archéologiques sont maigres avant le IVe siècle: peu d’églises encore et peu d’inscriptions sont à mettre en regard des textes – car malheureusement pour les épigraphistes, cette pratique recule à l’époque. Alors que l’Empire continue d’entretenir les temples, il ne finance pas encore les églises. Les vestiges chrétiens les plus anciens sont souvent découverts hors les murs des cités, soit autour des tombes de personnes considérées comme saintes, dans les nécropoles, soit parce que les communautés peu riches ne possédaient pas de terrains dans les cités. Dans un second temps, des traces chrétiennes apparaissent dans la cité. C’est le cas de la basilique de Paul, à Philippes, qui va se transformer au Ve siècle en cathédrale, entourée d’un véritable quartier épiscopal tandis que plusieurs autres basiliques, beaucoup plus grandes, sont à leur tour construites, bouleversant l’urbanisme romain. Elles témoignent d’une puissance nouvelle et de communautés chrétiennes désormais majoritaires et prospères.
À partir du Ve siècle, tout bascule. Thessalonique, résidence impériale entre le IIIe siècle et la fin du IVe, est un bon exemple de cette évolution qui réutilise les édifices païens ou les imite pour finalement, à partir du VIe siècle, créer une architecture différente – qu’on qualifie de byzantine. Son forum monumental a aujourd’hui presque totalement disparu, enfoui sous les constructions modernes. L’un des rares vestiges du IVe siècle est un mausolée romain, aujourd’hui l’église Saint-Georges. Si l’édifice subsiste, c’est qu’il fut très tôt converti en lieu de culte chrétien. En fouillant le petit jardin qui entoure l’imposante rotonde de brique rouge, les archéologues grecs tentent actuellement d’en apprendre davantage sur l’époque et la nature de cette transformation. Les premières certitudes ne remontent qu’au VIe siècle, lorsqu’une abside encore bien visible fut ajoutée à l’est et une nouvelle entrée percée à l’ouest. Ce témoin privilégié de la transition entre l’Empire romain et le monde chrétien est à mettre en parallèle avec l’église de l’Acheiropoiétos, située quelques rues plus loin. Il s’agit là au contraire d’une construction originale du troisième quart du Ve siècle qui remplace des bains romains. Mais elle suit le plan rectangulaire typique utilisé dans l’Empire pour les basiliques civiles. Les éclatantes mosaïques à décor floral et les chapiteaux aux feuilles d’acanthe dentelées qui surmontent les colonnes de la nef centrale remontent aux origines de l’église.
“En Grèce continentale, il n’est pas rare que des temples soient convertis en églises. Soixante cas ont été relevés jusqu’à présent, observe Laurence Foschia. Le procédé peut être interprété comme un signe de triomphalisme, mais il est surtout pragmatique: rapide et moins onéreux qu’une construction nouvelle, il heurte sans doute moins la population qui voit là une continuité d’espace sacré.” Il suffit de changer l’orientation des temples en fermant l’entrée (à l’est) par une abside, et en ouvrant une porte au fond de l’ancienne cella. C’est ainsi que le Parthénon d’Athènes a survécu. Tous les grands temples d’Athènes sont également devenus des églises mais les historiens ne sont pas d’accord sur l’époque de leur christianisation qu’ils évaluent entre le Ve siècle et le VIIe. La cité a été partiellement pillée en 396 par les Wisigoths d’Alaric et une période d’abandon a pu précéder leur conversion. Seuls indices: les plus anciens graffitis chrétiens sur l’Acropole ne remontent qu’au VIIe siècle.
THASOS ET SES BASILIQUES
Paul, se rendant de l’île de Samothrace à Néapolis (Kavala) puis Philippes, passa au large de l’île de Thasos, célèbre pour la qualité de son marbre. Y aborda-t-il ? Les Actes des Apôtres ne le laissent pas entendre. Ici aussi, les premières traces du christianisme ne remontent qu’au Ve siècle. À Aliki, presqu’île bucolique du sud-est de l’île, un sanctuaire païen a fonctionné jusqu’au IVe siècle. Il n’a pas été réutilisé. Les chrétiens ont préféré construire une basilique double de l’autre côté de la colline, surplombant la mer. Les vestiges de cet ensemble, qui date du premier quart du Ve siècle pour la première phase de construction, sont encore lisibles au milieu des pins. Étudiées par Jean-Pierre Sodini, dans le cadre des fouilles de l’École française d’Athènes, les deux églises (ci-dessous) ont livré des éléments de décor: ambon, autel, chancel et mosaïques… Plusieurs annexes, dont la fonction reste mal définie, encadraient le narthex. De nombreuses tombes furent creusées dans la cour. Dans ce paysage somptueux, sauvage aujourd’hui, il est difficile d’imaginer la vie religieuse animée qui devait se dérouler là, tandis qu’à quelque dizaines de mètres, les plages de marbre blanc résonnaient du bruit des pics des ouvriers travaillant aux carrières (ci-contre). Les basiliques furent abandonnées au VIIe siècle, à l’époque des invasions slaves sur l’île. Tout récemment, en lisière de la ville de Thasos, au nord de l’île, le service des Antiquités grecques a mis au jour les vestiges d’une autre importante basilique double et de ses annexes, dont le plan ressemble à celle d’Aliki. Le site est en cours de fouille.
Parallèlement, sur les pentes de l’Aréopage, les fouilles américaines ont mis au jour une cache de statues de dieux antiques, dans des maisons de l’époque romaine tardive. Il est probable que ces demeures, situées en bordure de l’Agora, aient servi de refuge aux derniers philosophes païens, anciens enseignants de l’Académie d’Athènes qui continuaient là à pratiquer un culte domestique. L’Académie reste en effet, aux yeux des empereurs, le fief de la philosophie antique, liée au paganisme. Elle est fermée en 529 sur ordre de Justinien qui supprime également la liberté de conscience et rend obligatoire le baptême. Certains philosophes préfèrent alors s’exiler à la cour du roi perse.
Par un renversement de tendance, le christianisme semble être devenu un mouvement urbain qui triomphe dans l’ensemble des cités à partir du Ve siècle, alors que les derniers païens se réfugient dans les campagnes: quelques sanctuaires locaux, situés sur des collines reprennent vigueur, ainsi qu’en témoignent des offrandes de lampes datées de l’époque tardive; plusieurs caches de statues de divinités ont aussi été retrouvées dans des citernes de cette époque, des sanctuaires sont aménagés dans de grandes demeures privées… Circonstances obligent, ce dernier paganisme serait aussi plus personnel, d’une pratique plus intime, avant de disparaître. Dans le grand Empire byzantin désormais entièrement chrétien, bientôt, seule la littérature antique transmettra le souvenir des mythes et du panthéon grecs.
 [Le Monde de la Bible n°160]