NAISSANCE DU CHRISTIANISME - Chapitre 1: Jésus vu par ses contemporains


(1er siècle)

I.              Les sources : Comment connaît-on l’existence et le message de Jésus ?



Au début du IIe siècle, Suétone rapporte dans sa Vie de Claude que l’empereur décida, en l’an 49 (ou 41), en chasser les juifs de Rome. La raison en était que ces derniers « se soulevaient continuellement à l’instigation de Chrestos ». Il existe donc, à cette époque, des personnes se réclamant du Christ, ce que confirma un peu plus tard une lettre de Pline le Jeune à l’empereur Trajan, vers 111-112. Le gouverneur y avoue sa perplexité devant ces chrétiens « qui chantent un hymne au Christ comme à un Dieu ». Vers 120, l’historien romain Tacite relève quant à lui la présence à Rome de gens « détestés pour leurs turpitudes, que la foule appelaient chrétiens. Ce nom leur vient de Christ que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au supplice »…

A côté de ces écrits classiques, des textes émanant de la communauté juive confirment aussi l’existence de Jésus. A la fin du Ier siècle, l’historien juif Flavius Josèphe raconte ainsi qu’en 62 « le nommé Jacques, frère de Jésus dit le Christ », fut condamné à la lapidation. Et d’ajouter, dans ses Antiquités juives, que Jésus était « un homme sage […], un faiseur de prodiges, un maître des gens qui recevaient avec joie la vérité. Il entraîna beaucoup de juifs et beaucoup de Grecs. Et quand Pilate […] le condamna à la croix, ceux qui l’avaient aimé précédemment ne cessèrent pas. […] Jusqu’à maintenant encore, le groupe des chrétiens n’a pas disparu ». Deux références à Jésus figurent aussi dans le Talmud de Babylone.

Mais l’essentiel de la documentation se trouve dans les textes les plus anciens du Nouveau Testament. Les vingt-sept livres qui le composent ont été écrits entre la fin des années 40, soit une vingtaine d’années après la mort de Jésus, et les années 120.

Parmi eux, la correspondance rédigée par l’apôtre Paul. Rien ne destinait pourtant Paul à devenir le témoin privilégié de la genèse du christianisme. De son vrai nom Saül, il est né à Tarse. Issu d’une riche famille de marchands juifs, il évolue au sein de cette diaspora et s’exprime en hébreu et en grec. Parti vers Damas sur ordre du grand prêtre de Jérusalem pour y châtier les disciples de Jésus, il est frappé d’une vision bouleversante : celle du Christ ressuscité. C’était vers 36, environ six ans après la mort de Jésus. Pour lui, c’est désormais une évidence : Jésus est bien le Messie annoncé par les Ecritures. De persécuteur du christianisme naissant, il en devient l’infatigable promoteur. Il meurt en martyr à Rome vers 68.

Paul est l’auteur de plusieurs lettres appelées épîtres ; il s’agit de missives en prose destinées à être lues à toute la communauté des croyants. Les historiens distinguent les épîtres authentiques et qui datent des années 50 : la 1èreThessaloniciens, Galates, Philippiens, Philémon, 1ère&2èmeCorinthiens et Romains  - de celles rangées sous son autorité mais qui, très vraisemblablement, ne sont pas de lui : 2èmeThessaloniciens, Ephésiens, Colossiens, Tite, 1ère&2èmeTimothée et enfin, Hébreux. Si les lettres de Paul offrent un accès privilégié au message de Jésus, elles fournissent en revanche fort peu d’informations sur la vie du maître : cela montre qu’une tradition orale circule de manière très dynamique et que l’apôtre ne juge pas utile de rappeler des événements connus de tous.

L’Evangile le plus ancien est celui de Marc. Ce dernier, auquel la tradition de l’Eglise attribue la paternité du texte, n’est pas un apôtre, mais un disciple de Pierre dont il se fait l’interprète dans cette « biographie » de Jésus réalisée sans doute dans la seconde moitié des années 60. L’Evangile de Marc est le plus bref de tous, le plus proche des faits historiques, aussi. Il a probablement été écrit à Rome dans un style rugueux, incisif, qui ne s’embarrasse pas de détails merveilleux. Le livre – qui semble s’adresser à des chrétiens d’origine païenne, son auteur prenant la peine d’expliquer les usages juifs – présente d’emblée Jésus-Christ comme « le Fils de Dieu » (Marc 1,1). En relatant les paroles, les guérisons et autres prodiges, ainsi que la Passion et la Résurrection de Jésus, il entend montrer que cet être d’une singularité inouïe possède bien une filiation divine. Silence total, en revanche, sur la naissance et l’enfance de Jésus.

Rédigé aux environs des années 80 en Syrie, l’Evangile de Matthieu a été placé sous l’autorité d’un publicain (collecteur d’impôts) devenu apôtre, mais on ignore qui l’a écrit en réalité. Ce qui est sûr, c’est que ce texte ample et rythmé est l’œuvre d’un écrivain d’origine juive maîtrisant parfaitement le grec. Il reflète les préoccupations des judéo-chrétiens qui commencent à être malmenés dans les synagogues. Son but est donc de prouver que le Christ accomplit les promesses faites au peuple hébreu et réalise les prophéties de l’Ancien Testament.

A peu près contemporain de Matthieu, l’Evangile de Luc s’adresse à des chrétiens d’origine païenne. La tradition en attribue la paternité à Luc, « le médecin bien-aimé » (Colossiens 4,14), qui est un disciple de Paul, originaire d’Antioche, en Syrie, et très marqué par la culture grecque. Il est souvent présenté comme le premier historien du christianisme et est également l’auteur des Actes des Apôtres, récit haut en couleur qui raconte la naissance et le développement de l’Eglise primitive. Luc se distingue des autres évangélistes par sa précision. La finalité du travail de Luc est de montrer que, si Jésus est bien le Messie annoncé par les textes juifs, sa vocation est universelle : le salut est offert aussi bien aux juifs qu’aux païens.

Très éloigné des Evangiles synoptiques (du grec synopsis, « vue d’ensemble ») apparaît l’Evangile de Jean. Rédigé plus tard (vers 100), il est mis sous le nom de l’apôtre Jean (fils de Zébédée) que certains ont identifié au « disciple  bien-aimé » évoqué dans cet Evangile. En fait, il est impossible d’en déterminer l’auteur véritable. Elaboré dans un style très poétique, cet Evangile a en tout cas été écrit par un chrétien d’origine juive. Le portrait de Jésus qui y est livré reflète la lente maturation de la pensée chrétienne : c’est dans l’Evangile de Jean que, pour la première fois, le Nazaréen est assimilé à Dieu lui-même. La tradition attribue également à l’apôtre Jean rédaction des trois lettres adressées à des communautés chrétiennes d’Asie Mineure, ainsi que celle de l’Apocalypse, vers 100. Spectaculaire, ce dernier récit, qui se présente comme une série de visions symboliques, annonce aux chrétiens persécutés le triomphe final du Christ sur les forces du mal.

Aux écrits du Nouveau Testament s’ajoutent d’autres sources chrétiennes dites « apocryphes ».

On le voit, les documents qui nous renseignent sur Jésus ne manquent pas. Peu de personnes antiques peuvent se vanter d’avoir donné lieu à une telle profusion d’écrits.



II.            Un homme pétri de paradoxes



C’est entre l’an 7 et 4 avant notre ère qu’une certaine Marie donne à un petit garçon qu’elle décide de prénommer Yeshoua – « Dieu sauve », en hébreu. Etablir une chronologie exacte de la vie de Jésus est impossible.

Un doute plane sur son lieu de naissance. Si les évangélistes Matthieu et Luc indiquent que l’enfant est né à Bethléem, la ville du roi David, il s’agit peut-être là d’une extrapolation visant à magnifier la naissance de Jésus. Les historiens pensent que Jésus est plus probablement né à Nazareth. Qui qu’il en soit, c’est dans cette ville qu’il passe toute son enfance et sa jeunesse.

Nazareth se situe en Galilée. La réputation de cette province n’est pas bonne aux yeux des juifs lettrés (Jean 7,52). Convertie tardivement au judaïsme, la population de cette région reste entachée d’une réputation d’impiété qui aura la vie dure.

Issu d’un milieu modeste, le jeune homme exerce le métier de charpentier (Marc 6,3). Il s’exprime en araméen, langue du peuple, plutôt qu’en hébreu – dont il connaît surement les bases. Il maîtrise quelques rudiments de grec et de latin. Il sait lire (Luc 4,16-20).

Il a des frères et des sœurs. Cette mention d’une fratrie est étonnante, quand on sait à quel point Matthieu et Luc, puis l’Eglise insisteront sur la virginité de Marie. Pour les uns, ces « frères et sœurs » seraient les enfants que Joseph aurait eus d’un premier mariage ; pour les autres (en particulier les protestants libéraux), il s’agirait d’enfants que Marie et Joseph conçurent après la naissance de Jésus, mais qui va à l’encontre de l’affirmation de la virginité perpétuelle de Marie ; d’aucuns, enfin, mettent en avant le fait qu’en hébreu et en araméen, le terme signifiant « frère » peut aussi bien désigner des cousins…

C’est probablement le 7 avril 30 que le Nazaréen a été crucifié. Cette mort, Jésus la redoute au plus haut point (Luc 22,42 et 44 ; Matthieu 27,46). Jésus subit en effet le mode d’exécution le plus humiliant qui soit à l’époque. L’idée d’un Christ crucifié est tout simplement « scandale pour les juifs et folie pour les païens » (Paul, 1Corinthiens 1,23).



Un juif pieux

Jésus est circoncis (Luc 2,21). Il est strictement monothéiste : il croit en un Dieu unique, celui de la Torah. Dans l’ensemble, Jésus respecte les prescriptions qu’impose la Loi juive (Matthieu 9,20 ; Luc 7,36). A la manière des pharisiens, le Galiléen croit en la résurrection.

L’homme de Nazareth n’a jamais affirmé vouloir créer une nouvelle religion (Matthieu 5,17).

Le message que véhicule Jésus s’inscrit dans la plus pure tradition juive : c’est l’annonce de l’évènement du règne de Dieu (Matthieu 4,17).



Un homme inclassable

Jésus est juif, cela est entendu. Mais, quand on cherche à rattacher le Nazaréen à l’un des nombreux courants qui constituent le judaïsme à cette époque (pharisiens, esséniens, baptistes, sadducéens, sicaires ou zélotes), les choses deviennent extraordinairement complexes. C’est que l’homme est résolument inclassable.

Au fond, ce qui caractérise le mieux l’homme de Nazareth, c’est la liberté radicale qu’il s’octroie vis-à-vis de tout et tous. Révolutionnaire dans l’interprétation totalement personnelle qu’il donne de la Torah. Tout en affirmant être venu l’ « accomplir », il prend ses distances par rapport à certains de ses aspects, et non des moindres. Pour lui, les ablutions rituelles, si importante dans le judaïsme, se servent à rien si elles ne s’accompagnent pas d’un sincère effort de purification du cœur (Luc 11,39-40).

Idem pour le shabbat (Marc 2,27).

Quant au temple de Jérusalem, Jésus ne mâche pas ses mots à l’encontre de lieu symbolisant la présence de Dieu au milieu de son peuple (Marc 11,17 et 13,2).

Cette liberté, toutefois, Jésus ne se l’arroge pas par anticonformisme ou anarchisme. Pour lui, la Loi n’a de raison d’être que si elle permet la bonification intérieure (Marc 12,33).

De fait, le Nazaréen apparaît comme un idéaliste dont le leitmotiv est l’amour du prochain (Matthieu 5,46 ; Luc 6,36-38).

Ce n’est pas un utopiste, certains de ses propos sont empreints d’une violence qui tranche radicalement avec la douceur de son message (Luc 12,51 et 14,26).

Difficile, en effet, de saisir un homme aussi paradoxal ! D’autant plus que ses propos s’accompagnent de facultés et de gestes peu communs, montrant qu’à l’évidence Jésus est tout, finalement, sauf un homme ordinaire.



III.           Un être extraordinaire



D’où lui viennent l’autorité de son discours et la puissance de ses gestes ?



Un maître de sagesse

Pour certains, d’évidence, Jésus est un maître de sagesse. Flavius Josèphe le présente ainsi à la fin du 1er siècle. Sa figure se rapproche de celle du rabbi, titre honorifique désignant, en hébreu, les sages les plus importants – à l’image de Hillel, éminent représentant du judaïsme pharisien à l’époque de Hérode le Grand, qui résuma la Torah par cette règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. »

Jésus paraît posséder une compréhension innée des Ecritures (Matthieu, 7,28).

Jésus parle bien (Marc 1,27). Un style bref, saisissant, qui use avec pertinence du paradoxe (Luc 6,20-21). Il utilise aussi à merveille la parabole (Matthieu 13,3 et 13,33).



Un thaumaturge

Orateur charismatique, Jésus possède un autre don hors du commun : celui de guérir, et même d’accomplir des miracles (Marc 6,56). Les récits de ces miracles : un sourd-muet (Marc 7,31-37), un aveugle (Marc 8,22-26), un paralytique (Marc 2,3-12). Mais ce pouvoir ne semble opérer que dans les cas où son auditoire « croit » en lui (Matthieu 13,58 ; Marc 15,31-38). Mais d’où viennent ces dons ?



Une prétention époustouflante

Jésus a bien une idée sur la question et semble bien se percevoir comme le représentant de Dieu (Luc 11,20). Il s’arroge ainsi le droit de tout chambouler, y compris le sacro-saint repos du shabbat (Marc 2,28). Si, dans un premier temps, il a eu recours au baptême pour opérer le pardon, il renonce rapidement à cette pratique (Marc 2,10 et 2,7).

En manifestant cette incroyable prétention, le Nazaréen se place dans une posture intermédiaire entre Dieu et l’être humain (Matthieu 11,27). Mais les adversaires de Jésus sont loin d’être convaincus par cette filiation (Luc 6,11).



Ange ou démon ?

Comment le Nazaréen peut-il accomplir ces prodiges ? Comment expliquer un tel langage ?

Dans le monde juif antique, les hommes charismatiques sont considérés de manière très ambivalente. L’opprobre est jeté sur les magiciens (Marc 3,30 ; 3,22 ; 3,21).

Les miracles, quand ils ne sont pas le fruit de la magie, sont considérés comme le privilège des hommes de Dieu, celui de ses « fils ». Jésus n’est-il pas bel et bien le fils de Dieu ? Mais, dans la Bible hébraïque, l’appellation « fils de Dieu » est donnée aux anges qui, à cette époque, sont particulièrement en vogue dans les croyances juives. Jésus est-il un ange ? (Marc 8,38)

D’homme extraordinaire, Jésus prend de plus en plus l’allure d’un être proprement surnaturel…



IV.           Un personnage surnaturel



Une naissance merveilleuse

Pour Matthieu et Luc, Jésus est un être surnaturel dès l’instant de sa conception, né du Saint-Esprit de Dieu, sans relation sexuelle, d’une mère totalement vierge. Sa naissance est précédée d’annonciations angéliques. Le fiancé de Marie, Joseph, est averti en songe de la grossesse (Matthieu 1,18-21). La future mère reçoit quant à elle la visite de l’ange Gabriel (Luc 1,30-32).

Naissance dans des conditions modestes (Luc 2,7 ; Matthieu 2,1).

Anges, miracles, prophéties : autant de manifestations qui veulent signifier d’emblée que Jésus est un être singulier, élu de Dieu. De nombreux spécialistes affirment que le thème de la naissance virginale de Jésus ne figurait pas dans la tradition orale antérieure aux Evangiles de Matthieu et Luc, et c’est pourquoi il en est absent de Marc. Il s’agirait d’une mention ultérieure destinée à édifier la foi des fidèles, reprenant d’ailleurs un motif bien connu dans l’Antiquité. Il s’agit d’un genre littéraire si fréquent dans le monde antique, visant à accréditer le caractère « exceptionnel » de la destinée d’un personnage important, que la plupart des exégètes doutent de la véracité de ces récits.



Une vie marquée du sceau divin

On ne sait d’ailleurs pas grand-chose de l’enfance du Galiléen.

Mais plusieurs faits, selon tous les évangélistes, vont confirmer par la suite que cet homme est bel et bien l’Elu de Dieu. En particulier son baptême par Jean le Baptiste, relaté dans les quatre Evangiles canoniques (Matthieu 3,13-17). Ce baptême est crucial dans le destin de Jésus qui y reçoit confirmation de son élection et de sa mission.

Non moins surnaturel apparaît le récit de la Transfiguration (Luc 9,29-31). Ce n’est pas un hasard si les deux prophètes qui parlent à Jésus – Moïse et Elie – sont précisément ceux qui ont, eux aussi, connu l’expérience de la révélation divine. Si les cieux qui s’ouvrent sont le signe de l’élection divine, la montagne en est le lieu.

Les Evangiles le disent sans ambiguïté : Jésus est bien mû par la force du Saint-Esprit. Il est bien plus qu’un simple guérisseur : il marche sur les eaux (Marc 6,49) ; il multiplie les pains (Matthieu 14,15-21 et 15,32-38) et ressuscite les morts (Marc 5,35-43 et Luc 7,11-17). Mais, au-delà des miracles et des événements hors du commun, c’est dans sa propre mort que Jésus va donner la pleine mesure de son caractère surnaturel.



Ressuscité d’entre les morts

L’exécution du Galiléen aurait dû sonner le glas du « phénomène Jésus ». Car l’homme dérange. Il représente une menace pour l’ordre public, aussi bien aux yeux des Romains que des notables juifs. Pour les deux partis, c’est évident, il faut en finir avec ce perturbateur, et vite.

De fait, le « procès » est vite expédié (Marc 14,53-65 et 15,1-15). Affublé de la pancarte portant le motif de la peine – « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs » –, le condamné doit porter sa croix jusqu’au lieu du supplice. Cloué sur le bois, Jésus s’éteint en clamant un ultime témoignage de sa confiance envers le Très-Haut (Luc 23,46).

Une fin aussi brutale, aussi avilissante, ne pouvait que plonger les disciples du Nazaréen dans le plus profond désespoir. Le doute s’empare d’eux. La crainte aussi. Point final ? Ou nouveau départ ?

C’est alors qu’au matin de Pâques, le surlendemain de sa mort, se produit le miracle par excellence. Plusieurs témoins voient de leurs propres yeux Jésus ressuscité (Luc 24,39 ; 24,42).

Cet événement constitue, pour les disciples apeurés, une révélation : celle que le Galiléen jouit d’un indicible lien avec le Tout-Puissant (Romains 10,9).

Tandis que, quarante jours après sa résurrection, cessent les apparitions de Jésus, « enlevé au ciel et assis à la droite de Dieu » (Marc 16,19), le mystère planant sur son identité, lui, reste entier.



V.            L’accomplissement des Ecritures juives : « le Fils de l’homme »



Un prophète

Les contemporains de Jésus assimilent volontiers cet homme exceptionnel à un prophète (Matthieu 21,11 ; Luc 7,16 et 7,39). Le titre prophétique est assurément l’un des plus anciens à être conférés à Jésus.

Qu’’est-ce qu’un prophète ? Le mot vient du grec prophêtês qui désigne l’interprète d’un dieu, celui qui transmet ses volontés, en un mot : son porte-parole. Ce personnage n’est pas spécifique au monothéisme juif. Par l’envoi de prophètes, le Tout Puissant d’Israël intervient dans l’Histoire afin de guider les hommes et leur rappeler les engagements de l’Alliance qu’il a conclue avec eux.

Jésus, un prophète ? L’intéressé lui-même ne semble pas proscrire ce titre (Marc 6,4 ; Luc 13,33).

Précisons qu’à son époque les prophètes ne sont pas en odeur de sainteté. Les sadducéens déclarent que le temps de la prophétie s’est achevé avec Zacharie et Malachie. Probablement parce que, en cette période politique mouvementée, marquée par l’occupation romaine, d’innombrables pseudo-prophètes parcourent le pays, exhortant aux armes, menaçant ainsi l’ordre public et faisant craindre aux notables une terrible répression antijuive.

La plupart de ces « prophètes politiques » connaissent une fin tragique.

Jésus n’a sans doute aucune envie d’être assimilé à l’un de ces prophètes qui pullulent. Mais ses disciples, eux, sont persuadés qu’il s’agit d’un vrai et grand prophète (Luc 24,19). Et de le comparer à Moïse. Jésus est le nouveau Moïse annoncé par les Ecritures, pensent les uns (Luc 9,8) ; d’autres voient en lui un nouvel Elie.

De tels personnages fascinent : compte tenu de leur intimité avec Dieu, ils sont détenteurs de secrets qu’ils peuvent révéler aux hommes, et de pouvoirs surnaturels qu’ils sont à même d’utiliser pour soulager les souffrances de leurs contemporains (Matthieu, 8,16-17). Pour ses disciples, Jésus prend place incontestablement dans la lignée de la prophétie.

Il s’y inscrit jusque dans sa mort et sa résurrection, à laquelle le Nazaréen lui-même fait allusion en se comparant à une figure légendaire de l’Ancien Testament, Jonas (Matthieu 12,40).



Le Messie-Christ

Pourtant le Galiléen est plus qu’un prophète, si l’on en croit ses disciples : il est le Messie, le Christ. Rappelons que les deux termes signifient la même chose, Christ n’étant rien d’autre que la traduction en grec du mot hébreu Mashiah, « Messie ». Littéralement, le grec khristos veut dire « oint [au moyen d’une huile consacrée] » : l’onction des rois, traditionnelle chez les rois d’Israël, s’est d’ailleurs perpétuée chez la plupart des souverains chrétiens. Le Messie est une personne qui, par volonté divine, a été ointe, dotée de pouvoirs charismatiques qui lui permettront de rétablir l’ancien royaume d’Israël.

En effet, avant le règne du roi David, au Xe siècle avant notre ère, la terre d’Israël était divisée en deux entités : Israël au nord et Juda au sud. Ces deux territoires auraient été réunis par David (évènement contesté par l’archéologie moderne). Malheureusement, l’unité nationale n’a pas survécut à son fils, Salomon. David devint le paradigme du monarque exemplaire, dirigeant son pays sous l’autorité de Dieu. Et le peuple d’attendre le nouveau David, ce Messie qui restaurerait le royaume d’Israël.

Pour autant, il serait inexact de dire que tous les juifs de l’époque de Jésus désirent l’arrivée du Messie : c’est plutôt le propre du peuple et de certains pharisiens. Les élites, en particulier les sadducéens, ont été échaudées par la survenue de soi-disant « messies ».

Le Nouveau Testament (Actes 5,37) a gardé souvenir de l’un d’eux : Judas le Galiléen. Il défraya la chronique en fondant un parti révolutionnaire – celui des sicaires-zélotes. A ses yeux, Dieu était le seul maître d’Israël. Ce nationalisme théocratique ne porta pas chance aux sympathisants du mouvement, poursuivis et châtiés avec la plus grande sévérité. L’appellation « Messie » sent donc plutôt le souffre. D’ailleurs, elle constituera l’un des principaux chefs d’accusation contre Jésus : on le condamnera en tant que « roi des juifs ».

C’est sans doute la raison pour laquelle il prend d’infinies précautions lorsque ses disciples le parent de ce titre prestigieux (Marc 8,29-30 ; Luc 4,41). Il n’en va pas de même de la jeune communauté chrétienne qui utilisera ce titre à l’envi après sa mort et sa résurrection. Tant et si bien que le nom de ceux qui croient en Jésus – les « chrétiens » – dérive du grec khristos (Marc 11,1-10).

Tout est fait, dès l’instant même de sa naissance, pour prouver qu’il est bel et bien le Messie (Luc 2,11). La filiation de Jésus était, de son vivant même, impossible à vérifier. Ce qui n’empêche par Matthieu d’appeler Jésus le « fils de David » (1,1) et d’établir une généalogie.

Situer l’enfantement de Jésus à Bethléem présente en outre un intérêt majeur : celui de donner une traduction concrète à un oracle de l’Ancien Testament, Michée. Une présentation que paraît confirmer le récit de la présentation de Jésus au temple (Luc 2,34 et 2,38). Jésus est perçu comme un sauveur – c’est d’ailleurs la signification de son prénom (Matthieu 1,21).

Tout au long de ces premiers textes du christianisme primitif, on peut donc lire le souci des auteurs de montrer que Jésus est venu accomplir les Ecritures juives, lesquelles ont annoncé de manière prophétique sa venue et les principaux évènements de sa vie (Matthieu 26,52-54) et Luc 24,44).

Jésus semble bel et bien s’identifier au « Serviteur souffrant » annoncé par Isaïe, le Messie véritable.



Jésus face à lui-même

C’est probablement la raison pour laquelle l’expression qu’il utilise le plus volontiers pour parler de lui-même est celle de « Fils de l’homme ». Elle est mentionnée quatre-vingt-deux fois dans les Evangiles canoniques. Cette appellation vient d’un grand texte prophétique de la Bible, le livre de Daniel (7,9-14).

La venue du Fils d’homme inaugure, à la fin des temps, une ère nouvelle. Pris au pied de la lettre, elle paraît mettre l’accent sur l’humanité du personnage. Or il n’en est rien : Jésus utilise cette appellation pour revendiquer la puissance exceptionnelle qu’il a reçue de Dieu 5Marc 2,10 et 2,28).

Le Nazaréen s’assimile donc explicitement à cet élu de Dieu envoyé à la fin des temps pour juger les nations (Luc 17,21). A qui veut l’entendre, il prévient que son rôle sera décisif lors du Jugement final (Luc 12,8-9).

Pourtant, disciples et évangélistes, quant à eux, ne nomment jamais Jésus « le Fils de l’homme », comme si cette expression ne pouvait émaner que du Galiléen lui-même, tant elle manifeste l’incroyable puissance de sa personne et de sa mission.



VI.           Le dépassement des Ecritures juives : « le Fils de Dieu »



Le plus puissant

Le prophète Jean-Baptiste l’avait annoncé (Luc 3,16). Le Galiléen surpasse tous ceux qui l’ont précédé, aussi grands soient-ils. Les Evangiles veulent montrer que Jésus surpasse aussi… Moïse ! Les deux plus grands prophètes du judaïsme, Moïse et Elie, viennent témoigner de la gloire donnée par Dieu à Jésus au moment de la Transfiguration (2Corinthiens 3,7).

A n’en point douter, Jésus est plus qu’un prophète « d’autant plus supérieur aux anges que le nom qu’il a reçu en héritage est incomparable au leur » (Hébreux 1,4). Quel est donc ce mystérieux nom ?



Le Fils de Dieu

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le », avait prévenu le Tout-Puissant (Marc 9,7). Dès lors, il n’est guère surprenant que Jésus appelle Dieu son « Père ». Pour autant, le titre de « Fils de Dieu » n’est pas, dans le monde antique, aussi rarement employé qu’on pourrait le penser de prime abord. Il est bien connu des païens chez qui il est appliqué au roi d’Egypte ainsi qu’à l’empereur de Rome, qualifié de Divi filius. Dans la littérature juive aussi, le titre de « Fils de Dieu » peut désigner les anges, les rois d’Israël et de Juda, les patriarches, et même le peuple d’Israël dans son ensemble.

Aux yeux des chrétiens, il signifie que Jésus entretient une relation « unique » à Dieu (Matthieu 14,33). C’est d’ailleurs le seul titre qui fasse l’unanimité parmi les évangélistes : tous l’ont utilisé.

S’il permet de souligner le lien singulier qui unit Nazaréen à Dieu, ce nom ne le place pourtant pas sur un pied d’égalité avec le Tout-Puissant (1Corinthiens 15,28). Mais, en dépit de cette soumission reconnue, se dire « Fils de Dieu » en se prévalant d’un lien unique avec le Père est véritablement blasphématoire aux yeux des notables juifs (Matthieu 26,65). Pourtant, ce qui est blasphème pour les uns devient profession de foi pour les autres (Matthieu 27,54).



Jésus, le Seigneur

« Dieu l’a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié », déclare solennellement Pierre (Actes 2,36). Jésus assimilé au Seigneur ? (Luc 24,34). L’expression aussi est provocatrice. Car il s’agit, là encore, d’une dénomination attribuée à Dieu dans l’Ancien Testament (du grec Kyrios, « Seigneur »). Du reste, le Nouveau Testament lui-même donne régulièrement ce nom à Dieu.

Titre d’excellence dans la culture juive, il est cependant très galvaudé en contexte païen. Le kyrios n’y est rien d’autre que le maître d’esclaves, le propriétaire ou le patron. Jésus est-il comparé à un banal maître de maison ? Pas vraiment ! Car c’est sur la maison de Dieu que s’exerce son autorité, comme l’indique Paul (Ephésiens 2,19-22).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette dénomination est ambiguë. Ce qui ne sera pas pour déplaire aux premiers disciples qui peuvent ainsi l’utiliser en ménageant la chèvre et le chou : dans le contexte très cosmopolite du début de notre ère, l’appellation peut sembler relativement anodine à ceux que Jésus laisse de marbre ; mais elle peut tout aussi bien être extrêmement honorifique pour les sympathisants du Nazaréen.



Une prédication assidue

Mais qu’est-ce qui a pu amener les disciples de Jésus à professer des idées susceptibles de choquer au plus haut point les juifs ? Pourquoi prendre le risque de se couper de leur communauté originelle, celle dont était issu de leur maître lui-même ?

Jésus, juste avant son Ascension, demande à ses disciples d’être « [ses] témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre » (Actes 1,8) ; et que les apôtres vont mettre du cœur à l’ouvrage, emplis qu’ils sont de l’Esprit saint : les Actes racontent en effet que le jour de la Pentecôte – cinquante jours après la Résurrection de Jésus, et dix jours après son Ascension – « Tous furent alors remplis de l’Esprit saint et commencèrent à parler en d’autres langues (…) » (Actes 2,3-4). Ce phénomène appelé glossolalie – faculté de parler dans une langue que l’on ne connaît pas – avait été annoncé par Jésus (Marc 16,17-18).

Forts de ces dons, les apôtres n’ont plus peur et prêchent la bonne nouvelle de la résurrection de Jésus (Actes 2,24). Il est clair que les effets de cette prédication assidue sont loin d’être négligeables.

Suivant la volonté de Jésus de s’adresser d’abord aux juifs, c’est par la terre d’Israël, en particulier Jérusalem, que les disciples débutent leur action. Pierre est en première ligne (Actes 2,4). Jean et Jacques, les fils de Zébédée, ne sont pas en reste. Le trio, épaulé par les autres disciples, fait des émules. Une première communauté s’organise dans la Ville sainte.

Parmi les croyants en Jésus, deux grands groupes se distinguent rapidement : les « hébreux », juifs d’Israël s’exprimant en araméen ou en hébreu, dont le chef de file, après le départ de Pierre pour Rome, sera Jacques, le propre frère de Jésus ; les « hellénistes », qui sont des juifs de langue grecque issus de la diaspora, dont le chef de file est Etienne.

Mais la vraie figure de proue de cette première prédication chrétienne, c’est Paul. L’homme n’a pourtant pas côtoyé Jésus de son vivant. Il va mener à bien trois voyages missionnaires. Le premier, vers 44-48, le conduit d’Antioche à Chypre, puis en Asie Mineure. Partout il parvient à établir des communautés. Le second voyage (vers 51-53) lui fait visiter ses communautés anatoliennes. Il embarque pour la Macédoine où il fonde plusieurs Eglises, avant de gagner la Grèce. A Athènes, sa mission tourne au ridicule (Actes 17,18 et 17,32)… Au contraire, à Corinthe, son succès est total. Enfin son troisième périple (53-57) le ramène en Asie Mineure, en Macédoine et en Grèce.

Non content des succès qu’il a remportés en Orient, Paul projette de se rendre à Rome et jusqu’en Espagne. Mais les circonstances vont en décider autrement, puisque c’est en prisonnier que l’apôtre débarque dans la Ville éternelle, victime d’un complot ourdi par des notables juifs viscéralement hostiles à ses idées… Que c’est-il donc passé ?



L’ouverture aux païens : un vrai problème

Paradoxalement, Paul a été victime de la réussite de sa prédication. Car il va rapidement se rendre compte que les païens – en particulier les « craignant-Dieu » attirés par le monothéisme – sont plus réceptifs à son message que les juifs eux-mêmes. Las de l’opposition qu’il suscite parmi les siens, l’apôtre en vient à penser que, puisque ces derniers repoussent la parole du Christ, « eh bien ! nous nous tournons vers les païens » (Actes 13,46-47). Le risque majeur est de se désolidariser du destin d’Israël. Pour une bonne partie des chrétiens d’origine juive, voilà qui est purement et simplement inacceptable.

Pourtant, peu à peu, le désir de diffuser à tous le message de Jésus finit par l’emporter sur les réticences culturelles. Faut-il imposer la Loi de Moïse à ces convertis d’origine païenne dont le mode de vie est à des années-lumière de celui des juifs pratiquants ? Faut-il les obliger à se faire circoncire ? A pratiquer les observances rituelles : shabbat, nourriture kasher ? Pour Paul, il faut libérer les sympathisants païens des prescriptions juives (Galates 3,28).

Mais une bonne partie des judéo-chrétiens ne l’entendent pas de cette oreille (Actes 15,1). Et les deux partis de s’opposer lors du fameux « incident d’Antioche », en 48.

Cet épisode est relaté – de manière pas tout à fait identique – dans les Actes des apôtres (15,1-4) et dans l’Epitre aux Galates (2,11-14). Paul y raconte que, séjournant à Antioche en même temps que Pierre, il aperçoit ce dernier faire table commune avec les pagano-chrétiens, enfreignant les règles juive de pureté. Soudain, Pierre se dérobe craignant de s’attirer les foudres des judéo-chrétiens qui viennent d’entrer dans la pièce… Une telle hypocrisie exaspère Paul. La controverse sera longuement débattue lors de la réunion de Jérusalem que l’on date des années 48 ou 49.

C’est la première fois qu’une assemblée réunit les membres les plus importants de cette Eglise en train de naître, et on va parfois qualifier cette réunion de « premier concile » de l’histoire du christianisme. C’est finalement Jacques, le frère de Jésus, qui arbitre. Jugeant « qu’il ne faut pas tracasser ceux des païens qui se convertissent à Dieu » (Actes 15,19-20). La circoncision paraît ainsi être reléguée au second plan.

C’est donc par un compromis qu’est résolue la toute première crise du christianisme. Et on voit poindre dans ce compromis un fait majeur : le mouvement des disciples de Jésus va peu à peu se séparer de ses racines juives.

On comprend donc mieux pourquoi l’apôtre des incirconcis ne craint pas d’employer, pour Jésus, les titres de « Seigneur » et de « Fils de Dieu », quitte à s’attirer de sérieux ennuis. C’est à Rome, en martyr, qu’il termine son voyage : il fut décapité à la fin des années 60.



La rupture avec le judaïsme

Alors que Pierre et Paul viennent de mourir, un événement cataclysmique va venir porter le coup de grâce aux relations entre judéo-chrétiens et pagano-chrétiens : la destruction de Jérusalem et du temple par les armées romaines en 70 de notre ère. La population est réduite en esclavage et vendue.

La destruction du temple de Jérusalem représente une tragédie nationale pour les juifs. Sa chuter entraîne celle de la classe sacerdotale. Les juifs se retrouvent désormais sans guide.

A ce séisme, seuls deux courants vont survivre : celui des pharisiens et celui des judéo-chrétiens. Ces derniers, toutefois, ont pris leurs distances avec l’insurrection armée contre Rome : dès 66, ils fuient Jérusalem et se réfugient à Pella (aujourd’hui en Jordanie). L’Eglise de Jérusalem est donc déracinée et coupée des pharisiens. Le fossé entre les deux tendances ne va faire que se creuser. Il n’y a plus de conciliation possible.



VII.          Prémices d’un débat à venir : Jésus, homme ou Dieu ?





Le problème du monothéisme

De fait, les évangélistes et les premiers chrétiens se trouvent confrontés à un problème de taille : comment accorder le titre divin à Jésus sans remettre en question la base même du monothéisme ? Assimiler Jésus à Dieu reviendrait à enfreindre purement et simplement le premier commandement (Exode 20,3). Le Nazaréen n’est donc pas un second Dieu.



Une christologie balbutiante

Les premiers chrétiens utilisent plusieurs désignations pour parler de Jésus, selon les lieux et leurs milieux d’origine.

Ainsi l’Evangile de Marc – rédigé vraisemblablement à Rome, et qui s’adresse à des pagano-chrétiens – n’emploie que très rarement le titre de Seigneur, dépourvu de connotation religieuse en contexte romain, donc pas assez évocateur. En revanche, Luc, qui s’adresse pourtant, lui aussi, à des convertis d’origine païenne, affectionne particulièrement cette appellation : en Grèce où l’Evangile a peut-être été rédigé, elle est au contraire investie d’une nette connotation religieuse.

Bien sûr, le titre messianique est particulièrement favorisé chez les judéo-chrétiens : l’évangéliste Matthieu l’utilise à foison pour montrer que Jésus est avant tout le fils de David attendu par Israël.

Idem pour la désignation de Jésus comme roi des juifs : fortement mise en avant chez Matthieu, elle a, chez Luc, un sens nettement plus spirituel.

Pour autant, les différentes communautés des disciples de Jésus ne se font pas de leur maître une idée radicalement opposée. Ils reconnaissent tous qu’au matin de Pâques Jésus a été ressuscité par son Père.

Certes, plusieurs noms sont attribués quel que soit le moment. Mais il y a bien un avant et un après l’événement pascal. Avant, le Galiléen est plus volontiers nommé rabbi, maître et fils de David. Après, il devient Fils de Dieu, Seigneur. La Résurrection provoque un regard radicalement neuf sur Jésus (Actes 2,36 ; Romains 1,3-4)

C’est du reste ce titre de « Fils de Dieu » qui fait le plus consensus : il fleurit dans tous les milieux, quelle que soit l’origine culturelle.



Mais qu’en est-il au juste de sa divinité ? Un gouffre sépare en effet le titre de « Fils de Dieu » de celui de Dieu à proprement parler…

A l’aube du IIe siècle, on tourne encore autour du pot pour évoquer la divinité de Jésus :

-       Comment le Galiléen a-t-il été engendré par le Père ?



-       Est-il inférieur à Dieu le Père ?





-       Comment se distribuent en lui la part d’humanité et la part de divinité ?



-       Est-il d’abord homme ou d’abord Dieu ?

[In « Comment Jésus est devenu Dieu », F.LENOIR, p. 17 à 88]

Les premiers chrétiens I (1er siècle)


Très vite après la Passion, se forment des communautés juives, qui prient au Temple et se réclament du Christ. Les missions se développent mais la conversion des non-juifs est source de tensions.

Que s'est-il passé dans les jours qui ont suivi la mort violente de Jésus de Nazareth, le vendredi 4 avril de l'an 30 ?

Historiquement, les faits sont difficiles à reconstituer. Les Evangiles parlent d'une déroute des disciples, de leur fuite, de l'abandon du maître qui meurt seul. Ils disent aussi, au travers d'un langage symbolique, qu'un inattendu s'est produit peu après. Une série de témoins, à commencer par des femmes, puis Pierre, et Jacques, un frère de Jésus, affirment qu'ils ont vu vivant le Seigneur mort et enterré. L'événement ne répondait ni au désir des femmes (elles allaient embaumer le corps du crucifié), ni au projet des disciples (ils retournaient dans leur Galilée natale). Il n'est donc pas réductible à un phénomène d'hallucination collective. Sa signification ne laisse en revanche pas de doute à leurs yeux : Dieu s'est rangé du côté de la victime et non de ses bourreaux. Il valide la parole et l'œuvre du supplicié.

Un idéal communautaire

Très vite, autour des premiers compagnons de Jésus, une communauté se forme à Jérusalem. Elle comporte d'emblée des hommes et des femmes que Jésus avait associés à sa vie, à son enseignement, à ses repas. Les Actes des apôtres dressent le portrait un peu idéalisé de ce premier noyau (Ac 2-3) : les croyants participent aux trois prières quotidiennes du Temple et suivent les rites festifs de tout le peuple. D'autre part, ils se réunissent en privé à la maison pour des prières communautaires et la fraction du pain. La solidarité qui les lie est telle qu'ils pratiquent une communauté de biens où les croyants aisés subviennent aux besoins des nécessiteux (Ac 4, 32-37). Dans le quartier essénien de Jérusalem, à l'époque, des groupuscules vivaient un idéal semblable.

Le profil qui se dégage est celui d'une secte juive cultivant une croyance renouvelée, comme il en existait à profusion dans le judaïsme sectarisé du second Temple : groupes esséniens, conventicules pharisiens, secte de Qumran, cercles baptistes. Ces Juifs messianiques se remémorent les événements de la Passion à l'aide d'un récit, très tôt constitué, qui leur sert de guide de pèlerinage sur les lieux du martyre ; on le devine à l'arrière-plan du texte de Marc (Mc 14-15).

Une mission irrépressible

Dans les années qui suivent, deux mouvements missionnaires rayonnent autour de Jérusalem et acquièrent une autonomie grandissante. L'un et l'autre demeurent strictement dans l'orbite du judaïsme, qui leur oppose toutefois une nette résistance.

L'apôtre Pierre, qui voyage avec sa femme (1 Co 9, 5), lance une mission dans la région côtière de la Méditerranée et remonte en Syrie jusqu'à Antioche. Ce premier disciple de Jésus est auréolé du prestige lié à son ancienneté. Son influence est attestée à Corinthe, où Paul cite un « parti de Céphas », qui est le nom araméen de Pierre (1 Co 1, 12). La mission qu'il initie s'adresse aux Juifs, et peut-être s'est-il risqué à convertir quelques païens, mais dans la perspective de les intégrer à un judaïsme renouvelé par la foi au messie Jésus. Face à Paul, à Antioche, Céphas-Pierre maintiendra la nécessité pour les chrétiens d'observer la Torah avec ses exigences rituelles (Ga 2, 11-13). Il n'est pas certain qu'il ait évangélisé jusqu'à Rome mais il y est en tout cas mort martyr. Son départ de Jérusalem laissait vacante la présidence de l'Eglise ; elle fut occupée par Jacques, frère de Jésus. Alors que la famille de Jésus était restée discrète, voire réticente durant sa vie publique (Mc 3, 21), le rôle pris par Jacques marque l'avènement d'un pouvoir dynastique de la famille de Jésus sur l'Eglise de Jérusalem.

D'un autre côté, à la même période, une mission plus agressive est lancée en Syropalestine par de petits groupes d'évangélistes. Ceux-ci sillonnent la campagne, annonçant l'imminence du Royaume de Dieu. Vivant dans le dénuement le plus complet, ces envoyés charismatiques prêchent et guérissent malades et possédés au nom de Jésus, dont ils proclament le retour proche (Lc 10, 2-12). Prophètes sans domicile fixe, ils sont accueillis par des adeptes qui les logent et les font vivre de leurs dons. La perspective est ici nettement millénariste : il est urgent de se convertir pour échapper aux foudres du Jugement dernier. La base de leur prédication nous est conservée dans un recueil de paroles de Jésus appelé « Source Q », auquel les évangélistes Matthieu et Luc auront accès. A la différence du judéo-christianisme de Jérusalem et de la mouvance de Pierre, ce millénarisme se muera rapidement en mouvement de rupture. Son éthique intransigeante, qui exige de rompre les liens sociaux pour suivre le Christ, conduira au conflit avec les populations juives qui rejetteront les propagandistes de cette secte jugée extrémiste. La montée du fanatisme zélote aux abords de la Guerre juive de 66-73 rendra intenable la situation de ces défenseurs de l'éthique non-violente de Jésus. Suspects de déloyauté envers Israël, inaptes à se rallier à l'insurrection, ils se replieront sur Antioche. Cette migration signe l'échec de leur mission en Israël.

Hellénistes, le pas décisif

Revenons à Jérusalem. Une aile de la communauté va se détacher pour mener son existence propre : on les appelle les Juifs hellénistes. Ses membres, dont les plus connus sont Etienne et Philippe, se recrutent parmi les Juifs aisés et cultivés, éduqués à la langue et à la culture grecque. Beaucoup se sont établis dans la ville sainte après avoir vécu dans la diaspora d'Egypte ou d'Asie mineure. Au ritualisme de l'Eglise de Jérusalem, ils opposent une interprétation morale de la Loi, qui avait déjà été défendue dans le judaïsme de la diaspora. Ils s'autorisent ainsi de la liberté de Jésus pour juger secondaires la préservation de la pureté rituelle et les interdits alimentaires. De plus, ils se souviennent de la distance affichée par Jésus à l'égard du Temple. Leur position libérale entraîne des tensions à l'intérieur de la communauté (Ac 6). Plus gravement, elle provoque une crise avec les autorités juives, qui trouve son paroxysme dans le lynchage d'Etienne (Ac 7).

Jugés indésirables, ces Juifs hellénistes doivent émigrer. Leur pérégrination les conduit le long de la côte phénicienne, à Chypre, mais surtout dans cette métropole du Proche-Orient qu'est Antioche-sur-l'Oronte. Et là, un pas décisif va être franchi. A la différence des croyants touchés par la mission de Pierre ou des prophètes charismatiques, les Hellénistes ne sont pas des ruraux, mais des citadins. Ouverts à la culture, à l'aise dans la société urbaine, ils vont répercuter l'annonce de l'Evangile auprès des non-Juifs. Pour la première fois, le christianisme sort de son espace originaire, le judaïsme.

C'est ici, à Antioche, que selon l'auteur du livre des Actes le nom de « chrétiens » est apparu (Ac 11, 26). Si la communauté des adeptes de Jésus reçoit un nom, cela signifie qu'elle est reconnue comme une entité religieuse autonome. L'accueil de croyants provenant à la fois des rangs du judaïsme et du milieu non-juif conduit à la différencier de la Synagogue.

C'est à la réflexion théologique des Hellénistes que l'on doit ce qu'on appelle le « kérygme », c'est-à-dire l'énoncé de la foi centrée sur le double événement de la mort et de la résurrection du Christ. L'influence de cette théologie fut immense. Elle imprègne la rédaction de l'Evangile de Marc et la théologie de l'apôtre Paul, qui, après sa conversion, a été catéchisé à Antioche avant d'être l'envoyé de cette communauté.

Le missionnaire Paul de Tarse

L'agent missionnaire le plus célèbre de l'Eglise d'Antioche est Paul de Tarse. Sa conversion soudaine, survenue quelques années après la mort de Jésus, fait de lui le zélateur du mouvement chrétien, qu'il avait jusqu'ici pourchassé dans les synagogues. Ce jeune intellectuel pharisien met au service de sa conviction nouvelle sa double formation à l'exégèse rabbinique et à la rhétorique gréco-romaine. Tarse, où il a suivi sa scolarité, possédait une école stoïcienne de haut niveau. Sa conversion est un complet retournement de son regard sur Jésus : Dieu a révélé comme Son fils un homme maudit par la Loi et condamné pour blasphème (Ga 1, 16 ; 3, 13). Si la Loi maudit le Messie, elle se trouve désormais disqualifiée. C'est pourquoi Paul va délivrer un message où l'humain, qu'il soit juif ou grec, est accueilli par Dieu indépendamment de son statut social ou religieux. Ce n'est plus la Loi qui assure le salut mais la confiance en un Dieu qui se révèle dans le corps d'un homme pendu au bois. Paul est conscient que ce message religieux est hautement déroutant. Il ne peut que choquer un imaginaire religieux forgé dans les catégories du pouvoir (la foi juive) ou du raisonnable (la sagesse grecque). Mieux que tout autre, Paul de Tarse a formulé le scandale de la Croix (1 Co 1, 18-25).

L'entreprise missionnaire de Paul s'est développée avec une rare efficacité. En moins de vingt ans (40 à 58), son évangélisation a couvert l'Asie mineure et la Grèce. Sa stratégie missionnaire, axée sur les grands centres urbains, consiste à créer un réseau à partir d'une communauté de collaborateurs. Installé dans la ville, travaillant de jour comme artisan du cuir, il participe le soir aux débats publics où sont confrontées philosophies et nouveautés religieuses. Sa culture lui permet de débattre aussi bien avec ses anciens coreligionnaires juifs qu'avec les prédicateurs populaires stoïciens. Les deux lettres aux Corinthiens témoignent d'une remarquable capacité à reformuler l'évangile dans les catégories de la culture grecque.

Le concile de Jérusalem

La réussite de la mission paulinienne va pourtant être compromise peu après son lancement. Son offre du salut aux non-Juifs, sans passer par l'obéissance à la Loi, a déclenché la protestation de l'aile stricte de l'Eglise de Jérusalem. Mis en cause, Paul monte à Jérusalem avec une délégation de chrétiens d'Antioche pour en débattre. Cette rencontre (appelée parfois concile) de Jérusalem a lieu en 48 ou 49 ; elle est arbitrée par Jacques, le frère de Jésus. Après débat, la vocation de Paul à évangéliser les nations est reconnue. A Céphas-Pierre, il est donné l'évangélisation des Juifs, à Paul celle des païens. La décision est de taille : il n'est pas imposé aux non-Juifs de pratiquer la circoncision, ni le rituel alimentaire prescrit par la Loi. Selon les Actes, seules des mesures minimales permettant le partage du repas entre Juifs et non-Juifs sont requises (Ac 15, 29). Il n'est toutefois pas certain que cette condition ait été posée partout.

Ce n'est qu'après cet événement que Paul prend la plume pour écrire. Des billets précédents de sa main ont peut-être été perdus mais la plus ancienne lettre qui nous soit parvenue, écrite aux Thessaloniciens, date de l'an 50 (1 Th). Pourquoi si tard, alors que la mission paulinienne a plus de dix ans d'âge ? D'une part, Paul se sent maintenant assuré de la reconnaissance de sa mission et peut fixer par écrit les contours de sa théologie. D'autre part, ses lettres ne sont pas interventionnistes. Elles réagissent aux demandes des églises qu'il a fondées, qui lui exposent leurs difficultés et lui soumettent des questions théologiques ou morales. En Galatie, à Corinthe et à Philippes, des prédicateurs venus après Paul ont délivré dans la communauté un message concurrent de celui de l'apôtre fondateur. Requis de répondre, Paul rappelle son évangile, avec vivacité lorsqu'il le sent menacé.

L'apôtre ne cessera pas d'être considéré comme un apostat par ses anciens coreligionnaires pharisiens. C'est à la suite d'un séjour à Jérusalem qu'il est pris dans une émeute et arrêté par la police romaine. Pour échapper aux dénonciations juives contre lui, il fait appel au tribunal impérial à Rome. Sa mort par exécution a lieu autour de 60, à moins que la tradition attribuant sa condamnation à l'empereur Néron en 64 soit exacte. Son projet d'évangéliser l'Espagne à partir de Rome (Rm 15, 24) ne se réalisera donc pas.

La séparation des chemins

L'image qui ressort de ce passage en revue des courants du christianisme naissant est celle d'une étonnante diversité. La réception de la tradition de Jésus s'est d'emblée incarnée dans des contextes religieux qui ont diversement façonné son profil. Mais durant les deux générations chrétiennes qui se succèdent entre 30 et 70, tous les courants du christianisme se comprennent à l'intérieur de l'identité juive. Ils font partie de la chatoyante diversité du judaïsme du second Temple, qui connaît un degré poussé de sectarisation. Ce n'est que la catastrophe de 70, avec la fin du Temple, qui mettra un terme à cette pluralité, en faisant émerger une orthodoxie juive d'où les marginaux seront exclus. Le judaïsme, qui se recompose sous la houlette pharisienne, ne tolérera plus ce qui est désormais considéré comme une déviance : le judéo-christianisme.

Avant 70, il est donc absurde de parler d'un antijudaïsme chrétien : les conflits théologiques qui grèvent les relations entre Eglise et Synagogue relèvent du débat interne au judaïsme. On est en conflit de famille. Même pour Paul, la chrétienté ne se substitue pas à Israël mais partage avec lui les promesses faites aux fils d'Abraham. En revanche, sortis de ce contexte de débat interne et lus dès le IIe siècle dans des communautés coupées de la Synagogue, les écrits de Paul et les Evangiles exerceront un effet antijuif.

Entre judaïsme et christianisme, la séparation interviendra progressivement, inégalement selon les régions, entre 70 et le milieu du IIe siècle. Le divorce sera douloureux pour les Eglises de Matthieu et de Jean. Le portrait noirci que leurs évangiles présentent d'Israël porte la trace du traumatisme laissé par cette séparation et de la fragilisation de la chrétienté qui s'en est suivi. Au contraire, des églises pauliniennes, où les Juifs constituaient une minorité, se sont détachées sans drame de la Synagogue. En Syropalestine, les petits groupes issus de la première mission en Israël (« Source Q ») ont dû prendre le chemin inverse et se fondre dans le judaïsme ambiant.

Il semble bien, en définitive, que les débats entre Juifs et chrétiens se sont envenimés moins sur des questions de théologie que de ritualité : si la question de la messianité de Jésus portait à discussion, l'impossible partage du repas entre observant et non-observant de la cacherout a conduit à l'éclatement des communautés. Le succès grandissant de la mission chrétienne auprès des non-Juifs a accéléré le processus. Ne perdons pas de vue cependant qu'à la période où se fixent les écrits du Nouveau Testament, la chrétienté ne constitue qu'un réseau peu coordonné de communautés diverses face à un judaïsme bien organisé et reconnu dans l'Empire.

[Daniel Marguerat, Exégète spécialiste de la recherche sur Jésus et sur les origines du christianisme, professeur de Nouveau Testament à l'université de Lausanne - Publié le 1 novembre 2007 - Le Monde des Religions n°26] 


Les premiers chrétiens I (1er siècle)



Très vite après la Passion, se forment des communautés juives, qui prient au Temple et se réclament du Christ. Les missions se développent mais la conversion des non-juifs est source de tensions.

Que s'est-il passé dans les jours qui ont suivi la mort violente de Jésus de Nazareth, le vendredi 4 avril de l'an 30 ?

Historiquement, les faits sont difficiles à reconstituer. Les Evangiles parlent d'une déroute des disciples, de leur fuite, de l'abandon du maître qui meurt seul. Ils disent aussi, au travers d'un langage symbolique, qu'un inattendu s'est produit peu après. Une série de témoins, à commencer par des femmes, puis Pierre, et Jacques, un frère de Jésus, affirment qu'ils ont vu vivant le Seigneur mort et enterré. L'événement ne répondait ni au désir des femmes (elles allaient embaumer le corps du crucifié), ni au projet des disciples (ils retournaient dans leur Galilée natale). Il n'est donc pas réductible à un phénomène d'hallucination collective. Sa signification ne laisse en revanche pas de doute à leurs yeux : Dieu s'est rangé du côté de la victime et non de ses bourreaux. Il valide la parole et l'œuvre du supplicié.

Un idéal communautaire

Très vite, autour des premiers compagnons de Jésus, une communauté se forme à Jérusalem. Elle comporte d'emblée des hommes et des femmes que Jésus avait associés à sa vie, à son enseignement, à ses repas. Les Actes des apôtres dressent le portrait un peu idéalisé de ce premier noyau (Ac 2-3) : les croyants participent aux trois prières quotidiennes du Temple et suivent les rites festifs de tout le peuple. D'autre part, ils se réunissent en privé à la maison pour des prières communautaires et la fraction du pain. La solidarité qui les lie est telle qu'ils pratiquent une communauté de biens où les croyants aisés subviennent aux besoins des nécessiteux (Ac 4, 32-37). Dans le quartier essénien de Jérusalem, à l'époque, des groupuscules vivaient un idéal semblable.

Le profil qui se dégage est celui d'une secte juive cultivant une croyance renouvelée, comme il en existait à profusion dans le judaïsme sectarisé du second Temple : groupes esséniens, conventicules pharisiens, secte de Qumran, cercles baptistes. Ces Juifs messianiques se remémorent les événements de la Passion à l'aide d'un récit, très tôt constitué, qui leur sert de guide de pèlerinage sur les lieux du martyre ; on le devine à l'arrière-plan du texte de Marc (Mc 14-15).

Une mission irrépressible

Dans les années qui suivent, deux mouvements missionnaires rayonnent autour de Jérusalem et acquièrent une autonomie grandissante. L'un et l'autre demeurent strictement dans l'orbite du judaïsme, qui leur oppose toutefois une nette résistance.

L'apôtre Pierre, qui voyage avec sa femme (1 Co 9, 5), lance une mission dans la région côtière de la Méditerranée et remonte en Syrie jusqu'à Antioche. Ce premier disciple de Jésus est auréolé du prestige lié à son ancienneté. Son influence est attestée à Corinthe, où Paul cite un « parti de Céphas », qui est le nom araméen de Pierre (1 Co 1, 12). La mission qu'il initie s'adresse aux Juifs, et peut-être s'est-il risqué à convertir quelques païens, mais dans la perspective de les intégrer à un judaïsme renouvelé par la foi au messie Jésus. Face à Paul, à Antioche, Céphas-Pierre maintiendra la nécessité pour les chrétiens d'observer la Torah avec ses exigences rituelles (Ga 2, 11-13). Il n'est pas certain qu'il ait évangélisé jusqu'à Rome mais il y est en tout cas mort martyr. Son départ de Jérusalem laissait vacante la présidence de l'Eglise ; elle fut occupée par Jacques, frère de Jésus. Alors que la famille de Jésus était restée discrète, voire réticente durant sa vie publique (Mc 3, 21), le rôle pris par Jacques marque l'avènement d'un pouvoir dynastique de la famille de Jésus sur l'Eglise de Jérusalem.

D'un autre côté, à la même période, une mission plus agressive est lancée en Syropalestine par de petits groupes d'évangélistes. Ceux-ci sillonnent la campagne, annonçant l'imminence du Royaume de Dieu. Vivant dans le dénuement le plus complet, ces envoyés charismatiques prêchent et guérissent malades et possédés au nom de Jésus, dont ils proclament le retour proche (Lc 10, 2-12). Prophètes sans domicile fixe, ils sont accueillis par des adeptes qui les logent et les font vivre de leurs dons. La perspective est ici nettement millénariste : il est urgent de se convertir pour échapper aux foudres du Jugement dernier. La base de leur prédication nous est conservée dans un recueil de paroles de Jésus appelé « Source Q », auquel les évangélistes Matthieu et Luc auront accès. A la différence du judéo-christianisme de Jérusalem et de la mouvance de Pierre, ce millénarisme se muera rapidement en mouvement de rupture. Son éthique intransigeante, qui exige de rompre les liens sociaux pour suivre le Christ, conduira au conflit avec les populations juives qui rejetteront les propagandistes de cette secte jugée extrémiste. La montée du fanatisme zélote aux abords de la Guerre juive de 66-73 rendra intenable la situation de ces défenseurs de l'éthique non-violente de Jésus. Suspects de déloyauté envers Israël, inaptes à se rallier à l'insurrection, ils se replieront sur Antioche. Cette migration signe l'échec de leur mission en Israël.

Hellénistes, le pas décisif

Revenons à Jérusalem. Une aile de la communauté va se détacher pour mener son existence propre : on les appelle les Juifs hellénistes. Ses membres, dont les plus connus sont Etienne et Philippe, se recrutent parmi les Juifs aisés et cultivés, éduqués à la langue et à la culture grecque. Beaucoup se sont établis dans la ville sainte après avoir vécu dans la diaspora d'Egypte ou d'Asie mineure. Au ritualisme de l'Eglise de Jérusalem, ils opposent une interprétation morale de la Loi, qui avait déjà été défendue dans le judaïsme de la diaspora. Ils s'autorisent ainsi de la liberté de Jésus pour juger secondaires la préservation de la pureté rituelle et les interdits alimentaires. De plus, ils se souviennent de la distance affichée par Jésus à l'égard du Temple. Leur position libérale entraîne des tensions à l'intérieur de la communauté (Ac 6). Plus gravement, elle provoque une crise avec les autorités juives, qui trouve son paroxysme dans le lynchage d'Etienne (Ac 7).

Jugés indésirables, ces Juifs hellénistes doivent émigrer. Leur pérégrination les conduit le long de la côte phénicienne, à Chypre, mais surtout dans cette métropole du Proche-Orient qu'est Antioche-sur-l'Oronte. Et là, un pas décisif va être franchi. A la différence des croyants touchés par la mission de Pierre ou des prophètes charismatiques, les Hellénistes ne sont pas des ruraux, mais des citadins. Ouverts à la culture, à l'aise dans la société urbaine, ils vont répercuter l'annonce de l'Evangile auprès des non-Juifs. Pour la première fois, le christianisme sort de son espace originaire, le judaïsme.

C'est ici, à Antioche, que selon l'auteur du livre des Actes le nom de « chrétiens » est apparu (Ac 11, 26). Si la communauté des adeptes de Jésus reçoit un nom, cela signifie qu'elle est reconnue comme une entité religieuse autonome. L'accueil de croyants provenant à la fois des rangs du judaïsme et du milieu non-juif conduit à la différencier de la Synagogue.

C'est à la réflexion théologique des Hellénistes que l'on doit ce qu'on appelle le « kérygme », c'est-à-dire l'énoncé de la foi centrée sur le double événement de la mort et de la résurrection du Christ. L'influence de cette théologie fut immense. Elle imprègne la rédaction de l'Evangile de Marc et la théologie de l'apôtre Paul, qui, après sa conversion, a été catéchisé à Antioche avant d'être l'envoyé de cette communauté.

Le missionnaire Paul de Tarse

L'agent missionnaire le plus célèbre de l'Eglise d'Antioche est Paul de Tarse. Sa conversion soudaine, survenue quelques années après la mort de Jésus, fait de lui le zélateur du mouvement chrétien, qu'il avait jusqu'ici pourchassé dans les synagogues. Ce jeune intellectuel pharisien met au service de sa conviction nouvelle sa double formation à l'exégèse rabbinique et à la rhétorique gréco-romaine. Tarse, où il a suivi sa scolarité, possédait une école stoïcienne de haut niveau. Sa conversion est un complet retournement de son regard sur Jésus : Dieu a révélé comme Son fils un homme maudit par la Loi et condamné pour blasphème (Ga 1, 16 ; 3, 13). Si la Loi maudit le Messie, elle se trouve désormais disqualifiée. C'est pourquoi Paul va délivrer un message où l'humain, qu'il soit juif ou grec, est accueilli par Dieu indépendamment de son statut social ou religieux. Ce n'est plus la Loi qui assure le salut mais la confiance en un Dieu qui se révèle dans le corps d'un homme pendu au bois. Paul est conscient que ce message religieux est hautement déroutant. Il ne peut que choquer un imaginaire religieux forgé dans les catégories du pouvoir (la foi juive) ou du raisonnable (la sagesse grecque). Mieux que tout autre, Paul de Tarse a formulé le scandale de la Croix (1 Co 1, 18-25).

L'entreprise missionnaire de Paul s'est développée avec une rare efficacité. En moins de vingt ans (40 à 58), son évangélisation a couvert l'Asie mineure et la Grèce. Sa stratégie missionnaire, axée sur les grands centres urbains, consiste à créer un réseau à partir d'une communauté de collaborateurs. Installé dans la ville, travaillant de jour comme artisan du cuir, il participe le soir aux débats publics où sont confrontées philosophies et nouveautés religieuses. Sa culture lui permet de débattre aussi bien avec ses anciens coreligionnaires juifs qu'avec les prédicateurs populaires stoïciens. Les deux lettres aux Corinthiens témoignent d'une remarquable capacité à reformuler l'évangile dans les catégories de la culture grecque.

Le concile de Jérusalem

La réussite de la mission paulinienne va pourtant être compromise peu après son lancement. Son offre du salut aux non-Juifs, sans passer par l'obéissance à la Loi, a déclenché la protestation de l'aile stricte de l'Eglise de Jérusalem. Mis en cause, Paul monte à Jérusalem avec une délégation de chrétiens d'Antioche pour en débattre. Cette rencontre (appelée parfois concile) de Jérusalem a lieu en 48 ou 49 ; elle est arbitrée par Jacques, le frère de Jésus. Après débat, la vocation de Paul à évangéliser les nations est reconnue. A Céphas-Pierre, il est donné l'évangélisation des Juifs, à Paul celle des païens. La décision est de taille : il n'est pas imposé aux non-Juifs de pratiquer la circoncision, ni le rituel alimentaire prescrit par la Loi. Selon les Actes, seules des mesures minimales permettant le partage du repas entre Juifs et non-Juifs sont requises (Ac 15, 29). Il n'est toutefois pas certain que cette condition ait été posée partout.

Ce n'est qu'après cet événement que Paul prend la plume pour écrire. Des billets précédents de sa main ont peut-être été perdus mais la plus ancienne lettre qui nous soit parvenue, écrite aux Thessaloniciens, date de l'an 50 (1 Th). Pourquoi si tard, alors que la mission paulinienne a plus de dix ans d'âge ? D'une part, Paul se sent maintenant assuré de la reconnaissance de sa mission et peut fixer par écrit les contours de sa théologie. D'autre part, ses lettres ne sont pas interventionnistes. Elles réagissent aux demandes des églises qu'il a fondées, qui lui exposent leurs difficultés et lui soumettent des questions théologiques ou morales. En Galatie, à Corinthe et à Philippes, des prédicateurs venus après Paul ont délivré dans la communauté un message concurrent de celui de l'apôtre fondateur. Requis de répondre, Paul rappelle son évangile, avec vivacité lorsqu'il le sent menacé.

L'apôtre ne cessera pas d'être considéré comme un apostat par ses anciens coreligionnaires pharisiens. C'est à la suite d'un séjour à Jérusalem qu'il est pris dans une émeute et arrêté par la police romaine. Pour échapper aux dénonciations juives contre lui, il fait appel au tribunal impérial à Rome. Sa mort par exécution a lieu autour de 60, à moins que la tradition attribuant sa condamnation à l'empereur Néron en 64 soit exacte. Son projet d'évangéliser l'Espagne à partir de Rome (Rm 15, 24) ne se réalisera donc pas.

La séparation des chemins

L'image qui ressort de ce passage en revue des courants du christianisme naissant est celle d'une étonnante diversité. La réception de la tradition de Jésus s'est d'emblée incarnée dans des contextes religieux qui ont diversement façonné son profil. Mais durant les deux générations chrétiennes qui se succèdent entre 30 et 70, tous les courants du christianisme se comprennent à l'intérieur de l'identité juive. Ils font partie de la chatoyante diversité du judaïsme du second Temple, qui connaît un degré poussé de sectarisation. Ce n'est que la catastrophe de 70, avec la fin du Temple, qui mettra un terme à cette pluralité, en faisant émerger une orthodoxie juive d'où les marginaux seront exclus. Le judaïsme, qui se recompose sous la houlette pharisienne, ne tolérera plus ce qui est désormais considéré comme une déviance : le judéo-christianisme.

Avant 70, il est donc absurde de parler d'un antijudaïsme chrétien : les conflits théologiques qui grèvent les relations entre Eglise et Synagogue relèvent du débat interne au judaïsme. On est en conflit de famille. Même pour Paul, la chrétienté ne se substitue pas à Israël mais partage avec lui les promesses faites aux fils d'Abraham. En revanche, sortis de ce contexte de débat interne et lus dès le IIe siècle dans des communautés coupées de la Synagogue, les écrits de Paul et les Evangiles exerceront un effet antijuif.

Entre judaïsme et christianisme, la séparation interviendra progressivement, inégalement selon les régions, entre 70 et le milieu du IIe siècle. Le divorce sera douloureux pour les Eglises de Matthieu et de Jean. Le portrait noirci que leurs évangiles présentent d'Israël porte la trace du traumatisme laissé par cette séparation et de la fragilisation de la chrétienté qui s'en est suivi. Au contraire, des églises pauliniennes, où les Juifs constituaient une minorité, se sont détachées sans drame de la Synagogue. En Syropalestine, les petits groupes issus de la première mission en Israël (« Source Q ») ont dû prendre le chemin inverse et se fondre dans le judaïsme ambiant.

Il semble bien, en définitive, que les débats entre Juifs et chrétiens se sont envenimés moins sur des questions de théologie que de ritualité : si la question de la messianité de Jésus portait à discussion, l'impossible partage du repas entre observant et non-observant de la cacherout a conduit à l'éclatement des communautés. Le succès grandissant de la mission chrétienne auprès des non-Juifs a accéléré le processus. Ne perdons pas de vue cependant qu'à la période où se fixent les écrits du Nouveau Testament, la chrétienté ne constitue qu'un réseau peu coordonné de communautés diverses face à un judaïsme bien organisé et reconnu dans l'Empire.
[Daniel Marguerat, Exégète spécialiste de la recherche sur Jésus et sur les origines du christianisme, professeur de Nouveau Testament à l'université de Lausanne - Publié le 1 novembre 2007 - Le Monde des Religions n°26]



Le nom de « chrétien »
L'origine de ce nom nous est encore inconnue. La réticence des chrétiens à arborer ce nouveau nom signale qu'il ne s'agissait pas d'une auto-désignation. Ils le considéraient comme inadéquat ou pire : injurieux. Il faut en effet attendre le début du IIe siècle, avec Ignace d'Antioche et la Didachè (un écrit syrien), pour qu'ils l'adoptent. On s'est alors demandé s'il s'agissait d'une désignation officielle, émanant des autorités romaines d'Antioche. Le suffixe -ianus désigne en latin l'appartenance à un parti (de César, de Pompée, etc.). Les « chrétiens » seraient les membres du parti du Christ, comme les « Hérodiens » appartiennent au parti d'Hérode (Mc 3, 6). Mais il est plus probable que le nom soit une invention populaire, peut-être moqueuse, pour désigner « la bande au Christ ». L'historien romain Tacite écrit que la foule les « appelait " chrétiens " ; ce nom leur vient de Christ, que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au supplice » (Annales 15, 44).

La mixité paulinienne
La mission paulinienne s'est singularisée par la création de communautés mixtes du point de vue social : Juifs et Grecs, hommes et femmes, esclaves et hommes libres s'y mêlent. Cette mixité sociale n'est pas le fruit du hasard. Elle concrétise un message théologique selon lequel Dieu accueille l'individu quels que soient son passé, son statut ou ses anciennes loyautés (Ga 3, 28). Dans l'empire romain, au 1er siècle, les groupes religieux n'étaient pas mixtes, ou alors ils n'accordaient pas à l'homme et à la femme des droits égaux (judaïsme, culte d'Isis ou de Mithra). L'évangélisation paulinienne est la seule, à l'époque, à implanter à grande échelle des communautés où chacun et chacune se voient reconnaître par le baptême une valeur, une dignité et des droits égaux. Hommes ou femmes, citoyens ou esclaves sont reconnus comme adultes sur le plan religieux. Cette offre, qui instaure la dignité de l'individu, est à l'origine du succès de la mission de Paul. Les démêlés de l'apôtre à Corinthe à propos des femmes (1 Co 11 et 14) ne rompent pas ce principe mais rétablissent une discipline cultuelle là où la liberté des uns et des autres tournait au conflit de pouvoir.

Références
Fête agraire à l’origine, la Pentecôte juive a pris une signification historique après l’Exil. Elle a été associée au souvenir le la libération d’Egypte, de l’Exode et de l’Alliance au Sinaï avec le don de la Loi. Pour les chrétiens, la Pentecôte commémore le don du Saint-Esprit aux douze apôtres. Le parallèle entre le texte de l’Exode (19, 18-19) et le texte des Actes des Apôtres est saisissant : dans les deux cas, on note la présence du feu et du bruit. Dans le texte de l’Exode, le peuple d’Israël est "rassemblé au pied de la montagne" ; dans celui des Actes des Apôtres, c’est la petite communauté chrétienne des origines qui se trouve "rassemblée en un même lieu". Elle représente le "nouveau peuple" et la scène a des allures de nouveau Sinaï.
Un autre texte de l’Ancien Testament est mis à contribution par l’auteur des Actes des Apôtres : le récit de Babel (Genèse 11, 1-9). Cet épisode décrit le passage d’une humanité unifiée à une humanité éclatée dont les membres sont séparés par la barrière des langues et dans l’impossibilité de se comprendre. Or, dans le texte des Actes, c’est le phénomène inverse qui se produit : chacun des présents entend dans sa langue proclamer les merveilles de Dieu. De fait, comme le souligne Anne-Marie Pelletier dans Lectures bibliques (Nathan/Cerf, 1995), Pentecôte est devenue " une référence privilégiée pour exprimer le rêve de réconciliation universelle ". Dans la Fin de Satan, Victor Hugo imagine un concile convoqué par l’esprit, auquel participent les génies de l’humanité et qu’il qualifie de " formidable et sombre Pentecôte ". Proclamer les merveilles de Dieu dans sa langue, c’est faire de l’inculturation, qui vise à exprimer l’Evangile dans un langage propre à sa culture.


DECRYPTAGE
La Pentecôte Actes des Apôtres 2, 1-11.

La Pentecôte chrétienne marque la naissance de l’Eglise et de sa mission dans le monde.


Un point de vue juif
Le texte de la Pentecôte pose la question de la nature même de l’Esprit-Saint.
La première et déterminante révélation divine, dont tout devra dépendre, s’est manifestée au moment de la Création. Au tout début du récit biblique, Dieu apparaît sous son attribut de Créateur du ciel et de la terre, de tout ce qui existe.
Immédiatement après l’éclair de la Création, la présence divine est attestée sous la forme d’un souffle s’étendant à la surface des immensités. Après la Création, qui évidemment marque une séparation entre le Créateur et la créature, l’esprit de Dieu planait cependant sur le chaos universel. Ainsi est constituée l’immanence du divin en tout ce qui existe.
Bien différente dans ses conséquences est la troisième détermination de la révélation marquée par ce qui s’est produit sur le mont Sinaï lorsque Moïse reçut la Loi. Ce troisième moment à la fois révélait l’identité divine – " Je suis l’Eternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Egypte " – et, facteur tout aussi déterminant, formulait les commandements que Dieu demande aux hommes de respecter rigoureusement s’ils veulent vivre et vaincre la mort. Cet événement, le don de la Loi, s’est produit peu après la sortie d’Egypte et sera commémoré par le peuple hébreu quarante jours après la Pâque qui marque, elle, la libération de l’esclavage que le peuple avait connu en Egypte.
Les trois temps de la révélation que nous venons de rappeler sont marqués, dans la liturgie hébraïque, par les célébrations de Roch Ha-chanah (anniversaire de la création du monde) ; de Pessah (la Pâque, mot qui signifie "passage" – de la mer Rouge) et Chavouot (les semaines), fête du don de la Loi.
Comment situer, dans l’ordre de la révélation, l’apparition de l’Esprit-Saint aux apôtres ? Elle est directement mise en rapport avec l’événement du Sinaï révélant l’identité divine et la Loi au peuple d’Israël (" le jour de la Pentecôte "). Dans la tradition chrétienne, cette révélation concerne les apôtres et non le Ressuscité lui-même. Apparemment, Jésus n’a pas connu de révélation divine en direct. Malgré l’épisode de la Transfiguration, on ne peut pas dire que, pour le christianisme, l’envoyé de Dieu ait eu besoin que, sur terre, une apparition vînt lui confirmer que Dieu était avec lui. Jésus, dans la tradition chrétienne, nous paraît être au-dessus de l’ordre de la révélation.
Mais quel type de révélation a pu atteindre les apôtres, et pas seulement les apôtres, mais " les dévots de toutes les nations " rassemblés précisément pour célébrer la fête de la révélation, Chavouot ? Ce n’est pas le Dieu créateur, celui qui a ouvert le ciel et la terre, qui investit les disciples du Nazaréen, mais l’Esprit-Saint ; autrement dit, cette immanence divine qui se déploie sur l’ensemble de la création. Car la fonction de l’Esprit-Saint n’est pas de sélectionner certains individus. Le souffle divin plane au-dessus des créatures ; il enveloppe l’humanité entière, lui donne sa forme et révèle la présence divine en chaque espèce.
Le texte des Actes des Apôtres situe l’événement de la Pentecôte peu après que se fut produit un grand bruit venant du ciel et un violent coup de vent, avant de narrer comment tous les présents furent " remplis de l’Esprit-Saint ". L’événement en lui-même, le grand bruit et le vent violent, ne paraissent pas particulièrement exceptionnels. Ils suffisent cependant à montrer que les apôtres se trouvent sous l’emprise d’une révélation venue du ciel. Mais le fait que le souffle divin ait pénétré en chacun des apôtres mérite considération.
L’Esprit-Saint, on l’a dit, est l’expression de la présence divine sur toute la création, il est coextensif à toutes formes d’existence. Il est lié au phénomène vital lui-même qui dépasse de loin la condition humaine. Or, précisément, l’épisode de la Pentecôte entend ouvrir la voie de l’universel et montrer que les révélations individuelles de la divinité n’ont de sens que rapportées à l’ensemble de l’humanité. Elles doivent être universellement comprises. Ainsi, de manière mystérieuse, chacun entend dans sa propre langue les paroles prononcées sous l’inspiration de l’Esprit. Une sorte de débordement s’opère, comme si le " trop-plein " provoqué par l’Esprit devait atteindre toutes les nations de la terre pour décrire " toutes les merveilles de Dieu ". Ce processus est à la fois surprenant et compréhensible. Comment, en effet, imaginer qu’une révélation puisse se limiter à quelques-uns, ou même à un seul peuple, considérés comme récipiendaires de la parole divine dans sa propre langue ?
La lecture de ce texte pose aussi une autre question : " Que dit la parole ? " Il ne suffit pas de se savoir investi par l’Esprit, comme les apôtres, encore faut-il savoir ce qu’il demande, ce qu’il impose, ce qu’il commande. C’est à ce niveau de réflexion que Jésus intervient : " Je répandrai de mon Esprit sur toutes chairs. " (Actes des Apôtres 2, 17). Selon cette annonce, c’est donc Jésus qui, en premier, a reçu l’Esprit-Saint et qui le transmet à ses disciples. Ils pourront, à leur tour, " prophétiser ", c’est-à-dire exprimer la parole divine.
Cela dit, l’interrogation demeure : envoyé de Dieu, Fils de Dieu, messie libérateur, Fils de l’homme et Annonciateur de l’imminence du monde futur, Jésus devait-il être superlativement investi de l’Esprit-Saint ? Si tel était le cas, il serait possible de comprendre plus aisément les querelles que " l’Esprit " a pu susciter entre les chrétiens eux-mêmes : l’Esprit procède-t-il du Père seulement (position orthodoxe) ou, tout autant, du Fils (position de la théologie occidentale) ?
Fragile conception du Saint Esprit, composante de la Trinité, assimilé à une des personnes divines, alors qu’il apparaît comme le ciment qui scelle ensemble la divinité et l’humanité. A ce titre, il représente l’expression la plus haute de l’être divin. Osera-t-on écrire que, s’il fallait absolument que l’Esprit-Saint fût une personne divine, il serait logique qu’on lui reconnût la première place ?

[Gérard Israël - Publié le 1 mai 2004 - Le Monde des Religions n°5]
Une approche laïque
La Pentecôte scelle, plus que tout long discours, la naissance même de l’Eglise. Il n’y a pas besoin d’être grand connaisseur des origines chrétiennes pour saisir dans l’épisode tout autre chose qu’un souvenir à consistance historique. Le tableau est spectaculaire : vacarme, ouragan, langues de feu qui ne sont pas sans évoquer les paroles prêtées à Jésus dans l’évangile de Luc : " Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé " (12, 49), – les peintres s’empareront de ce motif avec délectation – mais c’est une image pieuse, une icône. C’est une fable de l’origine : le récit fondateur de l’Eglise chrétienne.
La communauté, c’est-à-dire l’une des communautés chrétiennes que célèbre le livre des Actes, se raconte à elle-même, donne à voir et à entendre comment elle a enflammé le monde d’une foi nouvelle, légitime son organisation – comme groupe de disciples, comme assemblée, comme " église " –, et justifie sa mission, l’expansion du mouvement hors du judaïsme de la mère-patrie. La Pentecôte est une profession de foi, une déclaration théologique, qui devient un événement historique. Mais c’est d’abord un récit, et un récit qui met pour ainsi dire à ciel ouvert le travail littéraire de celui que l’on appellera par convention le rédacteur des Actes des apôtres.
 Au-delà de son caractère fantastique, l’épisode de la Pentecôte permet d’observer au moins trois traits essentiels.
Premièrement, le récit chrétien est une réécriture du récit de la remise de la Torah à Moïse sur le Sinaï. Juif lui-même, ou bon connaisseur du judaïsme, le rédacteur des Actes procède à une adaptation de la Bible, il transpose des éléments du récit de l’Exode pour les appliquer à ses contemporains, aux pères fondateurs du mouvement chrétien. Il actualise le récit biblique : la fête juive des Semaines est mise en scène comme une fête " chrétienne ". L’auteur désigne ainsi ceux qui sont, à ses yeux, les vrais destinataires de la Parole divine, les vrais héritiers de la tradition d’Israël. Le récit de la Pentecôte signe de façon éclatante la Nouvelle Alliance, le renouvellement de l’Alliance de Dieu avec son peuple, avant l’heure l’invention même du "Nouveau Testament".
Deuxièmement, le récit des Actes se nourrit de lui-même. C’est un accomplissement. Là encore l’épisode de la Pentecôte vérifie littéralement le programme fixé initialement par le Christ ressuscité. Alors qu’il avait demandé à ses disciples de porter la Bonne Nouvelle au monde entier, d’être ses " témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre " (Actes 1, 8), c’est quasiment chose faite quelques lignes plus tard. Le début du chapitre 2 s’empresse de réunir dans la Ville sainte " des hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel " (Actes 2, 5), dont le texte énumère à plaisir les origines géographiques comme un immense empire parallèle – juifs de naissance, prosélytes, craignant-Dieu – qui vont être atteints par l’Esprit-Saint, c’est-à-dire convertis. Sur ce, le livre pourrait s’arrêter... Sans qu’il soit besoin d’évoquer la dispersion des hellénistes ni surtout de détailler l’activité missionnaire de Paul, les tribulations du prédicateur à travers les territoires hostiles peu à peu gagnés à la cause de l’universalisme chrétien.
Troisièmement, le récit des Actes, comme tous les récits du Nouveau Testament, est constitué de plusieurs strates, plusieurs auteurs y ont mis la main, se complétant, se contestant, se corrigeant, s’ignorant. La venue de l’Esprit-Saint a pour effet premier que les disciples réunis au grand complet " commencèrent à parler en d’autres langues " (Actes 2, 4). En d’autres termes, les disciples se livrent à des glossolalies, transes et prophéties que cite aussi Paul dans sa Première Epître aux Corinthiens. Cette pratique caractéristique des milieux chrétiens mystiques, un premier rédacteur des Actes des apôtres y fait allusion, mais un deuxième rédacteur en détourne le sens et lui apporte une finalité théologique. Parler en langues devient une façon miraculeuse de parler en d’autres langues, d’avoir le don des langues étrangères pour que chacun entende " publier dans (sa) langue les merveilles de Dieu " (Actes 2, 11). Sinon, comment admettre que les spectateurs incrédules de ce prodige se moquent : " Ils sont pris de vin doux ! " (Actes 2, 13). Comme le remarque finement Marie-Emile Boismard, héros solitaire de la critique textuelle, " l’ivresse n’a jamais fait parler un français en anglais, ni en anglais en allemand ".
Le récit de la Pentecôte est une métaphore de la polyphonie ou plutôt de la cacophonie des origines chrétiennes : aux voix étranges et souvent incompréhensibles des premiers disciples, prenant leurs désirs pour des réalités, ne se comprenant pas les uns les autres, passant pour fous ou ivrognes au regard des autres juifs, il fallait d’urgence donner une voix unique : c’est cette langue commune qu’inaugure le livre des Actes des apôtres.

[Gérard Mordillat et Jérôme Prieur - Publié le 1 mai 2004 - Le Monde des Religions n°5]

Une lecture psy
Nous ne naissons pas seulement de la chair, mais de la parole qui nous est adressée.
Ce récit nous entraîne dans le registre de l’exceptionnel. Un événement d’une grande puissance se déclenche d’un coup, suscitant un effet de surprise. Les mots pour l’évoquer font appel à une symbolique forte, celle du vent et du feu. Ces images non seulement parlent d’éléments naturels qui ont, depuis les temps les plus reculés, impressionné les hommes, mais, par les deux termes utilisés, " souffle " et " langues ", elles montrent leur enracinement corporel.
Que perçoit le nourrisson en train d’écouter son parent lui parler ? Un visage, penché sur lui, porteur de mimiques variées, mais, surtout, qui produit, grâce au support du souffle, des sons pleins de sens donnés à lui seul. La langue fait jaillir les mots : en premier, elle nomme l’enfant, en tant qu’être singulier ; elle lui raconte aussi des choses de sa vie qui vont lui permettre un ancrage dans l’existence. Nous ne naissons pas seulement de la chair, c’est-à-dire d’une matrice utérine, mais de la parole qui nous est adressée. En termes dramatiques, ce récit nous le rappelle étrangement. La date choisie pour camper l’événement n’est pas anodine. Il s’agit du jour de Chavouot, appelé également fête des moissons, qui survenait cinquante jours après la Pâque. Cette date semble exprimer l’idée d’accomplissement : le blé peut être enfin cueilli pour faire le pain. Le chiffre cinq évoque l’homme qui se réalise dans l’union des principes à la fois maternel – son origine terrienne visible – et paternel – son origine céleste invisible.
Si le bébé est d’emblée, comme l’exprime le psychanalyste Didier Dumas, " confronté à la matérialité des corps ", autrement dit au plein du sein maternel, il est ensuite appelé à une " dimension immatérielle ", celle " de la mise en forme de l’Etre que nous appelons l’âme, l’esprit ou la psyché " et qui " s’opère à l’image même de la naissance du mot ", c’est-à-dire par une mise en vibration du vide. Ainsi du bain de communication sensoriel, offert par le contact permanent de la mère toute-présente, le nourrisson est introduit à un espace de vide relatif où il ressent le manque, mais où la place du père se trouve nommée. Ainsi il lui devient possible de naître à son " Je ", de grandir en tant qu’être autonome et singulier.
Les langues se posent sur chacun des disciples. Elles sont comme les flammes d’un seul feu, celui de l’esprit. Le principe de vie vient animer les uns et les autres de façon unique. Les voilà, à leur tour, doués de parole, une parole qui a la propriété de s’adresser de manière toute spéciale à chacun, de le rejoindre au point particulier où il se trouve. La foule est là, mais chaque personne reçoit les mots qu’elle seule peut comprendre. Telle est la puissance vivifiante de la parole vraie : elle révèle chaque être à lui-même, elle sait l’atteindre par un discours qui n’a de sens que pour lui.
Dans un monde matérialiste et imprégné de rationalisme, on imagine mal cette force des mots quand ils s’ancrent dans l’invisible de la psyché. On aura tôt fait de traiter de " mirages " ce qui s’accomplit de ce côté-là. " Ils sont pleins de vin doux ! ", s’exclament les incrédules. Aujourd’hui, comme du temps des apôtres, ils ont du mal à imaginer ce qui n’est pas de l’ordre du tangible. Pourtant, il suffit parfois de prononcer quelques paroles pour aider une personne à se dégager d’un non-dit qui pesait sur son existence. Plus ou moins rapidement, son être trouvera moyen de mieux se déployer et elle en ressentira des effets bénéfiques en termes de puissance accrue, de vitalité libérée, d’autonomie conquise.

[Marie Romanens, psychanalyste - Publié le 1 mai 2004 - Le Monde des Religions n°5]