LES RELIQUES DU CHRIST Chapitre Unique: Fragments de preuves ?


Apparues au IVe siècle, les « reliques du Christ » répondent aux attentes des croyants pour lesquels le récit des Evangiles ne saurait être mis en doute. Ce n’est que bien plus tard qu’elles sont chargées de prouver la véracité de ces écrits. Mais ont-elles été inventées dans ce but ?



Nul ne mentionne les reliques du Christ pendant les trois premiers siècles de notre ère. Puis, au IVe siècle, en 325 précisément, à l’issue du concile de Nicée, qui établit la première définition de l’orthodoxie chrétienne, l’empereur romain d’Orient, Constantin le Grand, converti au christianisme en 310, ordonne à Macaire, évêque de Jérusalem, de faire rechercher puis dégager le tombeau du Christ. L’année suivante, l’impératrice Hélène, mère de l’empereur, se rend à Jérusalem. Alors qu’elle se trouve dans la ville, le Saint-Sépulcre est retrouvé et, non loin, trois croix sont exhumées : celles du Christ et des deux larrons. Celle qui sera appelée traditionnellement la « Vraie Croix » est reconnue lorsqu’un malade qui la touche est guéri.

Au cours des siècles suivants, cette procédure d’authentification rapportée dans la légende est la seule qui sera admise comme valable. Une relique est authentique si elle joue son rôle de relique : si elle fait des miracles.

Outre la Croix, l’impératrice découvre le titulus, l’écriteau placé sur la Croix et portant la célèbre mention en trois langues « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs », les clous et la tunique que portait le Christ sur le chemin de croix. Selon la légende, elle fit don de ce vêtement à Trêve, sa ville natale…

Lors de son séjour, Hélène localise aussi le Golgotha et le jardin des Oliviers. De passage à Bethléem elle identifie la grotte de la Nativité. En tous ces lieux, son fils ordonne la construction de basiliques, qui deviennent dès lors le but de nombreux pèlerinages.

Car il s’agit de bâtir un pont entre Jérusalem, pôle religieux et de l’Empire romain d’Orient, et Constantinople, la capitale politique. Les premiers empereurs chrétiens de Constantinople jettent les bases d’un système politique que l’on qualifiera de « césaropapisme ». Une situation où le religieux est subordonné au politique. La Croix, inventée par la mère de l’empereur, appartient symboliquement à ce dernier. En la laissant à Jérusalem, il affirme sa présence dans la ville. Mais par le fragment qu’il conserve à Constantinople, l’empereur signifie la présence du Christ à ses côtés.

A la suite d’Hélène, de fervents pèlerins affluent à Jérusalem. Les lieux essentiels des Evangiles sont tous repérés. Jusqu’aux éléments les plus immatériels. En 409, l’évêque Paulin de Nole raconte que la poussière qui couvre l’endroit où la tradition situe l’Ascension, conserve l’empreinte des pieds du Christ.

Tandis que les pèlerins dressent l’inventaire géographique des lieux saints, le clergé local leur fournit les objets évoqués dans les Evangiles et qu’ils s’attendent à trouver sur place. Le calice de la dernière cène, le vase des noces de Cana… Quand à la question de la conservation à travers le temps, la réponse est simple : le contact avec le Sauveur les a rendus incorruptibles.

Constantin et ses successeurs engagent pendant ce temps un vaste mouvement de concentration des reliques du Christ à Constantinople, jusqu’au VIIe siècle, où la ville finit par cumuler les fonctions de capitale politique et religieuse. Car en 638, Jérusalem, prise par les Arabes, échappe à la chrétienté. Les reliques disponibles sont alors déplacées à Constantinople.

Instrument politique, les reliques sont aussi une source considérable de revenus. Jusqu’au XIIIe siècle, les pèlerins affluent de tout l’Occident pour les voir ou au moins les approcher dans la chapelle de la Vierge du Phare, située dans le palais impérial.

En 1204, les Croisés de la 4ème croisade s’emparent de la ville et de ses reliques. Quarante-trois ans plus tard, l’empereur Baudouin II, ruiné, les met en gage auprès des Vénitiens. Mais finalement, c’est à Paris qu’elles arrivent. Le roi Louis XI rachète la dette aux Vénitiens et par là même les reliques.

L’inventaire dressé à cette occasion fait mention de vingt-deux objets : la sainte Couronne d’épines, la Vraie Croix, la saint Sang, les vêtements de l’Enfance, du sang sorti d’une icône du Christ, le carcan en fer de la flagellation, la pierre de Saint-Sépulcre, le lait de la Vierge, le fer de la lance qui servit à percer le côté du Christ, le manteau de pourpre dont le revêtirent les soldats, le roseau qu’ils lui donnèrent comme sceptre, l’éponge qui servit à lui donner à boire, le Suaire, les linges du lavement des pieds…

Pour accueillir ces objets sacrés, Saint-Louis fait bâtir, à Paris dans son palais, la Sainte-Chapelle.

La ville hérite du privilège de Constantinople : l’usage des reliques du Christ à des fins diplomatiques. Jusqu’à sa mort en 1270, Louis IX procède à douze distributions d’épines de la couronne et de fragments de la croix pour payer des services et sceller des alliances. Les reliques sont des outils de pouvoir.

Il est permis de se demander sur quoi reposait ce pouvoir lorsque l’on apprend qu’à Constantinople, on adorait encore en 1261 des objets semblables à ceux cédés à Louis XI. Par ailleurs, la cathédrale d’Aix-la-Chapelle se targuait de posséder dans sont trésor, et ce depuis 797, une couronne d’épines, les langes de l’enfance du Christ, la corde qui avait servi à l’attacher pendant la flagellation, le linge qui entourait ses reins sur la croix, un morceau de clou et un autre de la croix. Toutes les reliques offertes à Charlemagne par l’impératrice Irène de Constantinople.

L’une des premières remises en question de l’authenticité de ces objets vient d’un moine du XIIe siècle, Guibert de Nogent. Le doute l’envahit lorsqu’il vénère la dent de lait du Christ, le lait de la Vierge ou encore l’un des nombreux chefs de saint Jean-Baptiste répertoriés à l’époque. Face à la multiplication des ces objets, Guibert de Nogent ne peut qu’exposer ses soupçons sur leur authenticité.

En 1543, Calvin reprend ce thème dans le pamphlet qu’il consacre à la question, le « Traité des Reliques ».

Il faut dire que la nature de certaines des reliques liées au Christ et proposées à la vénération des fidèles a de quoi faire sourire aujourd’hui. Dans une église on peut adorer une fiole présentée comme renfermant le souffle que rendit Jésus sur la croix. La cathédrale de Laon est fière de posséder son nombril… Toutefois, qu’il s’agisse de Guibert de Nogent ou de Jean Calvin, ce n’est pas l’existence historique des personnages auxquels elles sont reliées qui est mis en doute, mais bien l’origine des reliques et la nécessité d’un tel culte.

Quelque deux siècles plus tard, dans son essai sur l’esprit des nations, Voltaire écrit à propos des reliques de la Sainte-Chapelle : « Ce sont des témoignages de piété plutôt que de la connaissance de l’antiquité ». Lors de la révolution française, les reliquaires de la Sainte-Chapelle sont détruits et la grande majorité de ce qu’ils contenaient brûlé. Quand s’éteignent les derniers feux de la révolution, certaines reliques reparaissent.

1898 marque un tournant décisif dans l’histoire du regard porté sur les reliques du Christ. Cette année-là une photographie est prise qui jette une lumière particulière sur l’un de ces objets, le linge conservé à Turin et connu sous le nom de Suaire de Turin. Un photographe, Secundo Pia, réalise cette année-là un cliché du suaire sur plaque de verre. Le négatif montre l’image très nette, en positif, d’un homme nu alors que sur le suaire on distingue seulement un faible contour brunâtre que seul un regard attentif permet d’identifier comme la silhouette d’un corps humain.

Depuis cette photographie, la polémique fait rage. Elle s’articule autour de deux questions : d’où le suaire provient-il et comment l’image a-t-elle été portée dessus ? Pour les tenants du faux, c’est un artefact médiéval. Les partisans de l’authenticité n’hésitent pas à avancer l’hypothèse du « flash de la résurrection », sorte d’explosion nucléaire qui aurait impressionné le tissu lors du retour à la vie du Christ. Le suaire, une preuve matérielle de la résurrection ? En 1988, la datation du tissu au carbone 14 indique qu’il a été tissé entre 1260 et 1390. Le clergé s’est officiellement rangé à ce résultat. Les « pro-suaires » ont hurlé à la fascination.

La dernière « relique » en date, qui aurait pu constituer une preuve matérielle de l’existence historique de Jésus est un ossuaire. A la fin de l’année 2002, on annonce la découverte, chez un collectionneur privé de Tel-Aviv, d’une caisse en pierre datée de la seconde moitié du 1er siècle de notre ère et qui porte l’inscription en araméen « Jacques fils de Joseph, frère de Jésus ». La nouvelle fait grand bruit. Il s’agirait de l’ossuaire du frère de Jésus de Nazareth, lapidé en 62 et premier chef de l’église de Jérusalem. Toutefois, ce n’est pas à proprement parler une relique du Christ, puisque aucun contact direct entre l’homme et l’objet n’a eu lieu.

La provenance de cet ossuaire est imprécise. L’authenticité de l’inscription est contestée.

Comme le souligne Emile Puech, directeur de recherche à l’institut d’épigraphie sémitique du Collège de France, « ce que l’on a, c’est tout simplement l’attestation d’un Jacques fils de Joseph ayant eu un frère du nom de Jésus. En dire plus serait outrepasser largement les conclusions que l’on peut scientifiquement tirer des données brutes ».

Ainsi, malgré tous les efforts déployés pour l’en faire sortir et les quelques artefacts appelés à la rescousse, le personnage historique Jésus s’obstine à demeurer dans l’ombre.
[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, J.-B.GOUYON, p. 108 à 112]



L’énigme du Saint-Suaire
Le suaire de Turin est-il l’unique témoin – hormis les Ecritures – des ultimes heures de la vie du Christ ou un faux du Moyen Age destiné à tromper les dévots ? Depuis des décennies, il enflamme les imaginations, attise les passions, divise croyants et savants...
On croyait, en 1988, l’affaire du suaire de Turin classée quand, à la demande de l’archevêque de la ville – alors le cardinal Anastasio Ballestrero – trois laboratoires, après examen d’échantillons du suaire selon la technique dite du " carbone 14 ", ont rendu leur verdict de datation : le lin ayant servi à tisser cette pièce a été récolté à la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe. Le suaire ne peut être celui qui a enveloppé le Christ au tombeau. Les chercheurs se risquent même à avancer une date : entre 1283 et 1385.
Etait-ce la fin d’une belle histoire, d’un modèle de dévotion hors du commun, très supérieur à tout ce que propose l’iconographie chrétienne et qui a encore attiré à Turin, en 1998, lors de la dernière " ostension " du suaire, trois millions de fidèles ? Non, l’affaire est loin d’être close. Depuis la datation au carbone 14, de nouvelles recherches relancent l’intérêt, et les lobbies – pour ou contre l’authenticité du linceul du Christ – affûtent leurs armes. Accusée d’extrême sévérité (" Cherchez le faussaire " !), la hiérarchie catholique reste, dans ce dossier, d’une parfaite sérénité : la foi dans le Christ mort et ressuscité ne peut pas dépendre d’un bout de tissu.
Repères historiques
On trouve une trace pour la première fois en France, en l’an 1335, de cette tunique de lin qui mesure 4,36 mètres de long sur 1,10 mètre de large. Elle a enveloppé un corps d’homme d’environ 1,78 mètre, recouvert de traces de coups et de taches rose pâle correspondant à des hémorragies. Les premières ostensions du suaire ont lieu dans la collégiale de Geoffroy de Charny, à Lirey, près de Troyes. L’épouse de ce seigneur compte un ancêtre croisé, Othon de La Roche, qui aurait ramené cette précieuse relique du sac de Constantinople en 1204. Avant elle, aucun document ne mentionne la présence de ce linceul, malgré l’identification encore faite avec le mandylion, ce portrait du Christ " non fait de main d’homme ", autrefois vénéré à Edesse, au sud de l’actuelle Turquie, puis à Constantinople, inspirant l’art iconographique avant de disparaître lorsque la ville fut pillée par les croisés il y a exactement huit siècles.
Les ostensions de Lirey sont vite interdites par les évêques de Troyes, très méfiants quant à l’authenticité de cette toile. Le pape Clément VII (1523-1534) les autorise sous la pression populaire, mais exige que cesse toute fraude et affirme que " ladite figure en représentation n’est pas le vrai suaire de Notre Seigneur ". A la suite de conflits de propriété, la tunique échoue en 1453 entre les mains du duc de Savoie. Elle circule entre Nice, Milan et Turin où elle échoue et se fixe en 1578. Les papes vont ensuite autoriser son culte qui attirera dans le Piémont les princes et des flots de simples pèlerins. La dévotion ne va plus cesser.
Le verdict de la datation
La surprise est énorme quand, en 1898, un photographe turinois, Secundo Pia, est autorisé à prendre des photos du suaire. Il plonge ses plaques de verre dans un bain de révélateur et voit apparaître, au lieu de négatifs, l’image en positif d’un visage et d’un corps supplicié ! La thèse de l’authenticité gagne un point décisif. Le " négatif-positif " fait apparaître des traces de blessures qui correspondent très exactement aux récits de la Passion et de la mort du Christ : le couronnement d’épines, la flagellation, le port de la croix, etc. Le suaire devient un évangile vivant ! Les dévots du suaire exultent : comment cette image inversée, et si nette, aurait-elle pu être fabriquée par un faussaire ? Bien plus, les marques de sang ne révèlent pas de traces d’arrachement. Comme si le cadavre avait été détaché de son enveloppe ! N’est-ce pas la preuve de la dématérialisation de la sortie du tombeau, de la résurrection du Christ ?
Autant dire que, dans un tel climat d’exaltation, les résultats de l’examen au carbone 14 en 1988 ont fait l’effet d’une douche froide. Cette technique repose sur la mesure de la teneur en carbone14 de l’échantillon à analyser. Cet isotope radioactif du carbone est absorbé par tous les organismes vivants végétaux ou animaux. Dès la mort de l’organisme, il n’est plus renouvelé et son taux se met à baisser (il diminue de moitié tous les 5570 ans). Par ce biais, on peut donc dater toute matière organique. Les équipes de chercheurs qui ont examiné le suaire, venant de trois laboratoires indépendants de Zurich, d’Oxford et de Tucson (Arizona), sont formelles et donnent une fiabilité de 95% à leur fourchette de datation (1283-1385).
La polémique
Mais les tenants de l’authenticité du linceul du Christ ne se découragent pas pour autant. Ils mettent en cause les défaillances des méthodes de prélèvement, contestent l’intérêt des fragments de tissu soumis à examen. Prélevés sur des franges, hors de l’image du crucifié, ces échantillons ne seraient pas fiables. Des pollutions, comme des dépôts de bactéries et virus, auraient pu former sur le lin une sorte de revêtement bioplastique susceptible de le surcharger en carbone 14 et de fausser les résultats de la datation. C’est l’avis de deux chercheurs : un Américain, Leoncio Garcia Valdés, et un Russe, Dimitri Kouznetsov. Selon une autre thèse développée en 1993 par le congrès du CIELT (Centre international d’études sur le linceul de Turin), un incendie survenu en 1532 dans la chapelle de Chambéry où se trouvait alors le linceul aurait pu faire fondre la châsse et abîmer le tissu.
Mais pour des spécialistes comme Jacques Evin, directeur du laboratoire des radiocarbones de Lyon, ou Gabriel Vial, expert en tissus anciens qui a assisté au prélèvement des échantillons du suaire, le doute n’est plus permis. Dans les congrès chargés d’examiner les contestations des travaux de datation au carbone 14, le cas du suaire n’est même pas examiné. La publication, dans une revue scientifique comme Nature, des travaux effectués par les trois laboratoires sur la datation du tissu prouve, pour Jacques Evin, que " la méthodologie du traitement et le détail des analyses isotopiques sont incontestables ".
Les demandes s’accumulent pourtant pour que l’Eglise accepte que soit scientifiquement repris l’ensemble des questions soulevées. Elles sont encouragées par des découvertes plus récentes. Ainsi l’étude des pollens retrouvés sur le linceul : Max Frei, un criminologue de Zurich, confirmé par un spécialiste israélien, Avinoam Danon, a pu établir que cinquante-huit traces de pollen viennent bien du Moyen-Orient. De même, grâce à la numérisation des photographies du suaire, un chercheur comme André Marion, de l’Institut d’optique théorique d’Orsay, a réussi à déchiffrer et à identifier des inscriptions autour du visage du crucifié. Notamment le mot " innecem ", qui serait une abréviation latine pour in necem ibis – " Tu iras à la mort " –, soit l’arrêt de mort. Ou encore le mot Nazarenus – " le Nazaréen ". André Marion est très frappé par la topographie des traces des blessures qui correspondent exactement à celles de la tunique d’Argenteuil que le Christ aurait portée au moment de son chemin de croix.
Les seules certitudes sont les suivantes : les empreintes retrouvées sur le suaire n’ont pas été peintes. Elles viennent d’un homme qui a été crucifié, soumis aux mêmes traitements que ceux décrits dans les récits évangéliques de la Passion. Reste à savoir si ce crucifié est contemporain de Jésus ou si ce crucifié a été supplicié au Moyen Age ! Mais au Moyen Age, on ne crucifiait plus personne. L’énigme reste entière, et pour longtemps.

[TINCQ HENRI - Publié le 1 novembre 2004 - Le Monde des Religions n°8]





A-t-on retrouvé le tombeau de Jésus ?
En 1980, des promoteurs immobiliers mettent au jour un tombeau à Talpiot, à Jérusalem. Dix ossuaires du 1er siècle y sont découverts, que l'autorité israélienne des antiquités entrepose puis oublie. Mais en 2005, deux réalisateurs de documentaires retrouvent la nécropole. D'après eux, il s'agit du tombeau de Jésus et de sa famille.
En 1980, une sépulture du 1er siècle est découverte à trois kilomètres au sud de Jérusalem, à Talpiot. La coutume voulait alors que les juifs de familles aisées ensevelissent leurs défunts dans des nécropoles comme celle de Talpiot. Les corps étaient enveloppés dans un drap et « séchés » pendant une ou deux années. Le deuil terminé, la famille revenait au tombeau déposer les ossements dans un ossuaire, coffret en pierre de la longueur d'un fémur et de la largeur d'un crâne. Une façon de libérer de l'espace.
Dépêché sur les lieux de la découverte, l'archéologue Shimon Gibson relève la présence de dix ossuaires, dont six portent des inscriptions de noms : Maria, Yosé et Matia (en hébreu), « Jésus fils de Joseph » et « Judas fils de Jésus » (en araméen), enfin «Mariame Kai Mara » (écrit en grec et en araméen).
Si cette concentration de noms proches de ceux du Nouveau Testament peut s'avérer troublante, la découverte elle-même n'émeut alors personne : il n'y a pas plus de spécificités à cette nécropole qu'aux 900 autres retrouvées dans un rayon de quatre kilomètres autour de la vieille ville de Jérusalem, commente, dans son rapport d'authentification des fouilles, en 1996, le plus grand spécialiste des tombeaux de la ville sainte, l'archéologue israélien Amor Kloner.
Puis la tombe a été refermée, les ossuaires ont été déposés dans l'entrepôt archéologique de Beth Shemesh et l'urbanisme du quartier s'est développé.
En mars 2007, coup de tonnerre. Après trois années d'enquête, deux cinéastes canadiens (dont Simcha Jacobovici qui est aussi israélien) formulent une nouvelle thèse : la tombe de Talpiot serait celle de Jésus, on y aurait enfermé ses ossements, mais aussi ceux de sa mère, Marie, de sa femme, Mariame Kai Mara, dite... Marie-Madeleine, de leur fils présumé Judas (âgé d'une douzaine d'années), de Yosé, l'un de ses quatre frères, et de Matia, un autre membre de sa famille. Leur thèse donne simultanément lieu à un documentaire et à un livre (1). S'agit-il d'une imposture ? Ou d'une découverte susceptible d'ébranler les fondements du christianisme ?
En effet, l'existence des ossements du Christ irait à l'encontre des quatre Évangiles, qui affirment la résurrection de Jésus, dont le tombeau a été retrouvé vide au troisième jour (Jean 20). Et, comme l'écrit saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens (Paul, 15,14) : « Si le Christ n'est pas ressuscité, alors notre prédication est vide, vide aussi votre foi. »
La thèse du documentaire produit par James Cameron repose sur un certain nombre d'arguments.
D'abord, la probabilité que ces noms, regroupés dans le même caveau, ne soient pas ceux de la famille de Jésus-Christ est d'une chance sur 600, comme l'affirme, dans le documentaire, après de savants calculs, Andrey Feuerverger, professeur de statistiques et de mathématiques à l'Université de Toronto. Pour obtenir ce chiffre, l'universitaire a multiplié entre elles les fréquences des noms à l'époque (« 1 personne sur 190 se nommait Jésus fils de Joseph, 1 sur 160 s'appelait Mariamne, 1 sur 20 s'appelait Yosé... »), puis a introduit différentes pondérations.
Par ailleurs, l'analyse des ADN des restes retrouvés dans les ossuaires portant les noms de Jésus et Mariame Kai Mara révèle que les deux personnages n'ont aucun lien sanguin, donc aucune raison de se retrouver dans la même tombe, sauf à être... époux. Une union déjà rêvée par l'écrivain grec Nikos Kazantzakis dans la Dernière tentation (1951) puis fantasmée par l'Américain Dan Brown dans Da Vinci Code (2003).
La tombe de Talpiot est-elle vraiment celle de Jésus ? Un certain nombre de scientifiques et d'archéologues affirment que non. Ils ne sont pas forcément mus par leurs croyances : « Je n'exclus pas qu'on puisse trouver un tombeau de Jésus, souligne ainsi l'archéologue Jean-Sylvain Caillou, auteur d'une thèse sur les tombeaux royaux de Judée. Mais la méthode employée par ces cinéastes est très loin d'être fiable à 100 % ! » Certaines cautions scientifiques du film se rétractent : « Ils se sont bien gardé de me dire pourquoi ils avaient voulu m'interviewer ! » s'exclame François Bovon, professeur de Nouveau Testament à la Divinity School de l'Université Harvard, outré d'avoir été « utilisé » comme garant universitaire dans un film qu'il classe dans la catégorie « science fiction ».
Le Monde des Religions a repris l'enquête. D'abord, sur la fréquence des noms gravés sur les ossuaires : ils étaient trop courants à l'époque pour qu'on puisse en tirer un enseignement. 25 % des femmes s'appelaient Marie, 10 % des hommes Joseph, 10 % Jésus, indique André Lemaire, directeur d'études à l'École pratique des hautes études, spécialiste de philologie et d'épigraphie hébraïque et araméenne. En se livrant au calcul de probabilité le plus favorable au documentaire, l'archéologue Jean-Sylvain Caillou et le polytechnicien David Diano, se basant à la fois sur les inscriptions et les analyses ADN, estiment qu'il y a moins d'une chance sur 200 pour que l'hypothèse de Jocobovici (Jésus père de Judas, enterré avec sa femme Mariamne et deux de ses frères) soit la bonne. « Même si cela était le cas, ajoutent-ils, rien ne prouverait que Mariamne corresponde à la Marie-Madeleine des Évangiles et Jésus père de Judas à Jésus de Nazareth ! » Le débat reste donc ouvert entre statisticiens.
L'ADN ? La recherche d'ADN n'a pu, en fait, être réalisée sur les ossements. Les documentaristes n'ont eu accès qu'aux résidus d'ossements collés aux parois internes des ossuaires. La raison ? « La loi juive d'Israël qui exige de confier les ossements à la communauté juive orthodoxe de Jérusalem qui les inhume dans des fosses communes réservées à cet effet », explique Simcha Jacobovici.
Ils ont limité leurs analyses à deux ossuaires, ceux de Jésus et de « Mariame Kai Mara ». Ils n'ont pas le même ADN mitochondrial, donc pas la même mère. Qu'en est-il pour le père ? Motus. « Pourquoi ne pas avoir étudié les ADN de tous les défunts et diagnostiqué l'âge des morts ? », reproche Jean-Sylvain Caillou. Seul l'ossuaire de Judas avait la taille d'un ossuaire d'enfant, ce qui fait dire à Simcha Jacobovici que Judas était « un enfant de douze ans ».
Autre argument, la distance (trois kilomètres) qui sépare Talpiot du Calvaire, considéré comme le lieu où Jésus est mort et a été enseveli. Citant saint Matthieu, Simcha Jacobovici affirme que, selon les coutumes juives, « le corps de Jésus a été transporté par ses disciples jusqu'à sa tombe familiale ». L'Évangile de Matthieu (Mt 28,11-15) est en fait plus explicite : la thèse du transport du corps de Jésus par les disciples aurait été inventée par les prêtres juifs afin d'expliquer au gouverneur romain la mystérieuse disparition du corps.
Autre objection à la localisation de la tombe familiale à Talpiot : le père Christian Eeckhout, professeur de topographie à l'École biblique et archéologique française de Jérusalem, note que la famille de Jésus, originaire de Nazareth en Galilée et sans liens avec Jérusalem, n'avait aucune raison d'enterrer ses membres si loin de chez elle, au sud de Jérusalem. Le père Eeckhout ajoute qu'elle était d'ailleurs bien trop pauvre pour posséder une tombe aussi coûteuse. En outre, aucun Évangile ne mentionne la possession par la famille du Christ d'une tombe ou d'ossuaires.
D'autre part, précisent le professeur Bovon et l'archéologue Levi Yizhaq Rahmani, pour les défunts juifs ensevelis hors de leur région, l'origine devait être inscrite sur la tombe à côté du nom. Or, nulle trace d'un « Jésus le Nazaréen » sur les ossuaires de Talpiot.
Quant à l'historienne Michèle Jarton, à la fois théologienne et sociologue, elle note que si la famille de Jésus avait été inhumée en tant que chrétienne, aucun nom n'aurait été indiqué : « À l'époque, les premières communautés chrétiennes étaient persécutées et la prudence leur commandait de ne pas graver leurs noms sur les tombes au risque d'être découvertes et condamnées. » A fortiori, la famille de Jésus de Nazareth ! Les biblistes notent par ailleurs que Jésus de Nazareth n'a jamais été nommé « fils de Joseph ». Arnaud Sérandour, chercheur à l'institut d'études sémitiques du Collège de France est encore plus sceptique et estime que l'utilisation de différentes langues sur les ossuaires contredit la thèse d'une tombe familiale. « Talpiot était une tombe communautaire comme celle d'Aggée sur le Mont des Oliviers. »
Gravées dans la pierre à la hâte pour identifier les ossuaires, les inscriptions sont aujourd'hui très difficiles à déchiffrer. Dans son catalogue des ossuaires juifs de 1994, l'archéologue Rahmani a d'ailleurs fait suivre le nom de Jésus d'un point d'interrogation sur l'ossuaire attribué à « Jésus ( ? ), fils de Joseph ». Il ne déduit ce nom qu'en lisant l'inscription - plus lisible - de l'ossuaire voisin, « Judas, fils de Jésus ».
L'interprétation de l'inscription « Mariame Kai Mara » est également ambiguë. Pour certains, elle annonce, dans le même ossuaire, la présence d'une ou de deux femmes, voire d'un homme et d'une femme. Pour les cinéastes, qui le lisent Mariamene, il s'agit de la Marie-Madeleine des Évangiles. Leur argument ? Ils identifient Mariamene à Mariamne, un nom qui apparaît dans les Actes de Philippe, texte apocryphe du IVe siècle, et que François Bovon a rapproché du personnage de Marie-Madeleine. Toutefois, Bovon récuse, lui, le lien entre la Mariamne des Actes et la Mariamene de Talpiot.
La majorité des archéologues rejette même avec mépris la thèse de Jacobovici. « Accepter de la commenter aboutirait à crédibiliser des charlatans aux prétentions pseudo-scientifiques qui se servent d'une cohérence qui n'est qu'apparente pour écrire un roman », assène Pierre de Miroschedji, archéologue et directeur du Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ).
Au grand dam de Simcha Jacobovici qui, joint par téléphone, s'emporte contre « ces archéologues qui parlent statistiques et ces statisticiens qui parlent archéologie ».
Même si son documentaire ne le mentionne à aucun moment, un tombeau du Christ existe pourtant déjà. « C'est le Saint Sépulcre, situé dans la vieille ville de Jérusalem, et choisi par la tradition », rappelle le père Christian Eeckhout. L'endroit a été identifié par « la chaîne du souvenir depuis le IVe siècle » comme étant le lieu de « l'ensevelissement et de la Résurrection du Christ », explique l'historienne Michèle Jarton.
Et si les ossements de Jésus étaient un jour découverts ? « Ils n'ébranleraient pas la foi chrétienne traditionnelle », affirme le père Henri de Villefranche, professeur à l'École Cathédrale, qui prône une lecture moins matérialiste des textes. « Il y a une distance à opérer entre le Jésus de l'histoire et le Christ de la foi. »
Mgr di Falco, ancien porte-parole des Évêques de France, affiche, lui, une sérénité à toute épreuve. Il invite « les archéologues à poursuivre leurs recherches » et affirme, on ne peut plus confiant, que « l'Église n'a pas peur de la vérité ».
1.Le Tombeau de Jésus, de Simcha Jacobovici et Charles Pellegrino, version française chez Michel Laffont, 2007
[GAETANE DE LANSALUT Publié le 1 juillet 2007 - Le Monde des Religions n°24]


L'enterrement de Jésus selon les Évangiles
Écrits entre l'an 60 et l'an 100 de notre ère, les Évangiles placent le tombeau du Christ dans une carrière à ciel ouvert d'abord située « près des murs de Jérusalem » mais plus tard réintégrée à l'intérieur de la vieille ville grâce aux remparts d'Hérode Agrippa (au Ier siècle de notre ère). Le fond de cette carrière était rempli de terre (pour planter des jardins) ; en son milieu subsistait un rocher de quatre mètres de haut, appelé le Calvaire (ou Golgotha, « crâne » en araméen), surmonté de nombreuses croix pour crucifier les condamnés - une pratique très courante à l'époque, généralement réservée aux criminels romains. Des tombes étaient creusées sur les flancs de la carrière. L'une d'elle, neuve, appartenant au riche Joseph d'Arimathie, ami secret de Jésus, deviendra celle du Nazaréen.
Le jour de la Crucifixion (la veille de Pâque, un vendredi 7 avril 30) et pour s'assurer que Jésus serait enterré selon la loi juive, Joseph d'Arimathie a réclamé son corps au procurateur romain Pilate, l'a descendu de la croix et enveloppé d'un linceul, avec de la myrrhe et de l'aloès. Il fallait faire vite car les cadavres des condamnés devaient être enterrés avant la tombée de la nuit. Joseph d'Arimathie est entré par une porte basse en roulant une grosse pierre devant l'entrée et a enseveli le corps. La sépulture ne devait être que provisoire. Mais le troisième jour, le lendemain du sabbat, des femmes, Marie de Magdalena en tête, vinrent s'enquérir du mort. Elles découvrirent alors la pierre de l'entrée déplacée. Le tombeau était vide, Jésus ressuscité.

L'ossuaire manquant de Talpiot : celui de Jacques le Mineur ?
L'Autorité israélienne des antiquités, qui avait entreposé les dix ossuaires de Talpiot en 1980, n'en a montré que neuf à Simcha Jacobovici. Aucune raison n'a été avancée pour expliquer une disparition, mais le réalisateur est formel : l'ossuaire manquant est celui de « Jacques fils de Joseph frère de Jésus ». Celui-ci était en effet apparu sur le marché des antiquités en 2002. Ses arguments ? La patine (le matériau qui adhère à la pierre), de la même composition que celle des ossuaires de Talpiot ; et l'inscription, qui correspond vraisemblablement à celle de l'apôtre Jacques le Mineur. Une présence en ce lieu qui, selon le statisticien Feuerverger, porterait à 29 999 chances sur 30 000 la probabilité que la tombe de Talpiot soit celle de Jésus. Mais c'est ignorer deux éléments contraires : l'ossuaire de Jacques a été vu, par André Lemaire, le spécialiste d'épigraphie hébraïque et araméenne, sur une photographie datant des années 1970, donc avant l'ouverture de la tombe de Talpiot (1980) et ses dimensions ne correspondent pas à celles de l'ossuaire manquant.


Shimon Gibson, archéologue : « Il ne s'agit pas de la tombe de Jésus. »
Professeur d'archéologie à Jérusalem et spécialiste de l'époque biblique, Shimon Gibson a découvert la nécropole de Talpiot. Il reste sceptique quant aux conclusions des auteurs du documentaire le Tombeau de Jésus.
Vous êtes en quelque sorte à l'origine de cette affaire puisque c'est vous qui avez découvert cette tombe...
En 1980, sous la direction de l'archéologue Yossef Gat, j'ai effectivement découvert une tombe datant de l'époque du Second Temple dans la proche banlieue de Jérusalem. Ce type de fouilles était courant il y a une trentaine d'années. Jérusalem s'agrandissait et les promoteurs tombaient souvent sur des vestiges de l'Antiquité en procédant aux fondations. Somme toute, cette découverte nous paraissait assez banale et nous n'avons alors établi aucun lien avec des personnages du Nouveau Testament. Les prénoms qui apparaissaient sur la tombe (Jésus, Marie, Joseph...) étaient très répandus à l'époque. Et puis, il était mentionné, entre autres, « Judas, fils de Jésus » ce qui ne correspondait en rien aux Écritures. On n'a donc jamais imaginé que cela puisse être un caveau de la famille de Jésus.
Vous êtes présenté par les réalisateurs comme une des principales cautions scientifiques du documentaire. Est-ce à dire que vous avez changé d'avis ?
Je voudrais bien préciser les choses. Il est exact que j'ai donné des conseils aux réalisateurs de ce documentaire. Concernant la conférence de presse, je voulais être sur place pour répondre aux questions du public et donner des informations scientifiques. Cela ne veut pas dire que je soutiens la thèse de Cameron et de Jacobovici. J'ai dit dès le début que j'étais très sceptique quant à leurs conclusions. Jusqu'à aujourd'hui, je reste convaincu qu'il ne s'agit pas de la tombe de Jésus ni même d'un caveau regroupant des membres de sa famille.
Pourquoi ?
D'abord, comme je vous l'ai dit, à cause de la banalité des prénoms inscrits sur la tombe. Si vous aviez crié ces prénoms sur un marché de la Jérusalem antique, des dizaines de personnes se seraient retournées. Ensuite, les réalisateurs estiment que le prénom « Mariyamné » correspond en fait à « Marie-Madeleine » en se basant sur les Actes de Philippe, un écrit publié 350 ans après la mort de Jésus. Mais selon mes recherches, il s'agirait plutôt de deux prénoms, Myriam et Mara, probablement une mère et sa fille, ou bien deux sœurs. Encore une fois, il n'y a aucun rapport avec les Évangiles. Pour que la thèse soutenue dans le documentaire soit crédible, il aurait fallu trouver des indices plus tangibles comme, par exemple, « Jésus de Nazareth » écrit sur la tombe.
Estimez-vous que vous avez été utilisé par Cameron et Jacobovici ?
Comme je leur ai donné des conseils, ils ont fait croire que je partageais leurs idées. Je ne trouve pas le procédé très honnête. Cela dit, même si j'ai dit à Cameron que je n'étais pas d'accord avec lui, je soutiens son droit à faire un tel film. Le passé n'appartient pas qu'aux archéologues ou aux historiens, il appartient à tout le monde. Chacun peut livrer sa version des choses. D'une certaine manière, j'envie la liberté de ces réalisateurs. Moi, quand je dis quelque chose, c'est basé sur trente années de recherches, sur des écrits, sur des fouilles, des expériences etc. Eux, ils s'en tiennent à des déductions qui leur semblent logiques. Le problème, c'est que la logique d'aujourd'hui n'est pas forcément celle d'il y a deux mille ans.
[Propos recueilli par STEPHANE AMAR - Publié le 1 juillet 2007 - Le Monde des Religions n°24]