LES GRANDES VOIES PRE-CHRETIENNES DU SALUT - Chapitre Unique : Naissance du monothéisme


Nous sommes à la période axiale, au milieu du Ier millénaire avant note ère. La Perse et la Mésopotamie, jusqu’aux rivages orientaux de la Méditerranée, vont commencer à rompre avec leurs anciennes traditions qui ne suffisaient plus à répondre aux aspirations de l’« homme moderne » de ce temps. Cette révolution les conduira vers l’élaboration de la croyance en un Dieu unique, le monothéisme. La Grèce, patrie des dieux de l’Olympe, s’engage elle aussi dans son tournant axial. Mais de manière étonnante. La Grèce prendra en effet ce tournant par le biais, non pas de dieux et d’une religion constituée,  mais de la sagesse et de la philosophie.



I.              Sagesses grecques

En recourant à la philosophie, les Grecs ne vont pas tant interroger les dieux et les esprits que l’homme et l’esprit – même si les dieux ne sont pas absents de leurs réflexions. Quand au contact avec le divin, il sera recherché moins par la prière publique que par les cultes dits à mystères.



Naissance de la philosophie

Comme tous les autres peuples, les Grecs tentent d’expliquer le pourquoi de l’univers. Leur mythologie est certes prodigue en récits sur l’origine du monde né de Chaos, mais dès le VIe siècle avant notre ère apparaissent les premières tentatives d’apporter des réponses « rationnelles » à cette interrogation.

A la fois mathématicien, philosophe et politicien, le présocratique Thalès (v.625-v.547), qui fait partie de ceux que l’on appelle les « sept sages de la Grèce », voit en l’eau le principe de toutes choses. Il fonde l’école de Milet qui établit une distinction entre le naturel et le surnaturel : la nature peut être intelligible par elle-même. Anaximène, l’un des disciples de Thalès (v.585-v.525), contredira le maître en affirmant que tout dérive de l’ai plutôt que de l’eau.

C’est néanmoins toute une nouvelle structure de pensée qui commence avec cette école : l’univers, incluant les humains qui en font partie, est perçu comme une unité. Pour connaître l’univers, l’homme doit donc commencer par le plus accessible, c’est-à-dire par se connaître lui-même, ce qui est affirmé de manière nette chez Héraclite. Ce dernier est par ailleurs l’un des premiers Grecs à développer la notion de Logos, qu’il situe à l’origine de la pensée humaine. Le Logos, dit-il, signifie certes la parole mais est en fait la raison créatrice de sens, voire créatrice de réalité. A la suite d’Héraclite, la philosophie grecque désignera, à travers le Logos défini à la fois comme parole et raison, une rationalité gouvernant le monde, la source des idées selon Platon, qu’un certain nombre de philosophes nommeront le principe suprême. Relu au début du Ier siècle par le philosophe juif Philon d’Alexandrie, le Logos sera perçu comme la pensée ou la parole de Dieu dont l’élément principal est le pneuma, le souffle vital ou divin qui donne la vie. Philon influera à son tour l’évangéliste Jean qui identifiera le Logos à la deuxième personne de la sainte Trinité, incarnée en la personne de Jésus.

Néanmoins, en ce VIe siècle, l’influence des philosophes se fait discrète, en raison de leur éloignement géographique.

Au Ve siècle avant notre ère, Anaxagore (v.500-v.428) est le premier philosophe à s’installer à Athènes où il a pour élève Périclès et Euripide. Dans une cité où la croyance en les dieux de l’Olympe est profondément enracinée, il sème le doute en affirmant que l’univers est formé d’une combinaison de « qualités » élémentaires indécomposables, ordonnées par ce qu’il appelle le Nous, qu’il définit comme l’intelligence organisatrice et directrice du monde. Accusé d’athéisme, Anaxagore est condamné à mort. Il fuit Athènes. Mais dans la principale cité grecque, il a introduit le ver de la philosophie dans le fruit de la cosmogonie.



L’école socratique

La légende veut que Socrate (v.470-v.399) ait connu Anaxagore à Athènes et qu’il ait été, dans un premier temps, fasciné par la théorie du Nous en tant que principe de l’univers, avant le prendre ses distances avec son aîné. Tout en souscrivant au Nous, Socrate refuse en effet de la considérer comme un principe simplement physique, mécanique : lui-même défend une idée du Bien qui, à ses yeux, ne peut se réaliser pleinement dans un univers guidé par de simples lois de la nature. Socrate a une cinquantaine d’années quand il entame une carrière philosophie errant. Il se concentre sur l’homme et la morale, affirme la transcendance des valeurs et fonde la sagesse sur un divin envers lequel il affirme sa foi. Comme les sophistes qui l’on précédé, Socrate flâne dans les rues d’Athènes pour prodiguer, non pas des enseignements, mais une manière de savoir. Il se présente en effet, plutôt qu’en maître, un accoucheur d’idées. « Je sais que je ne sais rien », répète-t-il à ceux qui le suivent. Sa technique est fondée sur l’ironie : il joue à l’ignorant, voire au bouffon, jusqu’à déstabiliser son interlocuteur, jusqu’à le mettre à nu pour provoquer une prise de conscience et le conduire, si sa nature s’y prête, à l’expérience de la vérité. Il est en tout cas convaincu qu’un homme qui applique le célèbre « connais-toi toi-même », ne peut choisir le mal. Lui-même dit entendre la voix de sa conscience qu’il appelle son « daïmon », littéralement son démon, un génie familier qu’il considère comme une émanation de la divinité qui se substitue aux oracles pour faire parvenir aux hommes le message des dieux. A-t-il, par ses idées, perverti la jeunesse athénienne ? Tel est le crime principal dont il est accusé, à côté de celui de rejeter les dieux de la cité, au profit d’autres dieux, en particulier le daïmon. Il est condamné à mort par empoisonnement. Avant de mourir, dans un dialogue sur l’immortalité de l’âme que Platon consigne dans le Phédon, Socrate affirme que le sage peut espérer un séjour divin. Sa mort dans des circonstances aussi tragiques contribue à populariser sa manière de philosopher.

Platon a vingt ans quand il rencontre Socrate. A la mort de son maître, Platon entreprend un voyage de douze ans qui lui fera côtoyer des pythagoriciens et le mènera jusqu’en Egypte, puis il revient à Athènes y fonder l’Académie. C’est là qu’il organise sa pensée fondée sur la quête de l’immuable, de l’essence, par-delà la monde sensible, insaisissable parce que constamment en mouvement. Cette essence, dit-il, ce sont les Idées, seules réalités incorruptibles : Idées du Vrai, du Beau et surtout du Bien qui est le Divin, un principe suprême, un absolu qu’il cherche dans la réflexion et la philosophie. Plus encore que son maître Socrate, Platon affirme qu’en se libérant des chaînes de ses sens et de ses désirs, de ses ambitions et de ses passions, l’homme peut accéder au vrai savoir et, par-delà ce savoir, à la vision d’Agathon, le Bien suprême. Toutefois, précise-t-il, cette vision reste imparfaite : elle ne peut se réaliser pleinement qu’après la mort. Platon est en effet convaincu de l’immortalité de l’âme, donc du salut individuel, au point d’affirmer que c’est la réminiscence de souvenirs oubliés à la naissance, souvenirs d’un séjour de l’âme dans un monde supérieur, qui permet à l’homme de connaître les Idées. Croyant en une métempsycose purificatrice, il décrit celle-ci notamment dans le mythe d’Er qui clôt La République. Revenu à la vie vingt jours après sa mort, le soldat Er y décrit le lieu du Jugement où il s’est rendu et où les âmes se voient désigner leur prochaine incarnation, sous forme humaine ou animale. Inspirée des pythagoriciens, cette thèse sera reprise par Plotin et le courant néoplatonicien. Sa conception globale de l’univers, tout en se fondant sur le raisonnement, pose de manière affirmée l’omnipuissance du divin que seuls les philosophes peuvent appréhender. C’est pour cette raison, précisera-t-il, que ce sont les philosophes qui dirigent la Cité idéale et imposent à la masse les décisions les plus justes possible.



Tous les philosophes grecs qui succéderont à Platon feront référence à lui, soit pour appuyer ses idées, soit pour les critiquer. C’est le cas, notamment, d’Aristote, élève à l’Académie de Platon, avant de fonder sa propre école, le Lycée, où il se démarque nettement de l’enseignement platonicien. S’il croit en l’existence de formes universelles, Aristote réfute celle des Idées – ainsi que la dissociation de l’esprit et de la matière, selon lui étroitement liés. Pour lui, la connaissance vient des sens et ce n’est pas l’expérience intérieure de la réminiscence des Idées mais l’expérience sensible qui est au fondement de la connaissance rationnelle. Philosophe réaliste, Aristote concède toutefois à Platon l’existence d’une part de divin en tout homme. Mais il pose une nouvelle conception du divin, qu’il nomme l’ « Etre premier » ou le « Premier moteur immobile », transcendant et intelligible, vers lequel tous les êtres sont attirés en un mouvement d’amour. C’est en ce sens qu’il qualifie ce divin de « cause finale », ajoutant toutefois qu’il peut également, bien qu’immobile et essentiellement attractif, exerce une action efficiente sur l’univers. On voit ainsi se dégager, sous l’impulsion enclenchée par Socrate et confirmée par Platon et Aristote, deux idées également centrales dans les religions monothéistes qui se disent « révélées » : d’une part, celle d’un principe premier unique, que les juifs puis les chrétiens et les musulmans nommeront Dieu. D’autre part, celle d’une attirance de l’individu pour cette puissance dont la proximité permet le salut de l’âme. La pensée des philosophes reste très élitiste. Cependant, alors que la religion gréco-romaine finira par s’éteindre au profit du christianisme, les concepts des philosophes imprégneront la pensée juive tardive et la pensée chrétienne. Cela est particulièrement vrai pour les concepts développés par les stoïciens.





Epicuriens et stoïciens

A la mort d’Aristote, Alexandre le Grand, qui a été son élève, a édifié un immense empire jusqu’au lointain Orient. Deux philosophes, issus des rangs de  l’Académie, fondent deux écoles qui proposent deux visions radicalement opposées, aussi bien de la quête du bonheur individuel que de la relation de l’homme au monde qui l’entoure et, plus largement, à l’univers et à ses principes organisateurs.

Vers la fin du IIIe siècle, Epicure inaugure son école, estimant que l’autosuffisance est gage de liberté. Contrairement à l’assimilation ultérieure entre épicurisme et quête du plaisir, prône une vie sobre, qui satisfait sans excès les désirs. Le bonheur épicurien, un peu à la manière de la philosophie de Bouddha, est l’éloignement de tout ce qui peut être cause de souffrances, à commencer par les désirs et les passions. D’où le retrait du monde qu’il prône qui n’est en rien une quête de salut dans l’au-delà : Epicure est formel, après la mort, il n’y a rien. D’ailleurs il ne croit pas en dieux. Nous n’avons donc rien à craindre d’eux… ni à en attendre non plus. Probablement à cause de son pessimisme profond, la doctrine épicurienne reste circonscrite.

C’est à la même époque que Zénon inaugure sa propre école qui connaît un vif succès. Il prodigue ses enseignements sous un portique, stoa en grec, d’où dérive le nom de son école, dite stoïcienne. Au pessimisme épicurien, le stoïcisme oppose en effet un optimisme fondamental reposant sur son constat d’une profonde harmonie, d’une « sympathie » de l’univers qui ne peut subsister si l’on exclut l’existence d’une action divine, à la fois omniprésente et bonne puisqu’elle agit dans le sens du Bien. Ce divin ne peut pas être un simple principe, comme l’affirment les platoniciens : seul un corps peut, dans leur entendement, agir sur cet autre corps qu’est l’univers. Les stoïciens donnent au corps divin le nom de pneuma, un souffle invisible bien que réel, qui traverse toute chose, qui est présent en toute chose, de la petite pierre à l’être humain, et même dans le vide qui, de ce fait, n’est pas vraiment vide. Mais, par rapport aux autres éléments, l’humain possède une caractéristique supplémentaire du pneuma : le logos, qui est à la fois langage et raison. C’est dans l’optique de l’harmonie universelle que les stoïciens réfléchissent à la question du mal : le seul vrai mal est celui que nous pouvons commettre de manière délibérée, parce qu’il va à l’encontre de l’harmonie voulue par le dieu bon et organisateur. Un dieu qui a assigné à chaque individu une persona, c’est-à-dire un rôle qu’il se doit de jouer de la meilleure manière possible, en sachant qu’il lui est inutile de lutter contre le sort qui lui a été destiné. Le but ultime de la philosophie stoïcienne est donc en quelque sorte de se soumettre à la volonté du dieu : en atteignant la sérénité de l’acceptation, l’homme gagne ainsi le vrai bonheur. C’est cette maîtrise de soi, voire cette impassibilité face au mal et à la souffrance, qui vaudra aux stoïciens la réputation, bien peu fondée, de philosophie pessimiste, alors que c’est une philosophie d’abord orientée vers la sérénité. Rationnellement monothéiste, le stoïcisme sera la grande philosophie de la Grèce.  Au Ier siècle de note ère, le judaïsme et le christianisme s’inspireront très certainement des concepts stoïciens de la divinité pour affirmer de manière forte le pouvoir organisateur du Dieu du monothéisme et de l’omniprésence de sa puissance agissante non seulement au niveau de l’univers, mais de chaque individu et de chaque élément de la création.



Les néoplatoniciens

Rome conquiert la Grèce au IIe siècle avant notre ère, mais la pensée grecque avec ses écoles de philosophie continue de dominer le monde romain. En dépit d’un stoïcisme triomphant, le platonisme continue d’avoir quelques adeptes. Plotin, qui naît au début du IIIe siècle de notre ère, se présente comme l’un de ceux-là. Il fonde ce qui est considéré comme la dernière école philosophique gréco-romaine, dite néoplatonicienne.

De Platon, Plotin retient essentiellement la théorie d’un principe supérieur, l’Un, dont émane le monde sensible. L’Un représente la transcendance absolue du Bien ; le sensible, reflet très dégradé de l’Un, est le siège du Mal. Il ne s’agit pas pour autant d’un système dualiste qui oppose le bien au mal, mais d’une vision unitaire avec deux pôles. Cet Un est l’objet de toute la réflexion de Plotin et de l’école néoplatonicienne. Affirmant bien sûr l’immortalité de l’âme qui est dans son essence de nature divine, Plotin précise que celle-ci peut ne pas réaliser en une seule vie son rapprochement avec le divin. Et il reprend la théorie de la métempsychose affirmée par Platon.

Plotin est un mystique pur qui influencera les pères de l’Eglise chrétienne en dépit de la profonde méfiance, voire des attaques réciproques entre chrétiens et néoplatoniciens. Son disciple et successeur Porphyre exprimera dans son traité Contre les chrétiens l’essentiel des reproches formulés par Plotin à ces derniers, en particulier ce qu’il considère l’Un au-delà du langage, au-delà des catégorisations, au-delà même de tous les attributs d’être, de volonté ou d’existence qui sont des concepts issus de la pensée humaine. Porphyre affirme donc que le Dieu des chrétiens est une divinité inférieure au Dieu suprême, le seul Dieu, celui de la philosophie.

En 529, l’empereur Justinien interdit l’enseignement à tous les non-chrétiens : l’école néoplatonicienne ferme ses portes.



Les mystères

Parallèlement à la philosophie qui cherche à sonder par l’intellect l’énigme du monde, la Grèce développe de manière précoce ce que l’on appelle les mystères, des cultes initiatiques qui ne cherchent pas tant à comprendre le divin qu’à réaliser la fusion en lui. Au Ve siècle avant notre ère, l’essor des cités entraîne celui des campagnes où développe une nouvelle classe bourgeoise d’agriculteurs. Deux divinités agraires émergent de cette classe : Déméter, la Terre Mère et son fils Dionysos. Leur culte diffère de celui des dieux de l’Olympe. Ces deux divinités sont au cœur des mystères qui, bien que contestant la religion des cités, vont se développer et connaître un succès populaire, grâce au salut qu’ils offrent en échange de l’initiation.

Le principal culte à mystère issu du dionysisme est l’orphisme qui tire son nom d’Orphée, un poète mythique qui, par sa voix, réussit à charmer les puissances des enfers pour en libérer son amante Eurydice. Il devint le symbole de la possibilité d’échapper à ce monde de matière pour accéder à celui de la transcendance. Vivant éloignés des cités, les adeptes de l’orphisme professaient que l’homme a une double origine, titane et divine. La première, qui se réfère aux Titans ennemis des dieux, est une souillure qui pousse l’homme vers le mal. Le deuxième est celle dont il faut apprendre à se souvenir pour « revenir » au monde divin. A Crotone, Pythagore organise son école sur le modèle orphique. Il est le premier philosophe connu à enseigner la métempsycose. Pour libérer l’âme divine et immortelle de sa prison corporelle, et lui permettre de regagner l’éther, son état originel d’avant la déchéance, il applique à ses disciples des règles de vie très strictes, entièrement régies par un souci de pureté, incluant la méditation, la chasteté et le végétarisme. Nous savons très peu de chose de Pythagore, célèbre pour son théorème – son existence est même mise en doute en raison de l’absence de traces directes de sa vie et de son œuvre.

On en sait à peine plus sur les mystères d’Eleusis qui se développent dans le cadre du culte  de Déméter, beaucoup moins transgressif que celui de Dionysos. Situé sur le territoire d’Athènes, le temple d’Eleusis a accueilli les initiations de plusieurs penseurs grecs, parmi lesquels Platon. Ouverts à tous ceux qui parlent le grec et n’ont pas commis d’homicide, y compris les esclaves et les étrangers exclus des cultes publics, les mystères d’Eleusis représentent une voie de salut personnel choisie par celui qui s’y engage. Le culte d’Eleusis est considéré comme le modèle des mystères qui vont se répandre, en particulier à la période hellénistique, à partir du IIIe siècle avant notre ère, et vont rester populaires jusqu’à leur interdiction par ordre de l’empereur, à la fin du IVe siècle de notre ère, dans une Rome devenue chrétienne.



II.             Zoroastrisme



Tandis que dans l’Indus, quelques individus commencent à se révolter contre les rigidités du védisme sur lequel règnent des brahmanes tout-puissants, un scénario identique se dessine dans la Perse des environs du VIIe siècle avant notre ère, qui vit au rythme des sacrifices commandés par des familles aristocratiques guerrières, et exécutés à grands frais par des bataillons de prêtres, devant le feu qui ne s’éteint jamais. La liturgie s’est tellement complexifié qu’elle est devenue l’objet même de la religion. Et la religion est devenue tellement coûteuse que le peuple en est de facto écarté.



Zoroastre, prophète du Dieu unique

C’est dans ce contexte que naît Zoroastre (Zarathoustra en ancien iranien), entre le IXe et le VIIe siècle avant notre ère – certains contestent même l’historicité du personnage. La réalité d’un personnage ayant autrefois existé et ayant donné l’impulsion à un chambardement de l’aryanisme semble tout de même plausible. L’Occident connaît en tout cas Zoroastre depuis l’antiquité, comme l’initiateur du culte d’un Dieu unique clairement nommé, identifié et personnalisé         .

Selon la tradition, c’est au cours d’une méditation que Zoroastre a sa première vision. Alors qu’il est retiré dans sa grotte au fond du désert, qu’un être de lumière lui apparaît, neuf fois plus grand qu’un humain : c’est l’Esprit saint, un archange qui le conduit au ciel où Zoroastre se retrouve face à Ahura Mazda, littéralement le Seigneur Sage. C’est du nom du dieu Mazda que découle l’appellation mazdéisme qui est donnée au zoroastrisme dans sa forme ancienne. De ses dialogues (sept rencontres en dix ans) avec celui qui lui dit être le Dieu suprême, le prophète persan obtient la révélation du sens de la vie, de la réalité de la religion et du devenir de l’homme et de l’univers. Il la consigne, selon la tradition, dans ses dix-sept Gatha où, rompant avec l’impersonnalité des textes avestiques, il utilise le « je » quand il parle à Dieu.

La carrière prophétique de Zoroastre débute dans les difficultés. Il introduit dans la religion un élément qui déchaîne contre lui la colère du clergé : il met en avant la suprématie de la dévotion personnelle, du contact direct entre le fidèle et son dieu, Ahura Mazda, le Sauveur unique.



Ahura Mazda

Le pivot de la révélation zoroastrienne est la radicalisation de l’idée du Dieu unique. Ce Seigneur qui est spenta (bon et saint) et qui a créé l’univers ex nihilo par sa seule pensée, ainsi qu’il est dit dans le Yasna – la partie de l’Avesta, le livre sacré zoroastrien, qui inclut les Gatha. Ce Dieu est unique, omnipuissant et omniprésent. C’est un Dieu très personnel, qui connaît bien chacune de ses créatures. C’est enfin un Dieu avec lequel le fidèle peut et doit entretenir des relations intimes.

Bien qu’il soit une déclaration monothéiste sans équivoque, le zoroastrisme a longtemps traîné une réputation dualiste infondée avec un dieu du Bien et un dieu du Mal. Le démiurge Ahura Mazda, créateur de l’univers, est par ailleurs le père de plusieurs entités des jumeaux, Spenta Mainyu et Angra Mainyu. Spenta Mainyu, dit l’Esprit Saint ou l’Esprit Bienfaisant (Spenta signifie littéralement saint ou sacré, et Mainyu, l’Esprit) a choisi le Bien et la vie. Son jumeau Angra Mainyu (Angra évoque le Mal, le chaos et la destruction), a préféré le Mal et la mort. Et il lutte depuis pour pervertir la création. Ce qui n’est pas sans rappeler Satan, créé ange par le Dieu de la Bible. Angra n’est pas l’égal d’Ahura, pas plus que dans les théologies juive, chrétienne ou musulmane Satan n’est l’égal de Dieu.

Il faut dire que le Ciel de Zoroastre est peuplé d’un nombre incroyable d’entités, qui sont toutes des émanations du Dieu unique.



Le Bien et le Mal

L’élément fondamental et inédit que Zoroastre met en avant, c’est la notion de liberté de l’individu : chacun, affirme-t-il, peut et doit choisir entre le Bien et le Mal, et chacun est pleinement libre dans ce choix. A aucun moment ce choix n’est une obligation : chacun est responsable de ses actes, et il devra plus tard en rendre compte. C’est ainsi qu’il met en place la première religion éthique de l’histoire de l’humanité. Dans ses Gatha, il donne des exemples de ce bien-agir éthique. C’est la conduite droite qui surpasse en mérites les rites et les sacrifices. Trois mots résument la doctrine éthique du prophète persan : Bonnes Pensées, Bons Mots, Bonnes Actions.

Cette notion de libre arbitre, qui nous paraît aujourd’hui tout à fait naturelle, est révolutionnaire à une époque et dans un contexte où l’individu n’a pas de valeur en tant que tel, où il n’est qu’un élément de son clan dont la survie prime avant toute chose.

Il faut également noter que dans le zoroastrisme comme dans les monothéismes ultérieurs, la lutte entre le Bien et le Mal n’est pas éternelle. Se démarquant de la cosmogonie védique qui postule un temps cyclique fait d’éternels recommencements, il annonce une transfiguration définitive du monde, l’instauration d’un nouveau règne de justice.



Le salut individuel

Mircea Eliade a relevé l'influence du zoroastrisme sur la pensée religieuse de l’Occident à travers la mise en avant d’idées novatrices. Il cite, outre le mythe du Sauveur, l’élaboration d’une eschatologie optimiste proclamant le triomphe final du Bien et le salut universel, ainsi que la doctrine de la résurrection des corps. Certes, Zoroastre n’a pas « inventé » l’idée du paradis : cette idée existe depuis près de un millénaire en Egypte.

De manière tout à fait originale, Zoroastre prophétise que le juste agit d’abord dans la perspective du salut de l’âme promise à la béatitude éternelle au paradis. Ce salut, insiste-t-il, ne peut s’acquérir ni par le pouvoir ni par l’argent : rois et paysans sont égaux devant la mort. Et c’est de son vivant que chacun doit œuvrer pour son salut individuel.

L’eschatologie zoroastrienne préfigure de manière étonnante celle qui sera reprise par le christianisme, par le judaïsme tardif et par l’islam, affirmant la théorie du salut en une seule vie et un destin différencié pour chaque individu. Zoroastre scinde l’au-delà en un paradis et un enfer (inexistants dans l’Egypte ancienne où l’alternative au paradis était la dissolution de l’âme), instaure le principe d’une purification par le passage dans cet enfer, et inclut un élément que l’on ne retrouve dans aucune doctrine antérieure : la croyance en un jugement collectif, le Jugement dernier, rendu à la fin des temps. Quant à la résurrection des morts, qui concerne le plus grand nombre, elle interviendra à la fin des temps, après la bataille entre les forces du Bien et celles du Mal qui se soldera par la victoire du Bien.



Mérites et pratiques

Dans les Gatha, les hymnes que l’on dit composé par Zoroastre en vieil avestique, une langue antérieure au VIe siècle avant notre ère, le rituel tient une place ténue. Zoroastre est obnubilé par la gloire d’Ahura Mazda et de son panthéon, et décidé à en finir avec le ritualisme excessif de la religion de son époque, qu’il considère être une fausse religion.

Comme le bouddhisme, comme plus tard le christianisme puis l’islam, le zoroastrisme conquiert les masses grâce à la conversion des rois. Quand Cyrus 1er (640-600) fonde la dynastie achéménide, le zoroastrisme constitue probablement la religion majoritaire en Iran. Mais il lui faudra attendre Darius 1er, qui monte sur le trône vers 522 avant notre ère, pour devenir religion d’Etat, une position qu’il conservera jusqu’à la fin de la dynastie sassanide, vaincue par l’islam en 651. Né d’une intuition mystique, le zoroastrisme s’empêtre dès lors dans ses compromissions avec le pouvoir. Dans les temples richement dotés s’installent des hiérarchies de prêtres, qui élaborent des constructions dogmatiques reposant sur le message du fondateur mais le détournant avec allégresse. Des divinités sont érigées au sommet du panthéon : Mithra, Anahati… Zoroastre a insisté sur le salut de l’âme ; les clercs le monnayent à coups de confessions et d’indulgences chèrement acquises. Le pacte tacite entre religion et le pouvoir est malheureusement bien connu : le roi défend la « Bonne Religion » et combat les hérésies, les clercs sacralisent l’ordre social, jusqu’à concéder au monarque le titre de prêtre suprême et de représentant d’Ahura Mazda sur terre.

C’est donc une religion très ritualisée, complexe, au panthéon foisonnant et aux prêtres puissants que l’islam rencontre quand il arrive en Perse au milieu du VIIe siècle. Le zoroastrisme paye lourdement le prix de la conquête arabe : ses temples sont saccagés, ses manuscrits brûlés, ses fidèles se laissent volontiers séduire par la simplicité de la religion musulmane sur laquelle ne pèsent ni le poids des prêtres ni celui des entités célestes multiples. Le siècle qui suit est celui de persécutions massives. Les zoroastriens trouvent refuge en Inde. Ils sont aujourd’hui une communauté en voie de disparition (100.000 à 150.000 fidèles dans le monde en 2000).



III.                        Le judaïsme



Quelque part autour du XVIIIe siècle avant notre ère, le chef d’une tribu de nomades quitte la ville d’Ur avec les siens pour rejoindre les rivages de la Méditerranée. Abram, tel était son nom, obéit ainsi à une injonction de Yahvé, son dieu, qui lui offre la terre de Canaan (Genèse 15,18). Les recherches historiques et archéologiques n’ont révélé aucun indice confirmant l’existence réelle d’Abraham. En quittant Ur, Abraham emporte avec lui des traditions répandues chez les peuples sémitiques de sa terre d’origine (Genèse, 12,6-9). Yahvé n’est pas encore le Dieu unique et universel, créateur du monde : il est le dieu du peuple d’Israël, coexistant avec les dieux des autres peuples.



Le peuple de l’Alliance

Nous n’avons pas d’indices sur ce qu’était la religion des Hébreux jusqu’à l’Exode, vers le XIIe siècle avant notre ère. La Genèse, qui raconte leur épopée, a commencé à être rédigée tardivement, vers le VIIIe siècle avant notre ère selon les estimations les plus sérieuses, et si elle s’ouvre par une affirmation forte de la croyance en un Dieu unique, il est certain que celle-ci reflète les convictions ultérieures d’Israël.

Chez tous ces peuples sémitiques, le rôle du prophète, le nabi, est d’être la courroie de transmission entre la divinité, dont il reçoit le message, et le peuple, auquel il le délivre. Son dieu lui parle en rêve ou dans une transe, et son message ne concerne pas un individu mais un fait majeur, touchant l’ensemble du peuple et son devenir.

La tradition juive nomme ses premiers prophètes des patriarches. Elle fait d’Adam le premier patriarche qui va jusqu’à Noé, et qui recommence après le déluge pour inclure Abraham, son fils Isaac, et enfin son petit-fils Jacob qui clôt cette prestigieuse lignée en prenant le nom d’Israël. Les douze fils de Jacob sont, selon la tradition biblique, considérés comme les fondateurs des douze tribus d’Israël.

L’histoire proprement dite du peuple juif commence avec sa sortie d’Egypte, où il était tenu en esclavage par la pharaon. Il est très difficile, là aussi, de démêler la vérité de la légende concernant cet épisode qui se serait déroulé au XIIIe siècle avant notre ère, et dont l’acteur principal est Moïse. Nous ne disposons d’ailleurs d’aucune preuve archéologique attestant l’existence du personnage. La première mention d’Israël figure sur une stèle du pharaon Méneptah, vers 1200. Selon l’Exode, le libre biblique qui narre la sortie d’Egypte (et qui a été probablement rédigé vers le VIe siècle avant notre ère, en reprenant une vieille tradition orale), Moïse était marié à une « étrangère », fille d’un prêtre de Madiane, un peuple du désert qui semble avoir disparu au Xe siècle avant notre ère. Les Madianites adoraient un dieu qui s’appelait Yaho ou Yahvo (Exode 3,1-6). Après la sortie d’Egypte, Madiane est la première halte des esclaves libérés. Yaho préfigure le Dieu unique de Moïse, celui qui révèle son nom sous forme d’un tétragramme, YHWH, et qui lui transmet la Loi. Moïse est considéré être, avant même Zoroastre, le premier fondateur connu et nommé d’une religion.

Les Hébreux errent quarante ans dans le désert. Ils sont alors prompts à adorer d’autres dieux. André LEMAIRE, l’un des meilleurs spécialistes des origines de la Bible, note que « le caractère de ce yahvisme primitif est difficile à cerner. Cependant, rien n’indique qu’il a été monothéiste ; il était plutôt monolâtrique avec un culte aniconique (dépourvu de représentations figurées) comportant bénédictions et sacrifices de communion dans le cadre, d’un sanctuaire avec autel, stèle(s) et buisson sacré ». Moïse n’atteindra pas la Terre promise : il meurt à ses portes. Quand au « peuple élu » qui s’installe sur la Terre promise, il retombera à plusieurs reprises dans la tentation polythéiste. Les épisodes de rébellion des juifs contre Yahvé sont nombreux, et le Dieu d’Israël y répond en punissant son peuple, en le divisant. L’alliance reste pourtant indéfectible. L’existence de la royauté davidique est attestée par une stèle araméenne du IXe siècle avant notre ère qui mentionne la « maison de David », mais aucune source hormis la Bible ne raconte la royauté de son fils, Salomon, célèbre pour sa sagesse. La tentation polythéiste de Salomon dans ses vieux jours signe un nouvel épisode noir pour le peuple élu qui se divise entre un royaume d’Israël, au nord, et un royaume de Juda autour de Jérusalem, au sud. Le premier est conquis par Sargon d’Assyrie, vers 720 avant notre ère. Le second se maintient un siècle et demi de plus, période durant laquelle Josias (640-609), l’un des rares rois qui, selon les deux livres des Rois et celui des Chroniques qui donnent un résumé de chaque règne, a fait « ce qui plaît à Dieu ». La Bible lui attribue en effet une importante réforme religieuse. Cette parenthèse s’achève toutefois en 587 avant notre ère : le royaume de Juda est vaincu par le roi Nabuchodonosor qui rase le Temple et déporte les Juifs à Babylone. C’est l’Exil.



Les prophètes

L’Exil dure une cinquantaine d’années, jusqu’à ce que le roi Cyrus II de Perse envahisse la Babylonie et autorise les Judéens à rentrer à Jérusalem où ils reconstruisent leur Temple. Ce demi-siècle est déterminant pour le peuple hébreu : il est le creuset d’une religion éthique forgée autour d’un Dieu unique et universel. C’est d’ailleurs pendant et après l’Exil qu’est rédigée une grande partie de la Bible hébraïque (notamment la Torah, les cinq premiers livres), récits qui portent l’empreinte de la Mésopotamie et sans doute du zoroastrisme. Certains récits bibliques se superposent même avec une étrange exactitude à des récits mésopotamiens qui leur sont antérieurs. C’est le cas, en particulier, de l’épisode du Déluge (Genèse, 6-8) qui reprend dans les moindres détails le chant XI de l’épopée de Gilgamesh dont une version complète a été retrouvée dans la bibliothèque du roi Assurbanipal (vers 650 avant notre ère), lequel chant est lui-même une reproduction du Poème du Supersage qui remonte à au moins 1300 avant notre ère. Mais on pourrait citer l’épisode biblique de la tour de Babel, nettement inspirée des ziggourats, les temples surélevés de Mésopotamie, et celui de la création de l’homme à partir de l’argile, un vieux mythe des bords du Tigre et de l’Euphrate. Ou encore le rôle prépondérant qu’acquièrent les anges, désormais ailés comme les karibu mésopotamiens – auxquels les kérubim, les chérubins bibliques, empruntent également leur nom.

L’Exil est l’occasion de s’interroger, de manière systématique, sur le pourquoi de ce qui est perçu comme un châtiment divin. Deux siècles avant cet épisode tragique, des prophètes, tels Josias, Elie puis Osée, avaient appelé au soulèvement contre les faux dieux et mis en garde contre la colère de Yahvé, mais sans effet. A peine un demi-siècle avant l’Exil, lors de sa réforme religieuse, Josias avait renouveler ces avertissements (II Rois 23,4-5). L’Exil est donc la manifestation de cette colère. Loin du Temple qui n’est plus, les prophètes prennent le pas sur les prêtres. Ils demandent au peuple une fidélité inconditionnelle envers Yahvé : il est désormais appelé le Seigneur, et c’est par l’intercession de ses anges que les fidèles l’implorent. Le tournant axial se manifeste pleinement quand Jérémie présente Yahvé comme un père prêt à pardonner, qui oscille entre tristesse et colère à la vue de son peuple qui se prostitue, et qui tient chacun responsable de ses actes moraux (Jérémie 31, 29-30). La droiture est exigée de tous (Jérémie 22,13). Et Yahvé de promettre, quand sa parole sera enfin entendue (Jérémie 30,22). Mais les prophètes demandent aussi à chacun de chercher Dieu dans une démarche piétiste et volontariste. Faute de Temple, les Juifs se réunissent pour prier Yahvé dans ce qui deviendra plus tard des synagogues. En même temps, les rabbis codifient les lois alimentaires, le shabbat, la circoncision, dans ce qui deviendra le Lévitique. Les sages d’Israël commencent à interpréter et commenter ces textes mis par écrit. Le Talmud dit de Babylone, dont la rédaction se fait à partir du IVe siècle, consigne une partie de ces débats. Au retour d’exil, le second Isaïe peut clamer, au nom de « Yahvé, roi d’Israël » : « Je suis e premier et je suis le dernier, à part moi il n’y a pas de dieu » (Isaïe 44,6). C’est la naissance du monothéisme juif.



Le Temple de Jérusalem

Les Juifs qui rentrent à Jérusalem sous domination perse construisent un Temple dévolu au Dieu unique. Vers 400 avant notre ère, Esdras, fils du grand prêtre Aaron, décrété par le roi perse Artaxerxès II « secrétaire de la Loi du Dieu du Ciel », y réunit le peuple pour édicter la Loi et proclamer la Torah. La classe sacerdotale qui s’est reconstituée, soutenue par la royauté, ne tarde pas à gagner en puissance. Les prêtres forment une hiérarchie, seul le grand prêtre ayant accès au Saint des Saints, où l’Arche d’Alliance est protégée. Un Sanhédrin, un conseil des anciens, dont les membres sont recrutés au sein des familles de prêtres et de grands propriétaires, l’assiste pour gérer la cité. Les prophètes s’effacent peu à peu tandis que le Temple gagne en importance.

L’épisode de l’exil a laissé des traces profondes dans la communauté. La tradition des confrontations rabbiniques se perpétue. Sous l’influence de la Perse zoroastrienne, de nouvelles croyances se font jour dans ces cercles, en particulier en rapport avec l’eschatologie.

Autour du Temple, c’est un judaïsme multiforme qui s’est développé, uni par la croyance en Yahvé et en la Torah, ainsi que par la Loi et ses interdits, mais divisé par les pratiques et par les croyances secondaires. Quatre courants majeurs du judaïsme émergent. Les sadducéens sont les notables et les prêtres descendants de l’aristocratie avant l’exil ; ils tirent leur nom hébreu, saddoukim, de leur rattachement au prêtre Saddouk qui, dit la Bible, joua un rôle majeur sous les rois David et Salomon. Dotés par les Perses, les Grecs, puis les Romains d’un pouvoir administratif et politique sur la communauté, ils gèrent le Temple où tous les Juifs, de Jérusalem et de la diaspora, viennent pratiquer les sacrifices et les rites de purification par l’eau. Les pharisiens (en hébreu peroushim, « séparés »), numériquement majoritaires, attachés à l’esprit et à la lettre de la Loi, prônent l’autorité égale de la Torah et du Temple et sont dans l’attente messianique d’un « fils de David » qui délivrerait Israël de toute impureté païenne et rétablirait le royaume de Dieu sur terre. Un écrit chrétien du 1er siècle (à l’époque où le christianisme était lui-même une secte juive), les Actes des Apôtres, intégré au Nouveau Testament, s’étonne des différences dogmatiques entre ces deux groupes (Actes 23,8). Les pharisiens sont eux-mêmes divisés en plusieurs tendances. Le troisième mouvement, lui-même divisé en une constellation de groupes, est celui des ascètes du désert dont le groupe le plus connu est celui des esséniens dont la fabuleuse bibliothèque a été découverte, au milieu du XXe siècle, dans les grottes de Qumran. Enfin, le quatrième mouvement est celui des zélotes, les combattants de Yahvé, tout aussi rétifs que les pharisiens aux païens mais qui, contrairement aux pharisiens, ont choisi la voie de la violence armée au nom de Dieu.



Le judaïsme rabbinique

Au début de notre ère, il n’existe pas une orthodoxie, mais une multitude de groupes rivaux se revendiquant tous de Yahvé. En 70, les Juifs se soulèvent contre les Romains… mais le sanctuaire est le théâtre d’affrontements terribles entre groupes juifs rivaux. Les événements dégénèrent, le Temple est incendié par les armées romaines, les Juifs sont dispersés loin de Jérusalem, les sadducéens disparaissent. Sous l’impulsion d’un rabbin réfugié à Yabné, Johanan ben Zakkaï, un judaïsme rabbinique à composante pharisienne se constitue et exclut les groupes non orthodoxes qui avaient pris leurs distances avec la Loi (dont les judéo-chrétiens). Faute de pouvoir sacrifier puisque le Temple n’est plus, la prière est mise en avant. Des maîtres de la pensée et de l’interprétation de la Loi apparaissent. Le judaïsme s’organise autour des synagogues dans lesquelles officient des rabbis qui ne sont pas des prêtres à proprement parler, mais des spécialistes de la Loi et de son interprétation.

Les commentaires de la Torah, une tradition orale depuis Esdras, sont mis par écrit au IIe siècle dans la Michna. Le premier Talmud, dit de Jérusalem, commence à circuler au début du Ve siècle, mais l’ouvrage qui s’impose dans le monde juif est le mythique Talmud de Babylone. « Le Talmud est en lui-même une contradiction », pour reprendre une expression chère à l’un des plus grands talmudistes du XXe siècle, Adin STEINSALTZ. Comment décrire autrement ce livre saint qui n’apporte pas une, mais dix ou vingt réponses à chaque question qu’il pose. Le Talmud a rapidement été un pilier du judaïsme, partie intégrante des études et de la vie juives.



Les courants du judaïsme

Outre Yahvé et la Torah, la Terre promise a joué un rôle primordial dans la sauvegarde de l’identité juive au-delà des divisions.

Entre ler et le IIIe siècle, les Juifs s’installent dans l’ensemble de l’Empire romain qui couvre alors à peu près tout le pourtour méditerranéen, du Nord comme du Sud, et gagnent progressivement l’intérieur des terres.  A la fin du XIIIe siècle, les expulsions succèdent aux persécutions.

Deux mondes juifs se constituent, l’un ashkénaze en  Europe centrale, l’autre sépharade, au Maghreb et dans l’Empire ottoman.




[In « Petit traité d’histoire des religions », F.LENOIR, p. 207 à 270]