« LES ECRITS APOCRYPHES » Introduction


« Evangiles apocryphes »… en quoi les vrais évangiles ont-ils besoin de ces écrits mystérieux, qui surgissent à leur suite, un peu partout dans l’Orient méditerranéen, dès le second siècle ?

« Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis ; au-dedans ce sont des loups rapaces » (Mt 7,15). « Il s’introduira parmi vous des loups redoutables » (Actes 20,29). « Ne vous laissez pas égarer par des doctrines diverses et étrangères » (Hébreux 13,9).



La chasse aux loups

L’Eglise ne supporte pas la prolifération des écrits pompeusement intitulés « évangiles », qui donnent à Jésus un accent étranger et le font parler étrangement : « L’Eglise possède quatre évangiles, l’hérésie en a une multitude » (Origène, Homélie 1 sur Luc).

Les Apocryphes ? De la supercherie ! De l’hérésie ! A bas les sectes ! Et d’abord celle des gnostiques qui se targuent de présenter des enseignements confidentiels livrés par Jésus à ses meilleurs disciples après sa résurrection. Ce caractère secret de la vérité – et tel est le premier sens du mot Apocryphe, écrit caché – s’ouvre au moins franchement de son mensonge : le Jésus de saint Jean a déclaré au grand prêtre qu’il ne fait pas de mystères. Son message est universel.

Et que dire des autres (docètes, encratites, sabelliens…) qui affabulent, commentent des faux, déforment la vérité à leur goût ?

Ainsi, l’Eglise tire à boulets rouges sur ces évangiles. On n’attend pas moins d’un canon (« règle », en grec). Le phénomène apocryphe contraint en effet ces auteurs à confirmer, par justes preuves, la vérité des textes sacrés.

Première critère : droiture de leur transmission. Depuis l’origine, ils sont gardés en dépôt dans les communautés croyantes ; sous forme orale. L’écriture s’effectue dans le cadre ecclésial. Les textes ainsi consignés utilisent probablement des matériaux déjà écrits, recueils de sentences ou fragments biographiques qu’ils juxtaposent avec les témoignages indirects de la tradition orale.

Ces textes-là sont lus et commentés dans les églises. L’autorité dont ils jouissent se reconnaît à la manière dont les premiers écrivains chrétiens les citent : « Il est écrit ». Les Apocryphes sont, eux, privés de ces égards.

Un second critère évalue la conformité des textes à l’enseignement apostolique. Le canon permet d’apprécier la vérité, et sans pitié écarte ce qui fleure l’hérésie.

Le mot de canon, « règle de vérité », change de sens et au concile de Laodicée, en 360, il désigne la liste des livres saints. La notion d’apocryphe qui lui est adossée se modifie du même coup. Ce n’est plus l’écrit caché mais, à partir de Jérôme, tout texte exclu du Canon.

La plus célèbre des écrits orthodoxes se trouve dans le manuscrit dit de Muratori, document romain des années 170. On y observe encore quelques flottements, mais l’essentiel est fixé. Le Canon trouve sa forme définitive dans un texte d’Athanase d’Alexandrie, daté de 367. Plus tard, au VIe siècle, le Décret dit de Gélase fera l’inventaire des écrits apocryphes.



Que sont les Apocryphes ?

Quoique ces écrits depuis longtemps ne menacent plus la tradition, ils n’ont guère redoré leur blason. Ils gênent un peu, à jeter ainsi le soupçon sur des origines chrétiennes que l’on croyait pures.

Alors, pourquoi leur trouvons-nous de l’intérêt ? D’abord, nos textes renseignent sur la religiosité des premiers siècles. Ils instaurent des éléments de tradition que l’Eglise n’a pas dédaignés, et l’art encore moins. C’est chez eux, non dans l’Evangile, que l’on trouve, entre autres détails estimables, le bœuf et l’âne, la grotte de la nativité, la couronne des mages, un semis de noms propres jeté sur l’anonymat évangélique. Mais surtout, ces écrits ont façonné, quoi qu’on en dise, l’essentiel de la piété mariale. Nulle part ailleurs ne se racontent l’enfance de Marie, la vie de ses parents, Joachim et Anne, la présentation au Temple, la virginité perpétuelle.

On distingue généralement trois couches d’Apocryphes : les évangiles archaïques, les évangiles-fiction, les évangiles gnostiques.

Les plus anciens, issus du judéo-christianisme, portent le nom des communautés qui les ont élaborés et dont ils franchissent rarement les frontières.

Le second groupe donne dans le romanesque. Il enjolive la vie de Jésus et cherche à contenter la curiosité des bonnes gens, en insistant sur ce que l’Evangile a omis. La plus ancienne de ces œuvres est le Protévangile de Jacques, qui date des années 150.

Enfin des évangiles plus savants, d’inspiration gnostique, font parler Jésus, après sa résurrection, avec des disciples choisis : les sentences qu’il prononce, serrent, au moins dans l’évangile de Thomas, d’assez près le texte canonique. Ce groupe a l’âge de la grande flambée gnostique. Il date des IIe et IIIe siècles.

Au vu de ce simple schéma, l’hérésie menacerait donc l’Eglise surtout aux commencements de son histoire. Une fois l’imposture mise au pas, le genre apocryphe rabat ses prétentions, et s’en va vers le conte innocent. Mais l’Eglise continue de froncer le sourcil. D’où viennent ces réactions sévères ?

Elle ne remarque guère, emportée par le feu du combat, que ce risque pose aussi la marque irréfutable de son succès. La fécondité apocryphe signale, dans ses trahisons apparentes, l’extraordinaire faveur rencontrée par l’Evangile. Hérésie pour l’Eglise ; pour la petite secte, gaie et flambante liberté.

Certes, les Apocryphes ne doivent pas être confondus avec les Canoniques : ils n’en sont pas les frères, ils n’en sont pas les ennemis, leur juste place est dans le cousinage.

Ils n’appartiennent pas au même bloc : les Evangiles sont terminés quand les Apocryphes commencent à fleurir.

Mais il n’y a pas d’un côté la pureté de saints apôtres, de l’autre la clique des malfrats. C’est bien, malgré tout, la même paroisse. Les débordements de l’écriture sont au service de la nouvelle foi et représentent un effort pour l’ensemencer dans les cœurs.



L’effervescence du genre

Les premiers missionnaires, en effet, ont comblé les esprits mais relancent de nouvelles interrogations. Qu’a-t-il dit encore, votre Jésus ? réclame-t-on avec fièvre. Comment est-il né et mort ? Que s’est-il passé aux enfers ? Comment est-il remonté vers le Père ? Curiosité intense ? Qui blâmerait cette frénésie qui demande à croire plus ? Les récits foisonnent, des détails surgissent.

Cependant, l’effervescence apocryphe n’est toute imputable au questionnement d’une religiosité à vif. Elle se lie à un problème autrement compliqué, celui de la propagation de la foi.

C’est une religion fort singulière qui arrive en effet sur la place où pillaient déjà tant de voix : le judaïsme de la Diaspora, les cultes à mystère d’Iran et d’ailleurs, le paganisme décadent. Elle emprunte à toutes et amalgame des éléments fort contradictoires. Cela explique en partie la multiplication des textes.

Le judaïsme lui a enseigné, avec le respect de l’Ecriture sainte, le folklore de la haggada, ces légendes inventées par la piété autour des personnages sacrés. Le texte a pleine autorité, mais la Parole s’est faite chair. La personne de Jésus occupe la première place. On ne s’aperçoit pas toujours qu’on a glissé de la contemplation à la divagation, quand on n’est plus retenu par la fermeté d’une loi écrite.

Du paganisme, la nouvelle foi tient sa vocation universelle. Comme lui, elle s’adresse à des masses. Toutes les couches de la population sont couchées. Le récit, en conséquence, brasse tous les styles, expose les leçons d’une mystique élevée, ou, flattant les bas instincts de la croyance, fait appel à de simples effets de choc, peur, surprise, plaisir.

Mais tandis que le culte, dans les cités antiques, se célèbre à ciel ouvert, que ses obligations ne révèlent qu’une attention distraite, le christianisme demande à ces foules un zèle personnel. Voilà qui le rapprocherait maintenant des petites assemblées des cultes mithraïques.

Or les religions que l’âme mûrit lentement ne font pas nombre. Les loges de Mithra n’accueillent pas plus de dix à vingt initiés. En atteignant de larges audiences, la foi chrétienne se met en épineuse posture.

Extension et compréhension, on le sait, sont sœurs ennemies. Si la parole ne surveille que sa pureté, elle se replie dans l’incognito d’une élite. Voyageuse, elle se soustrait à l’autorité fondatrice. Et comme elle n’arrive pas dans un désert, mais envahit un canton du monde surpeuplé de sectes, de philosophies et bariolé de toutes les cultures de la Méditerranée et de l’Asie, l’évangélisation reproduit se foisonnement, impossible à niveler. De plus, les apôtres se sont partagés, selon le mot d’Eusèbe, « la terre habitée » en zones d’influence. Thomas s’est rendu chez les Parthes, Jean en Asie, Pierre à Rome et dans le Pont, André en Scythie, Philippe en Phrygie. Chacun donne à sa prédication une originalité dont les successeurs se souviendront.

Universelle et individuelle, la foi se développe, non par vagues irrésistibles, mais en constituant de petites unités de prière, les églises. Leur nombre va croissant, mais chacune, distincte de la voisine, a tendance à se refermer sur soi et, si l’on n’y prenait garde, prendrait son autonomie. La persécution accentue ce huis-clos, ainsi que des phénomènes d’intolérance. Les Apocryphes expriment ce régionalisme spirituel.

Enfin, les populations sont évangélisées par la prédication orale. A partir du second siècle, les écrits se multiplient, mais il n’est pas sûr que le peuple chrétien ait eu conscience de cette révolution dans la transmission de la foi. Les textes retournent à la diction.

Or nos textes appartiennent pour la plupart à la littérature populaire qui se divulguait par cette méthode orale. Leurs rédacteurs n’ont reçu qu’une instruction médiocre, comme le prouvent leurs erreurs. L’enseignement du christianisme recoupe souvent la sagesse cynico-stoïcienne. Par simple osmose, nos auteurs adoptent les éléments de la prédication diatribique en vogue, en reprennent les outils, les thèmes, les auditoires. Ainsi imitent-ils malgré eux leurs homologues païens, qui demeurent leurs maîtres, tout en passant pour leurs ennemis.

Rien d’étonnant si l’on trouve, dans les Apocryphes, la floraison de leçons morales propre à la diatribe gréco-romaine.

Leurs auteurs évoquent les mérites de la pauvreté et de l’humilité, de la patience et du pardon (évangile des Ebionites). Morale élémentaire dont l’idéal chrétien ne s’écarte pas. En bons philosophes, ils s’indignent du caractère grossièrement matérialiste de leurs contemporains et essaient de les élever spirituellement. Quand ils font de Jésus un végétarien, ils traduisent une prévention commune : pour l’élite païenne, la viande est le luxe insolent, chez les juifs, l’indice d’un meurtre et une impureté (évangile des Ebionites).

Ne pointons donc pas trop vite un index vengeur sur les hérésies qui coïncide simplement avec un lieu commun de la diatribe. Et surtout à propos de la chasteté. Quel apprenti orateur n’a traité ce beau sujet d’école : « le sage doit-il se marier ? » Si l’on veut être bien noté, il faut évidemment répondre non. Et le chrétien n’ira pas dire le contraire, lui, plus sage que le sage !

Les procédés de la diatribe se confondent avec les caractères de la moyenne littérature à laquelle ils appartiennent. On les retrouve chez n’importe quel auteur et à toute époque. Principaux traits :

-       la brièveté des scènes, qui ne lasse pas l’attention.

-       le genre commande l’emploi du dialogue, voisine du théâtre. La révélation des mystères divins s’opère dans le vif échange des paroles et avec une efficacité scénique éprouvée.

-       l’amplification est également requise. Tout, dans ces textes, s’exagère. Pour convaincre, il faut user de surenchère.

La piété qui veut prouver Dieu dans ce feu roulant de merveilles se range spontanément sous la loi des contes populaires.

La trame évangélique de l’innocence persécutée flatte l’éternelle complicité du conte et du lecteur. On sait où est le bien, où est le fort, où conduira la logique du récit. Les émotions s’engouffrent dans de pures péripéties où l’âme se fait peur, mais rien n’est dérangé, ni les repères, ni l’invincibilité du héros, ni le cours des choses, imperturbablement mené vers sa juste fin.

Curiosité religieuse, dispersion géographique et culturelle, essaimage de foi par petites communautés croyantes, habitudes rhétoriques de la récitation orale et conventions de la littérature populaire, les Apocryphes dérivent de ces données emmêlées, qui infléchissent la nature, la forme et le sens du message transmis.



Les auteurs et leurs intentions

Des imposteurs ? Si l’on veut. Mais ces malheureux sont pris au collet par la troupe des censeurs : leurs contemporains, épris d’ordre, et nous les modernes, avec nos critères scientifiques. Nuançons. C’est bien le même amour du Christ qui a inspiré ces écrits aux uns et les a fait condamner par les autres.

Nous serions plus agacés par leur caractère frauduleux : ils ont usurpé un nom d’apôtre pour donner de la pompe à leurs élucubrations. Mais là encore, tout doux : l’Antiquité n’est pas trop pointue sur le chapitre des « droits d’auteurs ». On peut piller un texte, surtout celui qui se jette dans le domaine public, comme l’Evangile, le reproduire et le transformer. L’idéal classique païen recommandait l’imitation des grands modèles.

Les signatures ? Encore un coup de la piété. Certains de ces évangiles traînent sans nom d’auteur dans les communautés, et leurs disciples, leur supposent une origine apostolique et les baptisent d’un nom particulièrement vénéré. Il n’est pas dit non plus que l’écrivain apocryphe de ne sente plus interprète qu’auteur. Des présences invisibles les hantent : ce n’est pas moi qui écris, mais un autre, l’Esprit ou le Conseil des apôtres, et je ne suis que le porte-plume. Restons prudents sur les intentions : il s’y loge et de la malhonnêteté et de l’honnêteté, parfaitement ficelées l’une à l’autre.

Et quel est l’esprit de ces textes ? Leurs auteurs expriment la rumeur des foules converties. En même temps, ils s’impatientent que tous ne se soient pas immédiatement mis à genoux. Présent et avenir de la foi, le récit traduit et les délices de la conviction et le désir de convaincre.

Des adorateurs parlent. Ici, on parle du Christ, sans pouvoir s’empêcher de lui parler.

Le christianisme, là encore, innove. Les païens n’éprouvent pas de sentiment vif pour leurs dieux, trop proches de leurs médiocres humeurs. Les religions d’Orient se partagent entre l’effroi et les enlacements mystiques. Le judaïsme rejoint Dieu à travers l’enseignement de la Torah. L’incarnation donne enfin un corps sensible à la piété. On se met à aimer Dieu comme une personne. La foi, devant le berceau de Noël, est devenue adoration et intimité.

Ajoutons qu’un obscur repentir presse ces sentiments. L’aventure terrestre de Jésus a été malheureuse. Inconsciemment, nos auteurs corrigent la dureté des textes saints. Ils réservent au Fils de Dieu un autre accueil. La Passion s’adoucit. Son procès se peuple de bons avocats, même les aigles romains ont compris !



Les règles littéraires de la piété

Nos évangiles sont illuminés par cette ferveur. On y voit la puissance de Dieu exploser avec fracas.

Certains passages relèvent de l’art, et mènent nos pas au seuil vertigineux de la transcendance. Dante se souviendra de ces visions.

Où l’épopée se gâte, c’est chez l’enfant Jésus. Tout petit, il respire la puissance, n’a peur de rien et répand l’effroi. Nos auteurs, gênés que Dieu se soit glissé dans une enfance humaine (c’est vraiment trop d’humilité), essaient de le reconduire vers son état divin. Hélas, ils y réussissent. Devant cette puissance qui se dépense à tort et à travers, il n’y a plus enfance, mais névrose. La jeune intelligence supporte mal le poids du Dieu logé en elle.

Ses miracles tuent ou relèvent. Simple démonstration de puissance. Mais sans doute les Anciens se choquaient-ils moins que nous de ces atteintes aux droits de l’homme. La crainte de Dieu qu’elles inspirent est salvifique.

Les Anciens ne s’intéressent guère à l’humanité de Jésus. Qu’il est un Dieu est justement à démontrer. Les preuves de la puissance militent pour cette idée. Les poussées miraculeuses tranchent sur la sobriété des Canoniques. La Passion elle-même s’aère. Jésus, tout léger, disparaît de sa croix ou s’envole, puis s’y remet à volonté. Et les foules ébahies peuvent admirer les armées d’archanges, les signes multipliés d’une gloire bruyante. La naissance s’en voudrait, elle aussi, d’être paisible. Même ce jour-là, il faut que Dieu se fâche.

Autant que le terrible, la beauté escorte les manifestations divines. Voilà nos écrivains mués en peintres d’icônes. Les anges éblouissent de leurs ailes blanches, l’aurore transperce l’enfer, les ténèbres pâlissent. Et autour de la grotte, que d’étoiles, de nuées et de feu !

Le moment où Dieu apparaît fascine particulièrement nos auteurs. Il faut démontrer aux païens que Dieu n’est pas venu s’unir à une mortelle comme Jupiter, et aux juifs qu’il a bien pris corps dans une femme. Aussi l’interprétation sera-t-elle obsédée par l’idée de pureté.

Le Dieu incarné prend ses précautions juives et grecques de pureté. La Vierge Marie est elle-même l’objet d’une naissance miraculeuse : ses pieds ne touchent pas la poussière, sa bouche ne consomme que des nourritures pures, ses compagnes sont sans tâche. A trois ans, elle est confiée au Temple et nourrie de la main d’un ange. A douze, confiée à Joseph, son gardien, et bon gardien pour ce qu’on veut qu’il soit, puisque nonagénaire. Le texte insiste : nul ne la touchera jamais, avant et après elle n’est que pour Dieu. A la naissance, la grotte est protégée par un nuage puis par une aveuglante lumière. Comme sa mère, l’enfant né sera maintenu loin de ce qui, pour certains, désigne l’impureté : la chair, la viande, la femme. Dans leur zèle, ces auteurs se rendent hérétiques. Rien n’est trop beau ni trop grand pour Dieu. L’auteur se rend encratite pour préserver la pureté de Dieu. Il se rend docète pour faire miroiter l’évidence divine. Il se rend gnostique pour qu’aux pieds du Sauveur, l’homme devienne spirituel.

Il faut aussi prouver que cette histoire ne doit rien au hasard, ni à la malice des hommes. Les Apocryphes, moins discrètement que les Canoniques, livrent la clé. La vie de Jésus accomplit ici les prophéties. La grotte de la nativité se substitue à la crèche parce qu’ « Il habitera la grotte creusée dans le roc » (Isaïe, 22,16). Marie habite le temple puisque « J’ai servi en présence du Seigneur dans son sanctuaire » (Ecclésiastique 24,14) ; le bœuf et l’âne du Pseudo-Matthieu vérifient Isaïe : « Le bœuf a connu son maître et l’âne la crèche de son maître » (Isaïe 1,3).

Le petit Jésus vit à l’avance, et à l’échelle réduite de l’enfance, les affrontements de sa vie adulte. Il croise déjà le fer avec les scribes, dans la personne de leurs jeunes fils et les châtie cruellement de leurs peccadilles, parce qu’il se souvient, si l’on peut dire, de son avenir. Le sabbat fait déjà l’objet d’âpres querelles, et Jésus, quand il daigne guérir, annonce ses miracles futurs.

La vie de Joseph pousse la prophétie vers la rigueur scientifique du chiffre. Quarante ans, le nombre de la frustration, le désert pour un peuple, le célibat pour un homme. Puis quarante-neuf ans dans les bonheurs ordinaires de la vie, le mariage, l’amour et la féconde famille. Ce sept fois sept exalte le temps d’humanité, sa plénitude et sa finitude, le monde des apparences, avant lé rédemption. Joseph inaugure un nouvel ordre symbolique, dominé par le chiffre trinitaire de la souffrance et du salut. Il se remarie après trois ans de veuvage, à 93 ans, et meurt à 111 ans, après dix-huit années dans la familiarité de Jésus. Le temps lui-même, dans le rythme de ses ans, s’est converti au christianisme.



Une liberté enchaînée

La piété a imposé ces déformations aux textes primitifs. Mais elle invite cependant à la plus grande déférence. Tout compte fait, il y a peu d’audaces, hormis quelques cavalcades de l’imagination. L’Evangile de Thomas, l’un des plus émancipés, frôle sans cesse les paroles véridiques de Jésus.

Les personnages sont traités avec prudence. Dieu n’intervient pas. Marie s’exprime aussi discrètement.

Mais le plus singulier est le découpage ici fait de la vie de Jésus. On ne touche pas à tout. On fait parler le Sauveur dans son enfance, dans les enfers et après sa résurrection, là où les évangiles n’ont rien dit : on s’approprie ces époques obscures. Le silence canonique libère l’éloquence apocryphe.

L’arrivée et le départ de l’extraterrestre sont autrement palpitants que les exhortations à aimer le prochain ! Nos auteurs en remettent. Tout le monde sans doute est content.

Les Anciens se formalisaient de ces divagations. 

Que l’intransigeance de l’orthodoxie stérilise la pensée, le second siècle commence à la découvrir, à ses dépens.

A quel avenir les idées sont-elles promises si les réponses devancent les questions, si les interdits tancent les curiosités, si la foi se prétend une, indivisible, sous-traite aux doutes, aux rébellions et aux métamorphoses de la conscience individuelle qui la brave ? Si, imperturbable, la raison ne tolère pas le péril de la discussion, exige le consentement, parce que tout est accompli dans les faits et révélé dans les discours ? Qui sera le philosophe ? Qui aura droit au libre examen, sans lequel il n’est pas de dignité pour l’esprit, et à user d’un art puisque dans le style, la foi réprouve des voluptés mensongères ?

Nos textes sont en train de démasquer les limites de la pensée chrétienne. On y constate avec étonnement que c’est le Canonique qui menace l’Apocryphe, en imposant le genre de la répétition, et les renoncements de l’art : ils domineront la littérature ultérieure.
[In « Evangiles apocryphe », F.QUERE, Points-Sagesses, p. 7 à 31]


Apocryphe, les Evangiles de l’ombre

Une forêt, aussi obscure que fascinante. C’est ce que l’on découvre quand on aborde l’immense corpus des textes « apocryphes » chrétiens. Ecartés de la Révélation, ils n’en captivent pas moins depuis longtemps exégètes et historiens du christianisme. Longtemps ignorés ou mésestimés par les chrétiens du fait de leur mauvaise réputation chez les ecclésiastiques, les Evangiles apocryphes semblent enfin sortir de l’ombre… Mais comment y sont-ils tombés ?
Difficile de suivre à la trace ces textes au parcours chaotique, et plus malaisé encore de généraliser à leur sujet. « La littérature apocryphe est loin de constituer un ensemble homogène » (F. Bovon et P. Geoltrain). Pour s’en convaincre, il suffit de mentionner les langues qui recueillirent – du Ier au XVIIe siècle ! – ces récits souterrains : grec, latin, syriaque, copte bien sûr, mais aussi irlandais, provençal, allemand, slavon, bulgare, arménien, arabe, éthiopien… Alors comment s’y retrouver ?
Définis négativement comme « non canoniques », les apocryphes ne sont-ils pas inséparables de ces « frères légitimes », tous ces textes formant au départ une même « famille » dans lequel l’autorité ecclésiale en formation opéra un tri sur plusieurs siècles ?
Pour les premiers chrétiens en effet, la question du choix entre textes faisant foi et textes douteux ou franchement hérétiques ne se posait pas en ces termes. Chacun écrivait selon ses besoins et problèmes particuliers, au sein d’un réseau d’Eglises locales décentralisé. Et si l’idée de hiérarchiser ces textes disponibles selon leur « fiabilité » se fit jour vers la fin du Ier siècle, il fallut attendre la fin du IIe et du IIIe siècle pour qu’elle fasse son chemin, parallèlement à l’organisation croissante de l’institution.
Ces textes infiniment divers et complexes offrent en fait une source irremplaçable pour compléter l’histoire nuancée que mérite le christianisme.         
[In Le Monde des Religions de novembre-décembre 2005, E.VINSON, p. 36 à 39]

Les évangiles cachés

L’essentiel de ce que s’attachent à transmettre les évangiles canoniques est le discours de Jésus, support de son enseignement. Au milieu du IIe siècle, Justin Martyr, l’un des premiers Pères de l’Eglise, décapité en 165, fait référence à Jésus dans ses écrits apologétiques, non pas comme à un personnage historique, mais comme au Verbe, au Logos incarné.
Dans de nombreux apocryphes le merveilleux abonde. Pourquoi ? Les apocryphes sont tout simplement les témoins « de l’extrême diversité des traditions, des interprétations et des constructions théologiques qui furent le propre du christianisme » répondent Pierre Geoltrain et François Bovon. S’ils ont pu être rapidement accusé d’hétérodoxie, voire d’hérésie, c’est « lorsque s’est manifesté le désir d’unifier l’Eglise et de réorganiser son discours, dans le temps même où le pouvoir impérial passait au christianisme ».
Les écrits apocryphes témoignent donc des diverses cultures dans lesquelles la foi chrétienne s’est répandue au 1er comme au IIe siècle de notre ère. « Les apocryphes ne sont pas nés des croyances populaires. Leur rédaction est l’œuvre de clercs et de cercles cultivés ; ils connaissent les règles du genre et ont le sens de la mise en scène, même s’il est presque impossible aujourd’hui de dire où, quand et pour qui très précisément cette rédaction a été faite », rappelle Pierre Geoltrain et François Bovon.
Etant donné l’ère géographique de diffusion du christianisme primitif, principalement l’Empire romain et le pourtour du bassin méditerranéen, de nombreux points communs avec les récits de la mythologie grecque et romaine sont repérables dans les apocryphes.
Ainsi, à l’image d’Asclepios, Jésus guérit, par la parole, le toucher, le souffle. Tel Hercule, Orphée, ou plus tard Enée, il descend aux enfers. L’aventure est passée sous silence dans les canoniques mais racontée, parmi d’autres, dans Les Questions de Barthélemy, un texte apocryphe du IIe siècle.
[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, J-B.GOUYON, p. 98 à 103]