« LES ECRITS APOCRYPHES » - Chapitre 5: Un évangile gnostique « signé Judas »


Dans les Evangiles canoniques, Jésus désigne Judas comme traître :
« En vérité, je vous le dis, l'un de vous me livrera », dit Jésus à ses douze apôtres (Mat 26, 21). Et il poursuit : « Malheur à cet homme-là par qui le Fils de l'homme est livré ! Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître » (Mat 26, 24).
Ce même épisode est répété dans les Evangiles de Marc (14, 17-21), Luc (22, 14) et Jean (13, 21-30).

Judas livre Jésus qui est arrêté :
« Comme il parlait encore, survint Judas, l'un des Douze, et avec lui une bande nombreuse armée de glaives et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. Or le traître leur avait donné ce signe : Celui que je baiserai c'est lui, arrêtez-le » (Mat 26, 47-48). Marc (14, 43-45), Luc (22, 47-48) et Jean (18, 2-9) relatent cette scène de manière identique.

Les deux versions de la mort de Judas :
Matthieu est le seul évangéliste à rapporter le suicide de Judas par pendaison. Un Judas qui, prit de remords, rendit les trente deniers d'argent, le prix de sa trahison, aux prêtres, puis « il se retira et s'en alla se pendre » (Mat 27, 5).
Une autre version de la mort de Judas est donnée dans les Actes des Apôtres : « S'étant acquis un champ avec le salaire de son forfait, cet homme est tombé la tête la première et a éclaté par le milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues » (Ac 1, 18).





Il est rare que Judas fasse la « une » de l’actualité. Et pourtant, le célèbre éditeur américain National Geographic Society n’a pas hésité, jeudi dernier, a rendre publique une information troublante : la traduction d’un texte s’intitulant « évangile », rédigé probablement au milieu du IIe siècle de notre ère, et signé du nom de Judas, le disciple qui trahit Jésus. Ce texte est désormais accessible à tout un chacun, en langue anglaise (pour l’instant) sous le titre « The lost Gospel ».

Dans un entretien exclusif, accordé à La Croix et au Monde de la Bible, le professeur Rodolphe Kasser, titulaire honoraire de la chaire de coptologie de l’Université de Genève, qui a traduit le manuscrit du copte ne cache pas son émotion : « cela a été pour moi un choc lorsque j’ai été mis en contact, en 2001, avec ce manuscrit que nous croyions irrémédiablement perdu, alors que nous connaissions son existence par une mention de l’évêque Irénée de Lyon (vers 130-202 ap. J.-C.) qui s’indigne contre ce texte ! C’est de toute façon extrêmement rare de retrouver un manuscrit d’un traité aussi ancien. Et celui-ci est remarquablement complet : nous avons les trois-quarts du texte.»

L’apôtre réputé félon qui vécut en Palestine au début du 1er siècle et dont les Evangiles racontent qu’il vendit Jésus aux prêtres du Temple pour trente pièces d’argent aurait-il écrit pour justifier sa trahison ? Son rôle – néfaste mais essentiel – dans la Passion a toujours intrigué : pourquoi désigne-t-il Jésus à ses bourreaux en l’embrassant ? Pourquoi, peu de temps après, pris de remords, rend-t-il l’argent et va-t-il se pendre ?

Ce nouveau manuscrit peut-il modifier notre vision des Evangiles? Ces questions font sourire Rodolphe Kasser : « Oui, en quelque sorte, la figure de Judas est « réhabilitée » dans ce texte car son rôle négatif trouve une explication positive. Mais il faut dire et redire qu’il s’agit d’une interprétation postérieure, imaginée au IIe siècle ap. J.-C. Vous ne trouverez ici aucune information historique nouvelle sur le véritable Judas l’Iscariote. »

Il n’empêche, cet « Evangile de Judas » reste d’un intérêt exceptionnel pour mieux comprendre les débuts du christianisme, qui se développe alors plus ou moins clandestinement dans l’Empire romain, en même temps que d’autres courants religieux. Pour Rodolphe Kasser en effet, si ce texte a été rédigé en grec (puis traduit en copte) dans un milieu déjà très familier du christianisme, il relève pourtant clairement d’un autre mouvement religieux : la « gnose », qui signifie « connaissance » en grec. Il s’agit d’une sorte de religion ou philosophie ésotérique comprenant de nombreuses sectes, qui s’est développée entre le second et le quatrième siècle ap. J.-C. dans l’Empire romain. De petits groupes d’initiés, les gnostiques, inspirés par certaines idées philosophiques grecques et par les Ecritures bibliques, réinterprétaient à leur façon le christianisme. Ils pensaient que le véritable Dieu était inconnaissable et incréé « hors de toute matière ». Il était masqué aux yeux des hommes par un dieu inférieur malfaisant, créateur du monde, le dieu biblique. Pour les gnostiques, le monde est donc un lieu infesté par le mal, les ténèbres et le péché, où l’on adore un usurpateur. Seuls seraient « élus », sauvés, ceux qui échapperaient à cette supercherie et atteindraient la perfection par une initiation à des pratiques, des paroles de type magique. Ceux-là rejoindraient la lumière, le véritable Dieu après un parcours difficile. Inutile pour eux d’essayer de convertir les autres, ni de se reproduire, car le monde court dans son ensemble, à sa perte…

Cette vision très pessimiste entrait en totale contradiction avec le message de salut universel des premiers missionnaires chrétiens ! L’Eglise, après 313 – date à laquelle le culte chrétien est autorisé avec bienveillance par l’Empire romain – a logiquement écarté les nombreux textes gnostiques, et d’autres au caractère simplement trop légendaire, du canon biblique. Ils sont depuis lors connus sous le nom d’ « apocryphes » c’est à dire « cachés »… Les manuscrits de ces textes ont peu à peu disparu, victimes de campagnes volontaires de destruction, de l’oubli des hommes ou de l’usure du temps. Le mouvement gnostique nous est donc surtout connu par les arguments développés contre lui par les théologiens de cette époque, dans des textes de controverses. D’où l’importance de « L’évangile de Judas » qui ouvre un accès direct à cette pensée et fera mieux comprendre aussi les réponses des chrétiens de ce temps.

Le récit développé dans « l’évangile de Judas », commence par montrer Jésus qui rejoint ses disciples en train de préparer la Pâque. Jésus se moque d’eux et explique que célébrer l’eucharistie est inutile ! « Il essaie de les instruire des idées gnostiques, mais il voit très bien, explique Rodolphe Kasser, qu’ils sont trop stupides pour le comprendre. Sauf Judas, que les autres détestent mais que Jésus affectionne particulièrement. » Jésus, à l’issue d’un long dialogue où il l’initie et interprète ses rêves, demande lui-même à Judas de le livrer aux autorités afin qu’il soit délivré de son corps matériel et retourne vers la lumière. Et le récit se termine sobrement sur la rencontre de Judas avec les Juifs qui cherchent Jésus. « L’auteur s’adresse donc à un public qui connaît les évangiles et en même temps, son but est de leur révéler leur « vrai » sens, décrypte le spécialiste. Les gnostiques ont toujours aimé « retourner » des personnages qui symbolisent le mal ou l’ambiguïté dans la Bible, comme Caïn, le premier criminel; le roi Hérode qui massacra les enfants innocents; ou encore Thomas, le disciple incrédule et ici Judas, le traître perfide. En ayant ce manuscrit sous les yeux, on comprend mieux la colère d’Irénée de Lyon pour qui cette interprétation de la relation entre Judas et Jésus est insultante et hérétique !»

Dans quelques mois, la publication scientifique du manuscrit avec des photographies de chaque page, permettra aux chercheurs du monde entier de se pencher sur ce texte à leur tour. Rodolphe Kasser espère que la confrontation avec d’autres textes gnostiques apportera de nouvelles informations. Il conclut avec humour : « le scribe qui a écrit « l’évangile de Judas » savait qu’un titre pareil ferait scandale ! » Mais il ignorait sans doute que sa provocation attiserait encore la curiosité au XXe siècle…

[Sophie Laurant -  quotidien La Croix]

Un évangile copte de Judas

Un évangile apocryphe récemment publié fait de Judas le contraire de l'apôtre félon auquel les Evangiles canoniques nous ont habitués. Comment ce texte d'inspiration gnostique en arrive-t-il à un tel retournement ?

C'est un manuscrit d'une quinzaine de feuillets de papyrus, écrit en copte, langue parlée en Egypte dans les premiers siècles de l'ère chrétienne : l'Evangile de Judas. Retrouvé en Moyenne-Egypte (sans que l'on sache exactement où) dans les années 1970 et inaccessible depuis, il vient d'être mis à la disposition des chercheurs. Ce texte appartient à un codex composé de quatre traités à contenu religieux, remontant au ive siècle (datation confirmée par l'analyse au carbone 14), baptisé codex Tchacos, du nom de l'antiquaire suisse Frieda Tchacos, qui l'a acheté en 2000 après une série complexe de transactions commerciales. Mais le codex avait subi auparavant de grands dégâts, dûs en large partie à l'incurie des vendeurs d'antiquités. Confié par Frieda Tchacos, pour restauration, à la fondation suisse Maecenas, le précieux codex a trouvé une nouvelle vie grâce à la compétence des spécialistes, dont le professeur Rodolphe Kasser, de l'université de Genève, qui ont procédé à sa plus que difficile reconstruction.
Généralement, les découvertes archéologiques et les trouvailles de textes très anciens ne sollicitent pas à ce point l'attention du grand public. Néanmoins, l'aventureuse histoire de ce manuscrit se prêtait bien à construire un feuilleton à sensation, où l'on a souvent confondu, à en lire la presse internationale, les péripéties modernes d'un texte d'une grande valeur et les déboires qu'il avait certainement déjà subis à l'époque ancienne. C'est le titre du traité qui a agi comme un catalyseur. Un évangile attribué à Judas, le traître par excellence, contenait en soi une contradiction : le terme évangile, en grec « bonne nouvelle », est inextricablement lié à l'histoire de la vie de Jésus, relatée par les quatre évangélistes dont les œuvres constituent une partie du Nouveau Testament. Mais comment expliquer l'existence d'un évangile attribué à celui qui livra Jésus, rompant le lien de fidélité tant avec lui qu'avec la communauté des apôtres ?

L'Evangile de Judas n'a évidemment pas été écrit par Judas, au temps de la vie du Christ. C'est un apocryphe, c'est-à-dire un texte que son auteur, anonyme, a attribué à Judas, afin de mettre son écrit sous le patronage d'une figure d'autorité, même si c'est celle d'un personnage négatif. Ce procédé d'attribution fictive d'un texte, déjà connu dans l'Antiquité gréco-romaine, a été souvent employé par des auteurs juifs et chrétiens qui ont attribué leurs écrits à des figures mythiques (Adam, Seth, Hénoch) ou à des personnages de l'entourage de Jésus.

Ceci toutefois n'enlève rien à l'originalité du texte, ni à son intérêt. L'Evangile de Judas appartient de toute évidence à la mouvance de la gnose. A la fin du IIe siècle, Irénée, évêque de Lyon et pourfendeur des doctrines gnostiques, mentionne un « évangile de Judas » circulant dans un groupe de gnostiques, dit « caïnite », qui tenait Caïn en grande estime (Contre les hérésies I, 31, 1). Cet évangile était sûrement écrit en grec, langue dans laquelle Irénée avait composé son œuvre polémique.

Le manuscrit copte de l'Evangile de Judas, plus récent de deux siècles, est la traduction d'un traité écrit en grec, attestée par la présence, dans le texte copte, de termes techniques théologiques et philosophiques. Le texte grec, perdu, a dû être composé au cours du iie siècle, date envisageable de par le contenu du traité. S'agit-il de celui mentionné par Irénée ? L'hypothèse est vraisemblable, même si les textes pouvaient subir des modifications et des réécritures, en passant de main en main.

L'Evangile de Judas élabore une série de thèmes et motifs gnostiques, tant du point de vue de la forme que de celui du contenu.

Ce n'est pas un évangile dans le sens qu'on donne aux Evangiles canoniques, des narrations faites par un apôtre dont le but était de transmettre le message du Christ et de relater des événements de sa vie. C'en est un en revanche comme l'entendent les gnostiques, et dans la tradition de ceux qui ont été retrouvés à Nag Hammadi ; des évangiles qui se focalisent sur un épisode, situé avant ou après la Résurrection, où Jésus révèle des paroles secrètes à ses disciples, ou plus souvent à l'un d'entre eux. Ces paroles chargées de mystère ne peuvent être communiquées qu'à un cercle restreint d'initiés.

Dans l'Evangile de Judas, l'enseignement caché du Christ est coulé dans un dialogue avec les disciples, trois jours après la célébration de la Pâque, et qui s'étale sur une semaine (33, 1-4). Si les questions posées par les disciples, et par Judas en particulier, sont brèves, les réponses sont longues et constituent des exposés de doctrine bien tournés sur lesquels on va revenir pour en dégager le contenu.
Les disciples choisis par les gnostiques comme dépositaires des paroles de Jésus ne sont pas ceux que la tradition de l'Eglise officielle a mis en valeur. En revanche, des figures reléguées au second plan, comme Philippe, Thomas, Jacques ou Marie-Madeleine, retrouvent dans la littérature gnostique tout leur éclat.

La structure dialoguée n'est pas propre à ce nouvel évangile : on la retrouve à plusieurs reprises dans la littérature gnostique. L'Evangile de Thomas (Nag Hammadi, codex II, 2), la Sagesse de Jésus-Christ (Nag Hammadi III, 4 et Papyrus de Berlin 8502, 3), le Dialogue du Sauveur (Nag Hammadi, V, 3) ou l'Evangile de Marie [Madeleine] (papyrus de Berlin, 8502, 1) en constituent quelques exemples. Le dialogue est également très présent dans des traités de Nag Hammadi qui portent le titre d'« apocalypse » (en grec, «révélation»), par exemple les Première Apocalypse et Deuxième Apocalypse de Jacques. Généralement, dans ces dialogues de révélation, un disciple se distingue toujours des autres et est mis en avant pour sa compréhension du message du Christ, sa capacité de poser les bonnes questions, puis de comprendre l'enseignement. C'est le cas de Judas dans l'évangile homonyme. Ses premières paroles adressées à Jésus sous la forme d'une affirmation (« Je sais qui tu es et d'où tu es venu. Tu proviens du royaume immortel de Barbélo [entité féminine issue de Dieu dans certains systèmes gnostiques] », 35, 20-21) lui gagnent l'immédiate considération du Christ qui réplique : «Ecarte-toi des autres et je te dirai les mystères du Royaume » (35, 23). Par rapport à lui, les autres apôtres ne font pas très bonne figure, ils sont même rabroués à plusieurs reprises par Jésus, qui leur reproche vertement leur manque de compréhension. Ceux-ci, même s'ils pensent adhérer à la vérité révélée par le Christ, ne se sont pas à vrai dire détachés de leurs anciennes croyances et continuent d'honorer le créateur du monde, le démiurge inférieur (34, 10-13). S'ils prétendent connaître qui est véritablement Jésus, ils se trompent comme celui-ci le leur fait remarquer avec dureté : « Comment me connaîtriez-vous ? Je vous le dis en vérité, aucune génération de ceux qui sont parmi vous ne sera en mesure de me connaître » (34, 13-15). Les apôtres sont alors pris de colère, une colère qui marque leur servitude au démiurge. Leur incapacité à se « tenir debout » devant le Seigneur (une tournure qui indique que l'homme habité par l'esprit est capable de s'élever vers la connaissance, de se tenir dans une posture droite, grâce à son intellect, ce qui le distingue des animaux) contraste avec celle de Judas qui, seul parmi eux, se tient devant Jésus, même s'il n'ose le regarder dans les yeux (35, 19-20). C'est pourquoi il sera digne de recevoir la révélation des mystères du royaume (35, 23).

L'Evangile de Judas véhicule des thèmes et des motifs qui s'enracinent dans la doctrine gnostique et qui peuvent être éclairés par une lecture comparative avec les textes de Nag Hammadi. La recherche sur ce nouveau traité en est à ses débuts, mais on peut indiquer néanmoins quelques lignes d'interprétation.

La théologie de l'Evangile de Judas est construite sur l'opposition entre le Dieu transcendant et parfait, et un démiurge, responsable d'une création défectueuse qu'il a réalisée par une imitation mal réussie du monde divin.

Le Dieu transcendant est appelé le Grand Esprit invisible (47, 86). Son royaume est sans limites (ibid.), éternel (45, 79), habité par des entités célestes qu'il a appelées à l'existence et par des anges saints (47, 85-99). Les traits synthétiques par lesquels l'auteur de l'évangile décrit l'entité suprême trouvent des comparaisons dans des traités de Nag Hammadi qui présentent des exposés complexes sur la transcendance divine à la mode de la philosophie du moyen platonisme, ce courant de pensée qui a fleuri au iie siècle et a profondément influencé les gnostiques.

Subordonné au Grand Esprit invisible, se trouve l'Autoengendré (46, 92). Adamas (48, 99), figure primordiale annonçant l'Adam terrestre, se manifeste également, suivi par Seth (48, 101), figure de référence, prototype dans certains cercles gnostiques de celui qui possède la connaissance.

Le Dieu suprême n'a joué aucun rôle dans la création du monde et de l'homme. Le cosmos, appelé aussi « perdition » (50, 106), est le fait d'une entité nommée El (51, 109), qui appelle douze anges pour régner sur le chaos. Parmi eux se distingue Nébro, « le rebelle » au visage de feu et de sang. Saklas fait aussi son apparition. L'un comme l'autre sont accompagnés par des acolytes, qui, s'ils reçoivent le nom d'anges sont à vrai dire des démons.

Tous ces noms trouvent des parallèles dans les textes mythologiques de la gnose, où ils désignent le démiurge. Le nom El est une référence polémique évidente au Dieu de la Bible (probablement une abréviation du mot hébraïque Elohim, signifiant Dieu; par ailleurs « el » est le suffixe de divinité dans les noms d'anges), auxquels les gnostiques attribuent le façonnement imparfait du monde.

A celui-ci succède le façonnement de l'homme, opéré par Saklas et ses mauvais anges. Eve et Adam viennent à l'être, créatures liées à la chaîne de la vie et des générations (52, 117-119). Ce thème central de l'anthropologie gnostique, élaboré dans le détail par certains traités de Nag Hammadi, n'est qu'effleuré dans l'Evangile de Judas, ses lecteurs connaissant probablement d'autres œuvres de références sur ce sujet.

Adam est soumis aux dieux du chaos qui l'ont créé. Toutefois, le Dieu transcendant lui a transmis, ainsi qu'à ses descendants, la connaissance, afin que les « dieux du chaos et du monde souterrain n'aient pas d'emprise sur lui » (54, 126-128). L'auteur de l'évangile ne s'étend pas sur ce point, d'autres penseurs gnostiques l'ont fait abondamment. Même dans la déchéance de sa condition humaine, et tout en étant asservi à ses créateurs, Adam garde une parcelle de connaissance, insaisissable pour ses geôliers. Grâce à elle, il pourra retourner à Dieu. L'esprit, l'âme viennent d'ailleurs : le démiurge s'est borné à munir Adam, et ses descendants, d'un souffle de vie (53, 121-124).

Qu'en est-il donc du corps ? L'Evangile de Judas aborde cette question de façon surprenante et dramatique, en faisant sienne la doctrine gnostique qui envisage le corps comme une prison de ténèbres, dans laquelle l'esprit de l'homme étouffe et oublie, enivré par le mal et les séductions de la chair, sa véritable origine. Le thème du corps-prison (d'origine platonicienne) a nourri des pages et des pages de la littérature gnostique d'un pessimisme exacerbé, mais d'une grande beauté poétique.

Ici, c'est le corps de Jésus qui est mis en vedette, paradigme du corps de chaque être humain, qui ne peut atteindre la connaissance suprême que par son annihilation. Ainsi Jésus dit à Judas : « Tu les dépasseras tous (entendons, les puissances négatives de l'univers). Car tu sacrifieras l'homme qui me revêt » (56, 136). C'est le corps charnel, l'enveloppe, le vêtement selon d'autres métaphores courantes dans les documents gnostiques, que, sur l'invitation expresse de Jésus, Judas doit sacrifier. Ainsi l'acte de la trahison suprême de Judas à l'égard du Christ est relu, dans une bouleversante réinterprétation, comme l'acte de fidélité absolue du disciple le plus aimé en raison de sa capacité de connaissance.

La théorie du Christ en tant qu'entité divine préexistante sous-tend cette interprétation. Le Christ est un être céleste qui, selon certains gnostiques, n'a revêtu qu'un corps apparent, et n'a donc pu souffrir sa Passion. Sa mise à mort, ses souffrances sur la croix, n'ont été qu'une feinte vis-à-vis des puissances, maîtresses du monde, pour les convaincre qu'elles ont eu gain de cause (thèmes élaborés par exemple dans l'Apocalypse de Pierre de Nag Hammadi).

Dans l'Evangile de Judas, toutefois, la perspective est quelque peu différente : Jésus, comme tout individu, a un corps de chair qui est sien pendant la période de sa vie sur terre. Son retour au monde divin aura lieu après avoir quitté ce carcan provisoire qui lui est fondamentalement étranger. Judas est le moyen par lequel cette libération extrême se réalise. Nous sommes loin de l'acte de trahison, en échange de quelque argent, raconté dans les Evangiles canoniques. Ici, la livraison par Judas est une mise en scène décidée par Jésus lui-même, conscient, selon ce traité, du poids de la malédiction qui va peser alors sur les épaules de Judas : « Tu seras maudit par les autres générations » (46, 83). Maudit aux yeux du monde, Judas touche toutefois une récompense immédiate pour sa fidélité : Jésus l'invite à lever ses yeux et à contempler un nuage de lumière entouré d'étoiles. L'étoile la plus brillante étant celle de l'apôtre (57, 141-144).

Comment expliquer ce retournement total de la figure de Judas par rapport à la tradition évangélique dans un texte du iie siècle, traduit, et donc lu, au ive siècle par des gnostiques établis en Egypte ? Dans quelques-uns des extraits transmis par les Pères de l'Eglise, certains gnostiques avaient tendance à réévaluer des figures tenues pour négatives par la Bible, parmi lesquelles Caïn et les habitants des villes maudites, Sodome et Gomorrhe. Ceci s'explique par le rejet de la figure du démiurge, devenu à leurs yeux un dieu méchant, à qui ces personnages, individuels et collectifs, avaient désobéi.

Sous cet angle, Judas devient ainsi le symbole d'une résistance exacerbée contre la Grande Eglise qui va bientôt triompher des dissidences nées en son sein.

[MADELEINE SCOPELLO, Chercheur au CNRS, Paris IV-Sorbonne, docteur ès lettres de l'université de Turin - Publié le 1 juillet 2006 - Le Monde des Religions n°18]

Repères
Les tribulations du manuscrit de l’évangile de Judas

Années 1970 : Le manuscrit est découvert par des paysans sans doute sur un site archéologique de Moyenne-Egypte, Muhâzafat Al Minya. Il est probablement partagé en plusieurs parties entre les découvreurs et exporté illégalement.

1983 : L’objet réapparaît en Suisse dans les mains d’un antiquaire.

1983-2000 : Divers antiquaires tentent de le vendre à des universités américaines mais à un un prix beaucoup trop élevé. Toutes ces pérégrinations et les manipulations inconsidérées, sans égards pour la fragilité excessive du papyrus, endommagent gravement le codex (livre relié); il présente désormais une déchirure brutale aux deux-tiers de la hauteur des 62 feuillets qui nous sont parvenus. Cette crevasse, dont les bords s’effritent de plus en plus, empêche la lecture sur une bande d’environ 1 à 5 cm. Certains folios ont été réarrangés avec des bas de pages qui ne coïncident pas avec le haut…

2001 : la Fondation suisse Maecenas, dont le président est l’avocat Mario Roberty acquiert le manuscrit dans le but de le faire publier et de le rendre à l’Egypte. Elle contacte Rodolphe Kasser, qui demande une restauration immédiate du codex et sa protection sous plaques de verre, avant d’entreprendre son étude et sa traduction.

La composition du manuscrit

Le codex est probablement incomplet car il ne contient que deux cahiers de feuilles de papyrus reliées entre elles, en quoi il diffère des autres manuscrits contemporains connus. Le texte est en copte, la langue de l’Egypte à l’époque romaine, notée en un alphabet grec adapté. D’après des datations au carbone 14 de fragments infimes de papyrus, le manuscrit a été copié entre 220 et 340 après J.-C. Mais le texte grec qu’il traduit est plus ancien et pourrait remonter aux années 170-180 après J.-C. Outre l’évangile de Judas, le codex contient trois autres textes apocryphes dont deux sont déjà connus mais dans des versions différentes.



Pour en savoir plus

Lire sur le site du Monde de la Bible :

Les milieux gnostiques créateurs d’Evangiles par Jean-Daniel Dubois, professeur de christianisme ancien, directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, à Paris. De nombreux évangiles, comme celui attribué à Judas, sont issus de ce mouvement.
Les manuscrits de Nag Hammadi à l’origine d’une nouvelle science par Sophie Laurant, journaliste au Monde de la Bible : les découvertes de textes gnostiques ont stimulé les recherches sur les débuts du christianisme.
- Le livre de Judas, de Nicolas Grimaldi, éd. Puf, 148 p., 12 €.
- Judas, de l’Evangile à l’holocauste, d’Emmanuel Dauzat, éd. Bayard, 352 p., 21,80 €
- Hans Jonas, La Religion gnostique, Flammarion, Paris 2001 (réimpression de l'édition de 1978).
- Henri-Charles Puech, En quête de la gnose, Gallimard, Paris, 1978.
- Madeleine Scopello, Les Gnostiques, collection « Bref », Cerf, Paris 1991


La gnose et ses adeptes

L'Evangile de Judas, qui a provoqué l'intérêt immédiat des historiens des religions, fournit un éclairage sur les origines chrétiennes et le monde de la gnose. Mais qu'est-ce que la gnose, et qui sont les gnostiques ?
Gnôsis, en grec, signifie « connaissance », celle que détiennent donc les gnostiques (gnostikoi). Ce mouvement de pensée s'est répandu entre le IIe et le IVe siècle dans l'Empire romain. Dans cette époque d'intense fermentation intellectuelle, le questionnement sur le problème de l'homme, du monde et de Dieu est au premier plan. Si trois grandes religions – judaïsme, christianisme et paganisme – se partagent la scène, d'autres courants de religiosité prolifèrent également, qui cherchent, par des cultes à mystères, par des solutions philosophiques, ou encore par la voie mystique, un contact direct et personnel avec Dieu. C'est dans ce contexte éminemment syncrétiste, fait d'échanges, de débats et de controverses, que s'inscrit la pensée gnostique.
La gnose est centrée sur la recherche et la réalisation d'une connaissance qui est illumination directe dans l'homme et qui, actualisée, procure elle-même le salut. Néanmoins, cette gnôsis n'est pas pour tous : seuls ceux qui parviennent à retrouver en eux-mêmes la parcelle de lumière originelle, héritage du royaume céleste, peuvent se dégager du monde et se pénétrer de la connaissance. Car, aux yeux des gnostiques, l'univers tout entier est une prison, bâtie par le dieu créateur (le démiurge) et par ses anges mauvais (les archontes) afin de garder l'homme esclave : de son corps, de la sexualité et de la génération, de la matière, de l'ignorance qui, l'aveuglant, l'empêche de reprendre conscience de ses origines divines.
Dans beaucoup de systèmes gnostiques, le dieu créateur est identifié au Dieu de la Bible. C'est lui le geôlier qui enserre l'homme dans les liens pesants de la Création, afin qu'il oublie le Dieu transcendant dont il est issu. Le maître gnostique Théodote (IIe siècle) pose à ce propos un questionnement existentiel : « Qui sommes-nous ? Que sommes-nous devenus ? Où avons-nous été jetés ? Où allons-nous ? ». Se reconnaissant comme des étrangers au monde et des exilés sur terre, les gnostiques n'ont de cesse de retrouver leur patrie céleste, en brisant les liens de l'histoire et du temps.
La lumière de la connaissance est issue d'une révélation. Chez les gnostiques de culture chrétienne, cette révélation se fonde sur des paroles secrètes que le Christ aurait transmises à quelques disciples privilégiés, dépositaires d'une vérité que les écrivains gnostiques ont consignée dans des écrits ésotériques.
L'Eglise se mobilise contre les gnostiques, qui prétendent détenir une connaissance supérieure et secrète, et se considèrent une élite privilégiée, dont l'accès à la gnôsis n'a pas besoin de l'intermédiaire des structures l'Eglise.
L'ensemble des doctrines gnostiques – lesquelles, par des fresques mythiques élaborées, portent tant sur la théologie que sur la cosmologie et l'anthropologie –, provoquent la réaction des Pères de l'Eglise, qui prennent violemment position contre une doctrine qu'ils considèrent comme hérétique et qui fait des ravages dans les communautés chrétiennes. Des ouvrages de controverse – des «réfutations» – sont écrits entre le IIe et le IVe siècle dans les grandes villes intellectuelles de l'Empire.
Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, on n'a disposé que de ces sources polémiques et hostiles pour entendre la voix des gnostiques, la plupart de leurs écrits ayant été détruits lors de la répression organisée par l'Eglise, puis par l'Etat romain devenu chrétien.

[MADELEINE SCOPELLO - Publié le 1 juillet 2006 - Le Monde des Religions n°18]