« LES ECRITS APOCRYPHES » - Chapitre 4: Evangiles gnostiques


I.              Evangile de Thomas ou les paroles secrètes que Jésus le vivant a dites et qu’a écrites Didyme Jude Thomas


Découvert en 1946 à Nag Hammadi, l'évangile de Thomas souleva des émotions: on croyait avoir trouvé dans ce recueil de 114 paroles de Jésus un cinquième évangile, et certains soutenaient que c'était là le plus ancien de tous, dont dépendaient les textes canoniques !

Les passions se sont calmées, l'intérêt de l'apocryphe demeure. Il a été composé en Syrie, comme l'indiquent ses affinités avec d'autres textes, au cours du second siècle et en copte.

Plusieurs sources s'entremêlent. L'une est gnostique, et probablement la plus tardive. Le rédacteur expose des réflexions originales ou bien manipule des citations canoniques ainsi rendues hérétiques, ou emprunte à d'autres évangiles apocryphes.

Une autre série fait apparaître les parentés avec les évangiles synoptiques, citations exactes, libres, condensées ou développées.

Un troisième groupe de paroles a le style évangélique, mais on n'en trouve pas d'analogie dans le Nouveau Testament. Elles pourraient provenir de traditions orales.

Cet évangile, véritable manteau d'Arlequin, pose des problèmes fort épineux touchant la complexité de ses sources, sa composition, et l'histoire proprement dite du texte.

[In « Evangiles apocryphe », F.QUERE, Points-Sagesses, p. 161 à 183]

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Malgré son titre, ce texte ne relate pas la vie, la mort et la Résurrection de Jésus, mais se veut une anthologie de ses « paroles secrètes », censées être recueillies par l’apôtre « Thomas » (litt. jumeau en araméen, Didymos en grec).

Dans la tradition gnostique qui colore l’écrit, ce disciple passe pour le « frère jumeau » de Jésus, donc le parfait initié à même de révéler l’enseignement caché du Christ. A savoir que l’âme – d’origine divine – est emprisonné dans la matière jusqu’à ce que la connaissance et l’ascèse la libèrent afin d’être réintégrée en Dieu.

[In Le Monde des Religions de novembre-décembre 2005, E.VINSON, p. 36 à 39]

II.             Evangile de Philippe et Evangile de Marie

« La Sagesse que l’on croit stérile est la mère des anges. La compagne du Fils est Myriam de Magadala. L’Enseigneur aimait Myriam plus que tous les disciples ; il l’embrassait souvent sur la bouche ».

Tiré de l’évangile de Philippe découvert à Nag Hammadi, en Egypte, cette phrase souligne l’importance accordée à Marie-Madeleine par certains évangiles gnostiques, à commencer par celui qui porte le nom de la « disciple bien aimée », l’évangile de Marie.

Trouvé à Akhmîn en Haute Egypte à la fin du XIXe siècle, cet évangile contribue à l’actuelle popularité de la « compagne » de Jésus, les spéculations allant bon train sur l’interprétation juste d’une telle expression…

Par la sensibilité et la forme (un recueil de sentences), ces deux textes du IIe siècle, s’apparentent à l’évangile de Thomas. Et s’ils sont moins connus que lui, ils le rejoignent dans la ferveur des lecteurs en quête d’ « ésotérisme chrétien ».
[In Le Monde des Religions de novembre-décembre 2005, E.VINSON, p. 36 à 39]



Le terme « évangile » recouvre, chez les gnostiques, des réalités diverses. Comme dans la prédication chrétienne, il circule sans doute très tôt pour désigner l’annonce de la Bonne Nouvelle, puis, dans la deuxième moitié du IIe siècle, il sera employé pour désigner en outre le texte même des Évangiles. Mais à cette époque justement les évangiles se multiplient dans les milieux gnostiques, alors que l’Église officielle n’en retient que quatre. La démarche s’avère profondément différente.
Il convient de souligner tout d’abord que les anthologies modernes ont tendance à regrouper sous la catégorie d’évangiles gnostiques des textes qui visiblement relèvent de divers genres littéraires et émanent de milieux différents. Certains de ces textes portent le titre d’évangile (ainsi l’Évangile de Vérité), mais en quoi s’agit-il d’un évangile ? D’autres qui n’en portent pas le titre, correspondent à ce qu’on a appelé traditionnellement un évangile apocryphe, soit un récit ou une légende mettant en scène des personnages évangéliques autour d’une révélation du Sauveur à ses disciples (ainsi, le Livre de Thomas l’athlète, Les Actes de Pierre et des Douze Apôtres, Le Dialogue du Sauveur).

Irénée de Lyon pourfend un « Évangile de Vérité ». Dès la fin du IIe siècle, les évangiles gnostiques soulevaient l’indignation d’un grand évêque, Irénée de Lyon, qui luttait contre une forme de gnose chrétienne, celle des Valentiniens: « Quant aux disciples de Valentin, se situant en dehors de toute crainte et publiant des écrits de leur propre fabrication, ils se vantent de posséder plus d’évangiles qu’il n’en existe. Ils en sont venus, en effet, à ce degré d’audace d’intituler Évangile de Vérité un ouvrage composé par eux récemment et ne s’accordant en rien avec les Évangiles des apôtres. S’il diffère de ceux que nous ont transmis les apôtres, tous ceux qui le veulent peuvent se rendre compte » (Contre les hérésies, III, 11, 8).
Par ce court extrait, on voit qu’Irénée connaissait l’existence des Évangiles canoniques circulant dans l’Église, les Évangiles des apôtres. Il cherche par ailleurs à prouver qu’il n’y a que quatre Évangiles canoniques, alors que les chrétiens du IIe siècle ont connu une grande variété de traditions circulant sous le nom d’un apôtre prestigieux. C’est un trait de la lutte contre les hérésies de penser que les Évangiles des hérétiques ont été composés récemment. Selon Irénée, les hérésies propagées par les gnostiques sont « récentes » par opposition à la tradition ancienne des apôtres, transmise fidèlement dans l’Église depuis les origines.
Les découvertes de Nag Hammadi ont mis au jour un Évangile de Vérité qu’on peut être tenté de rapprocher du texte valentinien incriminé par Irénée. De fait, le livre s’ouvre par une référence à la prédication de l’Évangile: « L’Évangile de Vérité est joie pour tous ceux qui ont reçu, du Père de la Vérité, le don de Le connaître par la puissance de la Parole… car le nom d’Évangile est la manifestation de l’espoir et une découverte pour ceux qui le cherchent » (p. 16, 31ss). Toutefois le contenu de cet Évangile, de cette bonne nouvelle gnostique, n’a rien à voir avec une évocation de la vie du Seigneur, de ses discours ou de ses miracles. Il s’agit bien au contraire de ce que les gnostiques ont toujours affirmé: le salut passe par les paroles de Jésus directement transmises dans ces révélations écrites, ainsi que par les commentaires qui en sont donnés. Cela ne pouvait pas manquer de choquer Irénée.

L’évangile de l’achèvement, une catastrophe achevée.  Peu après le milieu du IVe siècle, Épiphane, évêque de Salamine, rédige un immense traité où l’on retrouve la panoplie traditionnelle des invectives contre les hérésies. Il mentionne certains gnostiques qui « mettent en avant un écrit tarabiscoté et racoleur, tas de fariboles qu’ils ont affublé d’un nom prétendant que c’est un « évangile d’achèvement ». En réalité il ne s’agit pas d’une bonne nouvelle, d’un « évangile », mais d’une catastrophe achevée… D’autres n’ont pas honte de citer un « évangile d’Ève ». C’est au nom de celle-ci, supposée avoir trouvé « l’aliment de la connaissance » à partir d’une révélation que lui aurait transmise son interlocuteur, le serpent, qu’ils se figurent avoir été produits… » (Panarion, 26, 2,5ss).
Ces deux références à des évangiles gnostiques soulignent encore que ces textes ne visent pas à expliquer la vie et l’œuvre de Jésus, mais bien plutôt à promouvoir une réflexion du croyant gnostique en vue de l’accomplissement, de « l’achèvement », du salut, qui se réalise par le biais de la révélation gnostique. L’évangile d’Ève renvoie à une lecture peu orthodoxe du texte biblique. Le serpent sert d’initiateur à Ève, figure du croyant gnostique qui, grâce à l’aliment qu’est l’initiation à la connaissance gnostique, sera engendré de manière nouvelle.

Communautés gnostiques, communautés chrétiennes. Ces quelques références anciennes illustrent le fonctionnement de ces groupes gnostiques. Le salut est proposé sous forme de connaissance; accessible par le biais d’une révélation orale, parfois aussi transmise par écrit, cette révélation consiste principalement en paroles attribuées au Sauveur, ou en commentaires de ces paroles. Si on lit l’Épître de Ptolémée à Flora, on verra que la transmission de ces connaissances suit des règles bien précises: il s’agit d’une transmission stricte des traditions remontant au Sauveur (Épiphane, Pan., 31, 7,9). Les groupes gnostiques fonctionnent donc avec des sortes de maîtres spirituels, entourés de disciples avides de progresser sur la voie de la connaissance. Au dire des Pères de l’Église et à la lecture des textes gnostiques eux-mêmes, on peut penser que ces groupes pouvaient être situés dans les marges des communautés chrétiennes, à l’intérieur d’elles, ou à l’extérieur. À part la caractéristique élitiste d’un accès au salut réservé à ceux qui utilisent leur intelligence et leur culture, il devait être parfois difficile de distinguer un gnostique d’un fidèle chrétien ordinaire.
De nombreux textes gnostiques soulignent l’existence d’une relation fraternelle très chaleureuse entre les membres du groupe d’adeptes. La relation directe avec un maître spirituel encourageait à gommer les différences sociales; cela pouvait correspondre à ce que l’apôtre Paul disait des communautés chrétiennes où « il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » (Ga 3, 28). Mais cette relation directe au Sauveur ressuscité, à travers les paroles du maître spirituel, pouvait se passer d’une médiation de la hiérarchie ecclésiastique; cela a engendré des conflits avec la hiérarchie ecclésiastique orthodoxe, soucieuse de faire respecter un minimum d’ordre dans les célébrations liturgiques.
Mais il serait inexact de penser qu’on peut définir les gnostiques par un anti-ritualisme. L’accès à la connaissance passait aussi par une ritualisation précise, comme l’indiquent par exemple l’Évangile selon Philippe ou L’Évangile des Égyptiens. Suivant les groupes, on trouvait soit une sorte de rite d’initiation chrétienne, soit une critique des rites chrétiens, en particulier du baptême ou de la pénitence.

Une médecine de l’âme.  Par ailleurs, les adeptes de groupes gnostiques étaient encouragés à mener un genre de vie ascétique. Des textes comme l’Évangile selon Thomas, le Livre de Thomas l’athlète, Les Enseignements de Sylvain mériteraient de figurer dans les anthologies de textes spirituels. À la suite des positions des Pères de l’Église, on a trop souvent pris les gnostiques pour des intellectuels méprisant le monde et leur corps. L’Évangile selon Thomas est un bel exemple d’invitation à la découverte et à la maîtrise du corps. Des textes comme Le Traité tripartite, L’Apocryphe de 3rean, ou L’Origine du monde illustreraient encore d’autres facettes de ces milieux gnostiques, férus d’exégèse biblique, de théologie, d’astronomie, de cosmologie, de recettes médicales, ou simplement de psychologie.
La gnose est aussi finalement une médecine de l’âme, une découverte qui passe par la connaissance de soi-même. C’est peut-être tout ce qui fait son actualité encore aujourd’hui.

[Jean-Daniel Dubois, professeur d’Histoire du christianisme ancien, directeur d’études à l’École pratique des hautes études à Paris - Monde de la Bible n°63, mars-avril 1990]