« LES ECRITS APOCRYPHES » - Chapitre 3: Evangiles de la Passion

I.              Le Protévangile de Jacques

Le nom de « Protévangile » fut donné au XVIe siècle par l’humaniste français qui le publia en Occident, parce que le texte relate des événements antérieurs aux récits des évangiles canoniques. Le plus ancien manuscrit connu (Papyrus Bodmer 5) porte le titre : Nativité de Marie, Révélation de Jacques.

Le livre se dit écrit par l’apôtre Jacques le Mineur, frère de Jésus selon l’Evangile, demi-frère selon ce texte. Il est très ancien (milieu du second siècle) et s’inspire librement des récits canoniques de l’enfance.
L’ouvrage ne doit rien aux judéo-chrétiens, comme en témoigne son ignorance des coutumes juives. Probablement son auteur était-il d’origine païenne, issu de l’Egypte ou de l’Asie Mineure. Il rédigea son texte dans un but apologétique, pour régler, auprès des grecs et des juifs, la question délicate de l’incarnation de Jésus.
Or, pas d’incarnation sans l’absolue pureté de Marie, non seulement vierge avant, pendant et après, mais maintenue dès sa conception dans une sorte d’état angélique, où hommes et anges prêtent leur concours.
L’écrit à connu à travers les siècles une grande fortune : il a inspiré d’autres livres du même genre, dont le plus connu est l’évangile du Pseudo-Matthieu (VIe siècle), qui force le ton, côté miracles. Il est à l’origine de plusieurs fêtes liturgiques, célébration d’Anne et Joachim, Conception et Nativité de Marie, Présentation de la Vierge. L’art chrétien y a abondamment puisé. Mais surtout cette célébration de la pureté a nourri les développements ultérieurs de la mariologie.
II.             Evangile du Pseudo-Thomas
Qu’y a-t-il d’exact dans les noms et titres de ce personnage, à part le terme de « pseudo » ? Ce « Thomas, philosophe israélite », n’a rien à voir avec le disciple de Jésus ni avec l’évangile de Thomas présenté plus loin. Israélite ? Ses ignorances font plutôt songer à un chrétien d’origine païenne. Philosophe ? Le récit révèle plus d’imagination que de sagesse ; de naïveté que de mystique.
Le texte dont les recensions sont nombreuses en grec, latin, géorgien, slavon, arménien, remonterait à une source syriaque antérieure à l’an 400. Amalgamé avec le Protévangile, il a inspiré des romans de l’enfance, encore plus prodigues en merveilles, dont le Livre arménien de l’enfance et l’Evangile arabe de l’enfance.
Il énumère apparemment de simples anecdotes. Une intention plus subtile commande cependant la série. On y voit grandir l’enfant Jésus et ses miracles, d’abord inconsidérés, se diriger vers la forme parfaite que leur donnera la maturité d’un Jésus de douze ans.
III.           Histoire de Joseph le charpentier
Trois versions de cet apocryphe, deux coptes et une arabe, plus fleurie mais plus tardive. Toutes semblent dériver d'un original grec du IVe siècle, aujourd'hui perdu, et de provenance égyptienne.
Les onze premiers chapitres, qui évoquent l'ascendance de Jésus, sa naissance et des détails de sa prime jeunesse, sont influencés par le Protévangile de Jacques. La deuxième partie raconte la maladie, la mort et l'ensevelissement de Joseph. Elle est beaucoup plus originale. C'est le premier document qui témoigne d'un culte rendu à saint Joseph, particulièrement vénéré par les moines coptes d'Egypte. On y décèle, derrière une interprétation chrétienne, de vieux mythes égyptiens et des rites du culte d'Osiris.
[In « Evangiles apocryphe », F.QUERE, Points-Sagesses, p. 65 à 114]

Les évangiles cachés et la question de la naissance

Dans cette veine des textes apocryphes qui donnent à lire des événements inédits, l’évangile de l’Enfance selon Thomas est emblématique. Il est en effet question d’une période de la vie de Jésus laissée de côté dans les Evangiles canoniques. Et comme de juste, cette enfance est l’occasion de nombreux miracles, qui confirment, dès son plus jeune âge, la nature surhumaine du héros. Il insuffle la vie à des statuettes d’argile, maltraite ses petits camarades ou bien les ressuscite, ou encore se montre, en sagesse et en savoir, très supérieur à ses professeurs.
Selon une autre tradition, ce récit de l’Enfance est le fait de l’apôtre Thomas, dont les actes apocryphes racontent qu’il s’est rendu en Inde, afin d’y porter la Bonne Nouvelle. Dans tous les prodiges et propos prêtés à Jésus enfant, un bibliste allemand du début du XXe siècle, G.A. van den Bergh van Eysinga, a vu des emprunts au traité bouddhiste Lalitavistara qui relate l’enfance du Bouddha et aurait été écrit avant l’apocryphe. Néanmoins, cette conclusion fait aujourd’hui l’objet d’une controverse. En effet, certains estiment à présent que l’antériorité reviendrait à l’évangile de l’Enfance et que donc l’influence se serait faite dans l’autre sens. Quant à l’attribution du texte à l’apôtre Thomas, il s’agirait en fait d’une méprise.
Cette hypothèse s’appuie sur un commentaire écrit à la fin du IVe siècle par Jean Chrysostome, évêque d’Antioche, d’un apocryphe aujourd’hui disparu : l’évangile de Jean. L’évêque y qualifie les prodiges de l’Enfance du Christ « de faux et d’inventions de quelques menteurs ». Certains voient dans cette attaque une allusion claire à cette Histoire de l’enfance de Jésus dont l’auteur ne serait pas, dès lors, l’apôtre Thomas mais un certain Jean…
Pour reprendre l’expression de P. Geoltrain et F. Bovon : « Sur la carte géographique de la littérature chrétienne antique et médiévale – vaste continent aux contours mouvants et aux marges incertaines –, la littérature apocryphe occupe des territoires souvent frontaliers, que nourrissent des cultures diverses ».
Geo Widengren, orientaliste et chercheur en histoire des religions à l’université de Stockholm, a-t-il mis en évidence que dans la mythologie iranienne la naissance d’un être exceptionnel, appelé généralement  à sauver l’humanité, était d’ordinaire annoncée par une étoile inhabituelle. En outre, cette naissance se déroulait d’ordinaire dans une grotte.
Un tel tableau se trouve dans plusieurs apocryphes et en particulier dans La vie de Jésus en arabe. Rédigé à l’origine en langue syriaque, ce texte résulte vraisemblablement de la compilation tardive de traditions relativement anciennes. Difficile à dater, il présente en outre des lacunes, mais le sens en reste clair : « Au temps de Moïse le prophète, vivait un homme appelé Zoroastre. Un jour qu’il se trouvait assis auprès d’une source enseignant aux gens il leur dit : la vierge sera enceinte sans avoir connu un homme […] sans que le sceau de la virginité ait été rompu […] sa bonne nouvelle dans les sept climats de la terre et les juifs le crucifieront à Jérusalem que Melchisédech a bâtie ; il sera ressuscité d’entre les morts et montera au ciel. Quand au signe de sa naissance, vous verrez à l’Orient une étoile plus brillante que la clarté du soleil et des étoiles qui sont dans le ciel ; car ce ne sera pas une étoile mais un ange de Dieu ».
Ce motif du personnage divin né de l’union d’une vierge avec un dieu est sans doute l’un des plus répandus dans toutes les religions de l'histoire humaine. On le rencontre en Mésopotamie, vers -1000, à propos du prophète Zoroastre, dont la mère était une prêtresse, vierge, de la déesse babylonienne Ishtar. Il se trouve plus tard repris dans le mythe de Mithra, divinité plus tardive dont le culte naît de la rencontre, au IVe siècle avant notre ère, de l’Orient et du monde grec après les conquêtes d’Alexandre. Le mithraïsme fleurit ensuite dans tout l’empire romain. Il connut une certaine vogue pendant neuf siècles avant d’être absorbé par le christianisme, devenu la religion impériale.
D’autres personnages, qui devinrent l’objet de quasi-légende après leur disparition sans pour autant être divinisés, se virent aussi attribuer ce mode de venue au monde. Pythagore, Platon, et même Jules César, pour n’en citer que quelques-uns.
Motif récurrent dans plusieurs apocryphes, la naissance virginale de Jésus n’est exposée que dans deux Evangiles canoniques, ceux de Matthieu et de Luc.
L’Evangile de Marc, considéré comme le plus précoce des quatre, est muet sur la question et débute par le baptême dans le Jourdain, de même que celui de Jean. Constat étrange dans la mesure où il est admis que Matthieu et Luc ont tous deux puisé dans l’Evangile de Marc.
Pour l’expliquer, on a suggéré que les récits de la naissance dans les Evangiles de Luc et de Matthieu seraient des interpolations, des ajouts postérieurs à la rédaction effective des textes. Ces derniers auraient été effectués au IIe siècle, époque à laquelle le christianisme vient en contact avec le monde hellénistique. L’Evangile de Marc, antérieur à ceux de Luc et de Matthieu, était sans doute diffusé auprès de communautés juives, or le judaïsme ne requiert pas du Messie une naissance divine. Il ne nécessitait donc pas ce genre de modification. Les deux autres, rédigés en grec, ne bénéficiaient pas encore d’une large diffusion. A l’occasion d’une copie, il était possible de procéder à cet ajout qui n’aurait fait que répondre aux attentes d’un lectorat empreint d’une culture où un dieu incarné parmi les hommes devait être né d’une vierge.
Et Origène, qui a contribué à fixer plus tard le canon admet, dans le commentaire qu’il fait de l’Evangile de Matthieu : « Aujourd’hui, le fait est évident. Il y a beaucoup de diversité dans les manuscrits, soit par la négligence de certains copistes, soit par l’audace perverse de quelques-uns à corriger le texte, soit encore du fait de ceux qui ajoutent ou retranchent à leur gré, en jouant le rôle de correcteur ».

[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, « Les Evangiles cachés », J-B.GOUYON, p. 98 à 103]