L’EMERGENCE D’UNE PENSEE Chapitre 2: Un judaïsme pluriel


Au 1er siècle de notre ère, le judaïsme est en pleine effervescence. Alors même qu’ils sont unis par leur foi en Dieu et la conviction d’appartenir à une même nation, plusieurs courants s’affrontent et tentent de s’affirmer.



Du judaïsme au 1er siècle il faut parler au pluriel. Flavius Josèphe l’avait très bien compris. Dans « Les Antiquités judaïques », il présente à ses lecteurs trois « hérésies » (du grec hairesis, qui signifie ici école philosophique) : les Pharisiens, les Sadducéens, les Esséniens et également une quatrième option, celle de radicaux qui s’opposent violemment à Rome.

Un autre courant, celui des baptistes, participe au bouillonnement du judaïsme di 1er siècle : Flavius Josèphe ne les cite pas dans ces « hérésies » mais consacre tout de même, dans une autre partie de son œuvre, un développement à Jean le Baptiste.

I.              Les Pharisiens

Les Pharisiens sont nombreux (Flavius Josèphe en dénombre 6000 en Palestine) et exercent une influence grandissante. A l’origine, le terme signifie « séparé ». Leurs adversaires les accusaient en effet de se séparer soit de la vraie tradition, soit du pouvoir royal asmonéen. L’ambition des Pharisiens était d’appliquer la pureté sacerdotale à la vie quotidienne.

Pour que tout Israélite puisse vivre dans l’état de pureté que la Torah réclamait des seuls membres du sacerdoce, les Pharisiens ont une approche évolutive : ils n’hésitent pas à se servir de la tradition voire, le cas échéant, à la rénover pour rendre la Torah plus praticable.

Mais le pharisaïsme n’était pas monolithique : jusqu’à la destruction du Temple en 70, deux écoles dominent au sein du groupe. Elles se réfèrent à deux maîtres, Hillel et Chammaï, qui ont enseigné sous Hérode le Grand et au début du 1er siècle. Leurs positions par rapport à la Torah sont souvent résumées en disant que Hillel « allège » tandis que Chammaï « aggrave ».

Dans les Evangiles, les Pharisiens sont rudoyés. Ils sont décrits comme ostentatoires, et formalistes. Dans l’Evangile de Matthieu, Jésus prononce sept malédictions contre ceux qu’il traite d’engeance de vipères et de Pharisiens hypocrites. Une autre phrase tirée de ce même Evangile montre pourtant que le désaccord n’est pas si grand : « Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les Pharisiens : faites donc et observez tout ce qu’ils pourront vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent mais ne font pas ».

En fait, soulignent Jérôme Prieur et Gérard Mordillat dans « Jésus illustre et inconnu », les piques adressées aux Pharisiens sont le témoignage d’une proximité (donc d’une rivalité d’autant plus vive) entre la démarche du Christ et la leur : « Les Pharisiens des Evangiles […] sont des adversaires auxquels on est prêt à ôter leurs propres qualités pour en conserver le bénéfice exclusif ».

Une phrase du maître pharisien Hillel montre cette proximité. Le Talmud de Babylone affirme que toute sa pensée était réunie dans sa formule : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même. Cela est toute la Torah, le reste n’est que son explication ». On retrouve là des thèmes de la prédication de Jésus.

II.             Les Sadducéens

Aux Pharisiens s’opposent les Sadducéens. Le mot « sadducéen » est compris habituellement comme faisant référence à Sadoq, établi par le roi Salomon à la tête des prêtres de Jérusalem. En se revendiquant de Sadoq, les Sadducéens affirment la place centrale que doivent avoir les prêtres, en particulier le grand prêtre du Temple de Jérusalem. La complexité de la chose vient de ce que les Sadducéens ne sont pas un groupe strictement sacerdotal.

L’opposition entre Pharisiens et Sadducéens est bien résumée par Flavius Josèphe : « Je veux maintenant dire simplement que les Pharisiens avaient introduit dans le peuple beaucoup de coutumes qu’ils tenaient des anciens, mais qui n’étaient pas inscrites dans les  lois de Moïse et que, pour cette raison, le groupe des Sadducéens rejetait, soutenant qu’on ne devait ne considérer comme des lois que ce qui était écrit, et ne pas observer ce qui était transmis seulement par la Tradition […] ».

Derrière cette controverse, une concurrence : Sadducéens et Pharisiens s’opposent sur le droit d’enseigner la pratique de la Torah au peuple. Ce droit, dévolu aux prêtres par la Torah, fut de plus en plus observé par les Pharisiens, mouvement laïque.

III.           Les Esséniens

Les Esséniens constituent le troisième courant décrit par Flavius Josèphe. Leur connaissance a été profondément renouvelée par la découverte des premiers rouleaux de Qumrân, en 1947, puis les fouilles de Khirbat Qumrân et Aïn Fechka. Jusqu’à cette date, on ne connaissait les Esséniens que par des données littéraires indirectes.

Le sens profond de la démarche des Esséniens est la refondation d’Israël à partir du désert, loin des autorités et du Temple de Jérusalem, avec une idée d’urgence : la fin est proche, un Messie (dédoublé en un Messie-prêtre et un Messie-roi) est attendu pour bientôt.

Or, pour les Esséniens, les sacrifices accomplis au Temple de Jérusalem sont incapables d’amener le pardon de Yahvé. Il faut aller plus loin et se donner pour but d’accomplir la loi de Moïse dans son extrême rigueur. L’opposition aux Pharisiens (et à Jésus) est ici très nette.

IV.           Les Baptistes

Cette idée que le Temple de Jérusalem ne peut assurer le pardon de Yahvé se retrouve chez les Baptistes. Le mouvement de Jean le Baptiste est le mieux connu grâce au Nouveau Testament, mais la littérature rabbinique ou patristique mentionne d’autres mouvements, tels les « hémérobaptistes » (« baptistes quotidiens ») ou mes « baptistes du matin ».

On peut de prime abord se demander quelle est l’originalité de ces mouvements, tant l’importance des rites d’eau est grande chez les Esséniens ou les Pharisiens. Mais chez les Baptistes, il ne s’agit plus d’ablutions rituelles. « Pratiqués dans l’eau courante, les rites baptistes entendent bien pardonner les péchés et se substituer ainsi aux sacrifices prévus par le rituel du Temple. Là est la grande originalité des groupes baptistes », explique Jean-Pierre Lémonon dans « Le Monde où vivait Jésus ». Entre la levée des empêchements rituels, et la levée des péchés, la différence est considérable. C’est tout le système du Temple qui est menacé par cette évolution.

Parmi les Baptistes, le mouvement de Jean a frappé les contemporains. Il est décrit par Flavius Josèphe comme « un homme de bien qui exhortait les juifs a exercer la vertu, à pratiquer la justice les uns envers les autres et la piété envers Dieu, à se réunir par un baptême ».

Le baptême de Jean comprenait deux singularités dont héritera le baptême chrétien. A la différence des diverses ablutions juives et même du baptême des hémérobaptistes, le candidat ne se lave ni ne se baigne lui-même, ce rite lui est administré par un autre. En outre, ce rite n’est pas réitérable alors que l’ablution et les autres baptêmes relèvent d’une série indéfinie. Il est un acte unique « comme est unique et définitif le jugement qu’il est censé prévenir », (Simon Légasse, cité dans « Le Monde où vivait Jésus »).

Le ministère de Jean deure probablement de l’automne 27 à la fin de l’an 28. Il est ensuite exécuté par Hérode Antipas. Les Evangiles reconnaissent que Jésus devint l’un de ses disciples, mais ils cherchent tous à marquer la supériorité de Jésus sur Jean le Baptiste. Dans l’Evangile de Marc, le Baptiste se revendique comme un simple éclaireur : « Vient derrière moi celui qui est plus fort que moi, dont je ne suis pas digne en me courbant de délier la courroie de ses sandales ».

Ensuite, la prédication de Jésus, telle qu’elle est décrite dans les Evangiles, s’éloigne de celle du Baptiste puisqu’il ne recourt plus au rite de l’eau. Il est « un Baptiste qui bientôt ne baptisera plus » (J.-P. Lémonon).



Pharisiens, Sadducéens, Baptistes, Esséniens… Quand on mentionne ces différents courants, l’insistance didactique sur ce qui les différencie peut faire oublier tout ce qui les rassemble. Ces différents groupes sont cependant reliés par la foi au Dieu unique, la conscience d’être un peuple de témoins au milieu des nations, la volonté de refaire d’Israël la parfaite communauté de l’alliance, comme au temps du désert. Chez beaucoup, aussi, se répand une fièvre apocalyptique. Le sentiment que la fin n’est pas loin, et que comme il est dit dans l’Evangile de Matthieu «  la cognée se trouve à la racine des arbres », est largement partagé.

Après 70, ce judaïsme bouillonnant et pluriel va devenir un judaïsme codifié, unifié, sous l’égide du pharisaïsme, seul courant à survivre à la guerre juive et à la destruction de Jérusalem. La tradition rabbinique est l’héritière de ce courant pharisien.

[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, J.-F.MONDOT, p. 64 à 68]

Les esséniens de Qumrân : précurseurs du Christ ?
Parmi les manuscrits de la mer Morte, découverts au milieu du XXe siècle, certains textes renseignent sur le mode de vie et les préceptes de ceux qui les ont écrits : les esséniens. D’aucuns ont voulu y voir des liens entre cette secte juive et le christianisme naissant.
La tradition veut que ce soit un jeune bédouin de la tribu des Ta’amireh qui soit à l’origine, en 1947, de la découverte de ce qu’il est depuis convenu d’appeler les Manuscrits de la Mer Morte. Aujourd’hui, en 2004, ces manuscrits ont été presque tous publiés, après bien des déboires, quelques controverses et beaucoup de suspicion. Un travail de titan a été nécessaire pour établir des textes à partir du puzzle de ces milliers de fragments épars n’offrant le plus souvent que des brides, très lacunaires, de textes. Sont désormais accessibles les 95% environ des 800 rouleaux découverts dans les onze grottes surplombant le site de Khirbet Qumrân, initialement fouillé par le père de Vaux, sur le versant ouest de la mer Morte où les restes d’une communauté essénienne de type monastique ont été retrouvées. Rédigés en hébreu, en araméen et en grec, ces textes, bien que très fragmentaires à l’exception d’une douzaine provenant principalement des grottes 1 et 4, ont profondément bouleversé notre connaissance de l’Ancien Testament et apporté un éclairage nouveau sur la diversité du judaïsme contemporain de la naissance de l’ère chrétienne. Plus particulièrement, ces manuscrits ont fourni de substantiels renseignements sur la secte essénienne, dont nous ne connaissions guère plus que ce que Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe en avaient rapporté.
Il s’agit pour une bonne part, de textes bibliques. Ce sont les plus anciens que nous connaissions : avant 1947, nous n’avions à disposition que des copies médiévales. La rédaction de ces écrits s’échelonne du début du IIe siècle avant J.-C. à 68 après, date à laquelle le monastère de Qumrân a été détruit par les romains. L’ensemble des manuscrits de la mer Morte peut être classé selon trois grandes catégories.
Des écrits bibliques tout d’abord. A l’exception du Livre d’Esther, nous avons là des fragments de tous les textes de la Bible hébraïque telle qu’elle nous est parvenue aujourd’hui.
Mais outre ces textes canoniques, les anfractuosités dominant Qumrân ont aussi fourni nombre d’apocryphes de l’Ancien Testament. Il s’agit de textes parabibliques qui nous renseignent sur la diversité des croyances au sein du judaïsme à l’aube de l’ère chrétienne.
Enfin, on y a trouvé une grande quantité de livres sectaires, directement liés à la communauté occupant le site en contrebas et permettant d’en éclairer la nature.
Sur le site lui-même, les ruines masquent les traces d’une occupation très ancienne, datant de l’âge de fer, probablement du VIIIe ou VIIe siècle avant J.-C. Ce n’est qu’au cours du IIe siècle que la présence essénienne ne peut être attestée.
Le judaïsme des esséniens est en rupture avec le pharisaïsme sur bien des points. La communauté se veut indépendante du Temple de Jérusalem qu’elle semble juger illégitime. Les esséniens sont en outre en désaccord avec le Temple à propos du calendrier des célébrations. Les textes proprement esséniens de Qumrân révèlent enfin l’attente eschatologique et le messianisme de la secte. Le personnage du « Maître de Justice », fondateur de la communauté est présenté lui-même comme le restaurateur de l’Alliance d’Israël avec Dieu, et ne semble attendre la venue d’aucun autre Messie. En revanche, d’autres textes, des périodes correspondant à la naissance du christianisme, se présentent comme des prophéties messianiques. Ce messianisme est même double puisque les textes annoncent la venue d’une part d’un Messie sacerdotal, un prêtre donc, et d’autre part celle d’un Messie davidique.
Ces caractéristiques de l’essénisme qumrânien ont bien évidemment échauffé de nombreux esprits. Certains ont même cru lire dans ces manuscrits la mention d’un Messie « crucifié ». Il a parfois été aussi suggéré Jean-Baptiste était essénien.
L’attente eschatologique dont témoignent les écrits esséniens a elle aussi suscité des rapprochements hâtifs entre la secte et le christianisme naissant. Emile Puech, directeur de recherche au CNRS, peut donc conclure : « En définitive, s’il est difficile de trancher si Jean a connu ou non les esséniens de Qumrân, il est sûr qu’il n’a jamais été leur adepte, à moins d’avoir totalement changé de cap ».
Jésus était-il une incarnation du Messie davidique attendu par les esséniens ? De fait l’annonce d’un « royaume éternel » grâce à la venue du « Fils du Très-Haut » que l’on retrouve dans les manuscrits de Qumrân n’est pas sans rappeler l’Evangile de Luc : « Lui, Il sera grand. Il sera appelé Fils du Très-Haut. Il règnera à jamais et son règne n’aura pas de fin ». Toutefois, même si les rédacteurs des Evangiles, et en particulier Luc et Matthieu, peuvent être ainsi rapprochés d’une tradition juive, tant du point de vue des thèmes abordés que des expressions et formes littéraires utilisées, Emile Puech précise que « la présentation messianique des Evangiles diffère totalement de celle des textes esséniens ». La résurrection qu’annoncent les textes esséniens ne revêt pas le caractère universel des textes chrétiens mais est réservée aux seuls justes (soit les esséniens seuls). En outre, le respect littéral et sans concession de la Loi dont font montre les esséniens semble assez incompatible avec l’enseignement du Christ. Emile Puech en conclut que « la dimension universelle de la figure messianique de Jésus, livré pour le salut de la multitude, tranche d’autant plus sur le caractère fermé du courant essénien. Le baptême au nom de Jésus pour le pardon des péchés et le don de l’Esprit ne peut en rien se comparer à quelque ablution rituelle, signifiant une purification passagère et répétitive ». Aussi serait-il exagéré et hâtif de voir dans le christianisme naissant une extension de l’essénisme. Ce serait minimiser la nouveauté des Evangiles. Tout au plus peut-on voir dans les textes chrétiens les traces de diverses traditions littéraires juives.
 [In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, P.DESCAMPS, p. 70 à 77]