L’EMERGENCE D’UNE PENSEE Chapitre 1: La terre de tous les particularismes


Au 1er siècle avant J.-C., la Terre promise est loin d’être un pays homogène. Hors de Jérusalem, les juifs sont noyés dans un ensemble de communautés ouvertes ou soumises à toutes les influences.



Accrochée au flanc de collines ou blottie au creux de vallées, Jérusalem prospère à l’ombre du Temple. Dans les rues de la ville millénaire une foule de passants arbore des costumes aussi divers que leurs dialectes. Jérusalem est en effet un formidable creuset humain, une référence à l’échelle de la Palestine tout entière. A la population locale, se mêlent les étrangers attirés, comme en toute capitale, par leurs affaires et des juifs de la diaspora venus déposer leurs offrandes au Temple.

Au début du 1er siècle de notre ère, Jérusalem vit ses dernières décennies de relative tranquillité. En 70 s’abattra sur le peuple juif un des plus grands fléaux de son histoire : la prise de Jérusalem par les armées de Titus et la destruction définitive du second et dernier Temple. Mais, pour l’heure, la ville apparaît sous un jour moins sinistre aux yeux d’un prophète venu de Nazareth. Les particularismes locaux, forgés au fil des vicissitudes qu’a connues cette terre, demeurent toutefois marqués et Jésus doit probablement se sentir quelque peu étranger en Judée, avec ses usages et son accent galiléens. La région la plus septentrionale de la Palestine est en effet considérée avec un certain mépris par les habitants de Judée, comme en témoigne cette boutade : « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1,46). Il n’y a guère que la Samarie qui l’emporte en discrédit aux yeux de la population judéenne.

Bien que partageant la même religion, les juifs du 1er siècle sont loin de constituer un groupe homogène et majoritaire en Palestine. Considérons les Judéens (pop. de l’ancien royaume du Sud – Juda, cap. Jérusalem) et les Samaritains (pop. de l’ancien royaume du Nord – Israël, cap. Samarie). Les Samaritains, dénigrés par les premiers, sont eux-mêmes issue de croisement d’Israélites – non déportés lors de la chute du royaume du Nord (-722) – avec des immigrés installés par les conquérants assyriens. Le fossé qui sépare les deux groupes se creuse au retour d’Exil des Judéens, déportés à leur tour, lors de la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor II (-587). Judéens et Samaritains s’affrontent en outre sur des questions théologiques. Les seconds ne reconnaissent ni les écrits postérieurs au Pentateuque, ni la spécificité du Temple de Jérusalem, disposant jusqu’à la fin du IIe siècle av. notre ère de leur propre sanctuaire sur le mont Garizim.

Revenus de Babylone à l’avènement de la dynastie achéménide, les juifs de Judée s’étaient rassemblés autour du Temple reconstruit, sous l’autorité d’un grand prêtre et la stricte observance d’une même loi. La Torah régit pour ainsi dire l’ensemble de la vie d’une population dont la spécificité la distingue de ses voisins parfois jusqu’à l’opposition. Mais bien vite, l’Empire achéménide fait place à Alexandre et à l’émergence des royaumes hellénistiques qui étendront successivement leur domination sur la Palestine. Dès le IVe siècle avant notre ère, Jérusalem doit faire face à une nouvelle menace, la séduction de l’hellénisme.

Au début du 1er siècle de notre ère, les dynasties locales, asmonéenne (famille juive appelée aussi « Maccabées » qui sonne la révolte contre les Séleucides et règne sur la Judée de 167 à 63 av. J.-C.) ou hérodienne, ont fait place à des fonctionnaires romains, garants du pouvoir de l’empereur. Cette chancellerie, dont le siège se situe à Césarée Maritime, port créé par Hérode le Grand sur le littoral méditerranéen, se double d’autorités locales, siégeant à Jérusalem. Dans cette ville si particulière, politique et religion sont intimement mêlées et le grand-prêtre, bien que soumis au pouvoir romain, occupe le sommet de la hiérarchie. Il préside le Sanhédrin ou Conseil des Anciens qui gère les affaires intérieures. Ces personnalités instruites, en plus de s’exprimer en hébreu, la langue liturgique, et en araméen, la langue vernaculaire, devaient aussi manier le grec sans difficulté.

Cependant, chez la grande majorité de la population de Jérusalem. L’araméen et l’hébreu dominaient sans conteste. Enfin, outre cette population de souche locale, il convient de mentionner les convertis au judaïsme qui, quittant leur terre d’origine, viennent s’établir avec leur spécificité culturelle et linguistique au plus près du Temple.

Mais passées les généralités, bien rares sont les témoignages qui permettent de recueillir des indices concernant l’origine ethnique d’une population.

Le brassage de populations qui caractérisait la ville sainte du peuple juif ne devait très probablement pas surprendre Jésus. La Galilée de son enfance constitue elle aussi une région, souvent turbulente, où diverses ethnies et cultures se côtoient. En effet, d’abord concentrés en Judée, les juifs ont progressivement émigré, dès le IVe siècle avant J.C., vers des régions périphériques telles que la Galilée, au nord, l’Idumée, au sud, la Transjordanie, sur l’autre rive du Jourdain ou la Syrie du Sud. A ces mouvements de populations, s’ajoutent les conquêtes militaires qui, aux époques asmonéenne et hérodienne, engloberont dans ces royaumes successifs une très grande partie du pays. Ainsi, à l’exception du cas particulier de Jérusalem et de ses environs immédiats, les juifs se mêlent pratiquement partout à des païens de souches diverses, au point de se retrouver parfois minoritaires.

Ces différences ethniques se doublent de divergences culturelles puisque le judaïsme de Galilée diffère de celui de Jérusalem. Cantonnées en quelque sorte au nord du pays, loin du Temple et de ses sacrifices précisément établis, les célébrations religieuses des Galiléens se concentrent sur les synagogues qui, déjà présentes, fleuriront après la destruction du Temple et de l’émigration d’une partie des juifs de Judée vers le Nord.

Enfin, la côte palestinienne conserve toute sa spécificité. L’ancienne terre des Phéniciens reste en effet très majoritairement païenne tandis que plusieurs villes de l’intérieur du pays gardent le souvenir de leur fondation en tant que colonie phénicienne.

Cependant, ces différences ne constituent pas les seules pierres d’achoppement d’une réalité multiple. Aux divergences qui distinguent les franges de populations de retour de Babylone et celles qui n’ont jamais quitté la Terre promise, s’ajoutent d’autres conflits à partir du IVe siècle av. J.-C. et la conquête d’Alexandre. On voit alors s’affronter les clans traditionnalistes et ceux que le mode de vie grecque fascine au point d’en maîtriser les usages et la langue. D’abord relativement discrète, cette opposition se cristallise durant la première moitié du IIe siècle av. J.-C. lors de la Révolte des Maccabées, opposés au parti helléniste. Ce soulèvement contre le royaume séleucide et les partisans locaux de l’hellénisme donnera naissance à la dynastie asmonéenne. L’indépendance politique de celle-ci prendra fin en -63, lorsque les romains interviendront dans les affaires du royaume confirmant ensuite sur le trône Hérode le Grand (-37). La domination romaine, loin de calmer les esprits, entraîne des troubles qui scelleront le sort de Jérusalem au cours de la seconde moitié du 1er siècle de notre ère.

A l’occupation romaine privant les juifs de la souveraineté, se superposent les conséquences d’une crise sociale. Alors que les notables d’autres provinces s’ouvrent aux habitudes grecques et romaines et travaillent à leur élévation sociale au sein de l’Empire, les juifs se recentrent sur leurs particularismes. Cette instabilité latente constitue ainsi le ferment d’une agitation endémique laissant le champ libre aux prédicateurs et figures charismatiques les plus variés, annonçant l’arrivée d’un messie considéré comme un guide capable de restaurer un état juif indépendant.

Les quelques réflexions qui précèdent montrent, si besoin en était, que la Palestine du 1er siècle de notre ère est loin de constituer un ensemble équivoque. Ces divergences culturelles, spirituelles et religieuses intimement liées ont fourni sans conteste une assise à la prédication d’un prophète venu de Galilée.


[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, S.BONATO-BACCARI, p. 60 à 63]