LE « NOUVEAU TESTAMENT » Chapitre 3: Vers une Eglise autonome


Jusqu’aux années 80-90, les écrits chrétiens témoignaient d’une Eglise qui se concevait encore comme partie intégrante du judaïsme. Soixante ans après la mort de Jésus, après le traumatisme des guerres juives, l’expulsion des synagogues de tous ceux qui ne se ralliaient pas à l’interprétation rabbinique de Yahvé, la lente maturation théologique des communautés chrétiennes, le christianisme se pense de plus en plus de manière autonome, sans rompre tout à fait avec ses racines juives. Il se dote d’institutions propres, d’une liturgie et d’une théologie particulières. De nouvelles contestations, internes à l’Eglise et portant sur des conflits d’autorité et d’interprétation théologique, étaient nées dans les communautés pauliennes ; elles s’accentuent dans cette période. Enfin, preuve ultime de cette progressive autonomisation, les chrétiens commencent à être persécutés pour ce qu’ils sont, et non indistinctement avec les autres juifs, par l’empereur Domitien (81-96).
I.              Une plénitude théologique et liturgique : le corpus johannique
Le corpus johannique, composé autour de la figure de Jean et contenant un évangile, trois épîtres attribuées à l’apôtre et une apocalypse, occupe une place particulière au sein du Nouveau Testament. Jusqu’à présent, en effet, on se trouvait en présence d’ouvrages issus des évolutions et des tensions de branches majoritaires de l’Eglise. Avec le corpus johannique, le lecteur se voit confronté à une communauté isolée, relativement préservée des convulsions du judaïsme (cf. Jean 9), qui développe une compréhension singulière du message de Jésus et de la place de la communauté.
Cela ne signifie nullement qu’il s’agit d’une communauté paisible : ses écrits gardent la trace de conflits et de contestations fortes. Ses origines doivent être cherchées en Palestine, où des juifs reconnaissent en Jésus le Messie davidique ; ils sont dirigés par un homme, inconnu par ailleurs, qui a suivi Jésus et deviendra dans la mémoire de la communauté son disciple préféré. Cette première communauté paraît relativement ouverte aux différentes composantes du judaïsme. Elle développe une théologie de la prééminence de Jésus comme Christ (Messie) et de la place centrale du Temple dont l’évangile conserve une trace.
Malgré cette composante essentiellement palestinienne, la communauté s’est ouverte aux juifs de la Diaspora. Vers 70 (après la ruine du Temple ?), elle se déplace vers l’Asie Mineure et fait entrer des Grecs en son sein. Il n’est pas exclu qu’elle subisse à cette période une influence du paulinisme. L’évangile inclut ainsi une dimension universaliste du salut, proposé à tout homme, et il expose une relation très individualiste entre le croyant et le Christ.
La crise de 70 et la reconstitution du judaïsme autour des rabbins de Yahvé sèment le trouble dans cette Eglise : expulsés des synagogues, les chrétiens johanniques d’origine païenne prennent leur distance vis-à-vis du judaïsme. On retrouve dans l’évangile les traces de cette hostilité envers les « juifs ».
A force de se focaliser sur la divinité de Jésus, la communauté entre en division. Certains nient tout humanité à Jésus et ouvrent la voie à des doctrines centrées sur la seule divinité de Jésus que l’on retrouve dans les siècles suivants dans des groupes que l’Eglise taxera d’ « hérétiques » : docètes affirmant que Jésus, Dieu, a feint de devenir homme et de mourir, encratistes refusant les relations sexuelles et la génération, gnostiques affirmant la prééminence de la connaissance secrète pour le salut, etc. En réaction, la communauté insiste sur l’humanité de Jésus (vers 80-90), I Jean et II Jean sont écrites pour condamner les fauteurs de troubles. Cette mise au point ne suffit pas, et, au tournant du IIe siècle, la communauté johannique achève de se désintégrer : une fraction accepte de rejoindre la Grande Eglise, rédige la finale de l’évangile (chap. 21) qui réconcilie les figures de Pierre, représentant les chrétiens de la communauté de Jérusalem, et du disciple, représentant les chrétiens johanniques, ainsi que III Jean, tandis que les autres membres du groupe développent leurs idées docètes et gnostiques.
Parallèlement, la communauté johannique subit la persécution de Domitien. Un membre inconnu de la communauté qui se réclame de Jean rédige alors une apocalypse (vers 96) en s’inspirant des formes juives et en s’éloignant quelque peu de la théologie johannique pour rassurer les chrétiens d’Asie Mineure.
1.     Les trois épîtres de Jean et les convulsions de la communauté johannique
Les trois épîtres « de Jean » ont pour auteur déclaré un personnage qui se nomme lui-même l’ « Ancien ». Elles ont été rédigées entre 90 et 110, III Jean étant la plus récente. Elles combattent toutes des adversaires que l’ « Ancien » nomme « antichrists », qui semble avoir cru à une forme de docétisme prônant que Dieu n’a fait que revêtir une apparence humaine.
I Jean : plaidoyer pour l’humanité de Jésus et la charité. I Jean insiste sur le versant théologique de son opposition aux docètes. Il repère trois points de discorde :
-       La christologie : alors que les docètes insistent sur la divinité de Jésus, I Jean insiste sur l’humanité.
-       La doctrine du salut.
-       L’autorité de l’Ancien.
II Jean : exhortation à une communauté de rester dans la communion. Adressée à une Dame élue et à ses enfants (II Jean 1) qui figurent sans doute une communauté particulière, cette courte lettre représente le versant ecclésiologique de la stratégie de l’Ancien. Celui-ci appelle à rester dans la communion et à ne pas recevoir de fauteurs de troubles.
III Jean : instructions à un chrétien. Courte missive adressée à un certain Gaïus, probablement le chef d’une communauté. III Jean exhorte à ce qu’on reste fidèle à l’Ancien et que l’on se méfie de Diotréphès qui s’est opposé à lui.
2.     Le quatrième évangile : un évangile original
  Utilisant un style différent des autres évangiles, très poétique, il présente en revanche un plan très simple : après un prologue théologique (1,1-18), il fait le récit de l’activité publique de Jésus (1,19 à 12,50        ), regroupe une série de discours d’adieu autour de la Cène (13 à 17), fait le récit de la passion et de la résurrection (18 à 20) et se conclut par un épilogue en Galilée (21). Ses principales innovations concernent le portrait de Jésus, sa théologie, et, preuve d’une Eglise déjà autonome, sa relation avec les divers groupes de l’époque.
Un évangile détaché des synoptiques.
-       Jean omet de nombreux épisodes importants : la tentation, la transfiguration, l’institution de l’Eucharistie, la prière à Gethsémani, etc.
-       Jean ajoute certains épisodes : un ministère en Judée avant celui de Galilée, trois voyages à Jérusalem, trois Pâques.
-       Jean présente une différence de compréhension du miracle : nommés « signes » ou œuvres », ils témoignent de l’identité de Jésus et donnent souvent l’occasion à un discours explicatif.
-       Selon Jean, Jésus n’utilise pas de paraboles.
-       L’identité de Jésus n’est pas en question : Jésus parle de lui et de son identité.
-       Le « Royaume de Dieu » n’est pas le centre de la prédication de Jésus.
Un portrait original de Jésus. Alors que dans les synoptiques Jésus ne parlait pas de sa préexistence à l’incarnation, Jean décrit une existence éternelle avant son incarnation et après elle ; alors que les synoptiques ne parlaient jamais directement de Jésus comme Dieu, Jean le fait, ce qui prépare la doctrine de la Trinité.
-       Le « Verbe de Dieu avant tous les siècles » (1,1-18). L’Evangile décrit Jésus comme le « Verbe » éternel de Dieu.
-       Jésus est Dieu Fils de Dieu : c’est en Jean que l’on trouve clairement l’idée que Jésus est Dieu et qu’il partage cette divinité avec son Père.
Innovations théologiques johanniques. Outre sa christologie, Jean procède à quelques innovations.
-       La doctrine du salut. Malgré son fort substrat juif, il apparaît clairement que la communauté johannique a dépouillé la Loi de tout crédit. Le salut éternel vient désormais de Jésus (14,6).
-       Le Paraclet. Comme Luc, Jean a une théologie de l’Esprit. Cependant, il va beaucoup plus loin : cet Esprit de Dieu est compris comme le successeur de Jésus après son départ (14-16) et comme le « paraclet », c’est-à-dire le défenseur de la communauté.
Le rapport avec les autres groupes. Le quatrième évangile décrit clairement quelles étaient les relations de celles-ci avec les autres groupes.
-       Des rivaux : les juifs de la Synagogue et du Temple. Dans l’Evangile, Jésus entretient des rapports houleux avec la Synagogue et le Temple. Dans le récit de la Passion, Pilate est pour ainsi dire « lavé » de la mort de Jésus tandis que « les grands prêtres », les « pharisiens » et, plus généralement, « les juifs » sont désignés comme coupables. Cette insistance fut sans doute l’un des facteurs d’un certain antijudaïsme chrétien dont on retrouve la trace dans l’expression « peuple déicide ».
-       Des concurrents : les disciples de Jean Baptiste et les autres chrétiens symbolisés par Pierre. L’Evangile insiste à plusieurs reprises sur la position d’infériorité de Jean Baptiste par rapport à Jésus et sur son rôle de « précurseur » qui n’est pas Messie. De même, il convient de relever la triade Judas, Pierre et le Disciple pour symboliser trois attitudes de la foi : la traîtrise (Judas), l’incompréhension et la trahison (Pierre), la foi parfaite (le Disciple). Cette polémique s’atténue cependant dans le dernier chapitre, qui donne à Pierre et au Disciple deux rôles différents, mais complémentaires.
-       Deux terres de mission : la Samarie et le monde païen (4 et 12,20-22).

3.     Rassurer une communauté en butte à la persécution : l’Apocalypse.
Quoique explicitement attribuée à Jean, l’Apocalypse tient une place à part dans le corpus johannique. Peut-être s’agit-il d’un texte indépendant rattaché ensuite à la communauté johannique. Ecrite très probablement pour des Eglises d’Asie Mineure, situées sur la côte méditerranéenne de la Turquie actuelle, elle parle de la persécution de Néron, mais semble avoir été rédigée bien après, sous Domitien, comme le disait déjà Irénée de Lyon (vers 130-vers 202).
Peu de livres ont subi autant de contresens que l’Apocalypse : bien loin d’être un livre d’inquiétude, elle cherche au contraire à rendre espoir à une communauté persécutée.
Le genre apocalyptique : un héritage des derniers siècles avant notre ère. Le genre apocalyptique était très répandu dans le judaïsme d’après l’exil. Après le retour d’exil, le judaïsme ne connaît plus de prophètes, « les cieux sont fermés ». Un autre genre prend donc le relais, l’apocalyptique.
Quelques clefs pour lire l’Apocalypse. Ce genre échappe aux règles habituelles de la narration. Pour s’y retrouver, il convient de garder présentes à l’esprit les règles suivantes :
-     Construction récapitulative : l’Apocalypse juxtapose des éléments qui ne sont pas coordonnées chronologiquement, voire développe le même élément dans plusieurs narrations.
-     Construction millénariste : l’Apocalypse ne prétend pas décrire le futur mais un temps intermédiaire, une époque de mille ans, qui constitue le présent de l’Eglise et qui se déploie entre la mort du Christ et le temps de son retour.
-     Construction imagée : l’Apocalypse est un livre codé dont les images doivent être déchiffrées. Images du pouvoir : la Bête = l’Empire romain ; les cornes = les collines de Rome ; etc. Images de la communauté : les 44000 = les chrétiens ; la Femme = l’Eglise ; etc. Images de la divinité : l’agneau immolé = le Christ ; le Dragon = Satan ; les cavaliers = les épreuves envoyées par Dieu ; etc. La plupart de ces images sont empruntées à la tradition biblique et à la tradition apocalyptique.
Un plan qui révèle le dessein de l’auteur : conforter une Eglise dans l’épreuve.
-     La première vision (1 à 3) exhorte les Eglises terrestres à adopter un bon comportement. Le voyant à une vision d’un « Fils d’Homme », le Christ, qui adresse sept lettres aux sept communautés d’Asie Mineure pour qu’elles corrigent leurs défauts.
-     La seconde vision (4 à 20) décrit le destin de l’Eglise depuis sa fondation.
-     La troisième vision achève de rendre espoir aux communautés puisqu’elle annonce la descente sur terre de la Jérusalem céleste (21 à 22). Ce dernier morceau illustre le futur de l’Eglise.

II.             Se définir face au monde : les derniers écrits du N. T.
La rédaction des derniers écrits du Nouveau Testament datent de la période 90-120 et tous partagent la même visée, définir l’Eglise face au monde.
1.     Se définir par rapport au monde romain : la Première Epître de Pierre
Cette épître est pseudépigraphique pour au mois cinq raisons : 1. elle est écrite dans un grec peu attendu d’un pêcheur galiléen ; 2. elle manifeste une grande familiarité avec la tradition du Paul des Pastorales et répète des expressions pauliniennes ; 3. elle est adressée à des communautés chrétiennes qui ne semblent pas avoir existé du temps de Pierre ; 4. elle s’adresse clairement à des chrétiens qui ne savent rien du judaïsme ; 5. elle reflète un antagonisme avec le pouvoir romain qui n’existait pas du vivant de Pierre.
Puisqu’elle évoque Rome sous le nom de « Babylone », elle date sans doute d’après la chute du Temple et puisque Polycarpe de Smyrne la cite dans son Epître aux Philippiens, elle ne saurait remonter au-delà de 110. Puisqu’elle fait manifestement allusion à une persécution, la date la plus probable d’écriture se situe au tournant du IIe siècle (règnes de Domitien 81-96 et de Trajan 98-117).
L’Eglise face à la persécution. Bien qu’elle soit de loin la plus célèbre, la persécution de Néron ne fut certainement pas la plus sanglante. En outre, il est douteux qu’elle fut conçue contre les chrétiens : ceux-ci n’étaient pas encore suffisamment séparés du judaïsme. En revanche, la fin du second siècle vit se lever des persécutions de plus grande étendue. Il y a trois raisons à la persécution :
-       Une raison religieuse : ce n’était pas le fait de croire à un dieu unique qui posait problème, mais d’affirmer que le dieu des autres n’existait pas.
-       Une raison politique : la légitimité de l’Empereur était étroitement liée à la religion ; remettre en cause ce culte passait pour un acte séditieux.
-       Une raison sociale : le fort communautarisme de l’Eglise conduit à la méfiance provoquant des manifestations spontanée d’hostilité.
La réponse de I Pierre.
-       Se comporter avec dignité mais distance dans une société pervertie. « Pierre » dresse le portrait d’une société débauchée dont il faut se garder. Pour autant, il s’agit de ne pas donner le flanc aux critiques et donc de se comporter avec dignité en se soumettant aux autorités.
-       Se préparer à la souffrance. Il les exhorte donc à la supporter avec joie, ouvrant ainsi la voie à une théologie du martyre.

2.     Se définir par rapport au judaïsme : l’Epître aux Hébreux
Comme le disait plaisamment un exégète, l’ « Epitre de Paul aux Hébreux » n’est pas une épître, n’est pas de Paul et n’a jamais été adressée à des « Hébreux ». Il s’agit plutôt de la retranscription d’un sermon. Certains manuscrits l’attribuent à Timothée et le pape Clément de Rome a parfois été proposé pour être son auteur, à l’adresse de chrétiens eux aussi détachés du judaïsme. Sa canonicité a longtemps été remise en cause et son attribution à Paul ne fut que tardive.
Malgré ses nombreuses difficultés d’interprétation, l’Epître aux Hébreux joue un rôle central dans le Nouveau Testament puisqu’elle illustre la position détachée du judaïsme progressivement prise par l’              Eglise. En effet, elle ne pense plus le  rapport juif/chrétien en terme de simple  continuité, mais bien en termes de prééminence.
La supériorité de la révélation.
-       Le Christ est supérieur aux prophètes (1,1-3) ; aux anges (1,3 à 2,18) ; à Moïse (3,1-6).
-       La Nouvelle alliance en Jésus est supérieure à l’Ancienne (8,6-13).
La supériorité du culte.
-       Jésus est le grand prêtre par excellence (4,14 à 7,13).
-       Le sacrifice de Jésus dépasse celui du Temple (8,1 à 10,18).
La nécessité de la foi (en Jésus).
3.     Définir la foi de l’Eglise : Jude et II Pierre
II Pierre est une réécriture amplificatrice de Jude et les deux lettres combattent de « faux enseignements ».
L’Epître de Jude est attribuée au « frère de Jacques », ce qui en ferait un « frère » de Jésus, mais date sans doute d’une époque ultérieure.
L’Epître de Pierre n’est certainement pas de l’apôtre.
Les opposants de Jude et II Pierre.
-       Ils viennent de l’intérieur de la communauté (Jude 4 ; Jude 12 ; II Pierre 2,13).
-       Ils nient le Christ (reproche théologique).
-       Ils se comportent de manière licencieuse (reproche éthique).
L’utilisation de textes apocalyptiques. Pour réduire à néant leurs opposants, les deux lettres font usage de textes issus des écrits apocalyptiques juifs. Ces références aux écritures pseudépigraphiques laissent supposer que les communautés destinataires étaient d’origine juive, et que les opposants avec lesquels elle polémique s’appuyaient sur ces écritures.
[In « Le Nouveau Testament », R.BURNET, Que sais-je ?, p. 61 à 80]


Dernier livre du Nouveau Testament, l’Apocalypse est attribuée à un certain Jean. Mais de quel Jean s’agit-il? De celui ayant appartenu au cercle des disciples de Jésus? De l’auteur de l’Évangile du même nom? De celui des trois épîtres johanniques? À l’heure actuelle, les historiens privilégient l’hypothèse d’un auteur qui se serait inspiré de l’enseignement de l’apôtre Jean, dans les années 90-100. S’il tranche avec les autres textes du Nouveau Testament, le style de l’Apocalypse, empreint d’un souffle eschatologique puissant, adopte une imagerie familière à la Bible hébraïque. Et si, dans le langage actuel, le terme d’« apocalypse » a fini par désigner la fin du monde, tel n’est pas son sens d’origine – le grec apocalupsis signifiant « révélation ». De fait, il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un récit de la fin des temps, mais d’un texte ancré dans le contexte que connaissaient les jeunes communautés chrétiennes d’Asie mineure, victimes de persécutions. Son message vise à les rassurer en dévoilant le véritable plan de Dieu. Les chrétiens peuvent continuer à placer leur confiance en le Christ: il vaincra les forces du mal.
[Le Monde des Religions n°50 - publié le 14/10/2011]



 Jean le mystique

Il faudra attendre les textes d’Irénée de Lyon, en l’an 180, pour que l’on considère que l’apôtre Jean, fils de Zébédée, et le « disciple que Jésus aimait » ne font qu’un et qu’il est l’auteur du quatrième Evangile.
Si Jean est bel et bien l’inspirateur, le témoin privilégié des événements relatés dans cet Evangile, il semble qu’il ne soit pas le seul rédacteur : la majorité des exégètes pensent qu’il s’agit plutôt d’un travail collectif, attribué à « l’école johannique », un groupe d’auteurs fidèle au témoignage de Jean. Implantée en Palestine, cette communauté composée de juifs, de samaritains et de grecs qui se sont tournés vers Jésus, garde des relations étroites avec ses voisins juifs. Mais en 70, suite à la révolte des juifs, la communauté fuit le pays et se réfugie en Asie Mineure, probablement à Ephèse. Sur place, les relations avec les juifs se tendent. La communauté se tourne vers les païens. Sans succès. C’est à cette période, dans les années 90, que l’Evangile aurait été rédigé « pour préserver son témoignage face aux schismes et hérésies qui se développaient en son sein », avance Jean-Luc Monneret.

Cet Evangile se découpe en deux parties : après le prologue, chef-d’œuvre qui condense tout le mystère de l’Incarnation, le Livre des Signes (ou Livre de la Foi) raconte le ministère public de Jésus qui parcourt le pays pour apporter son message aux hommes. Puis vient le temps de la révélation, relatée dans le livre de la Gloire, s’ouvrant sur le repas d’adieu, et enfin l’épilogue.
Dans les Evangiles synoptiques, le ministère de Jésus se déroule sur une période indéterminée, autour du lac de Tibériade, et s’achève lors de son unique montée à Jérusalem. Dans celui de Jean, Jésus multiplie les va-et-vient entre la Judée et la Galilée, le temps de trois Pâques, soit deux à trois ans. De plus, certains évènements manquent ; le baptême de Jésus ou la confession de foi de Pierre par exemple. D’autres sont nouveaux, telles les noces de Cana ou la résurrection de Lazare. La mission du Christ diverge également. Contrairement aux synoptiques, l’Evangile de Jean ne s’attache pas à proclamer la venue du Royaume de Dieu, mais développe la notion de vie éternelle, déjà présente par la foi. Bien plus que le Prophète ou que le Messie attendu, Jésus est le Fils unique du Père.
Mais paradoxalement, à travers ses récits, Jean brosse aussi du Christ le portrait d’un homme presque comme les autres.

Le quatrième Evangile a inspiré nombre de groupes sectaires et de mouvements ésotériques. Selon l’abbé Edouard Cothenet « cet Evangile développe des thèmes universels et utilise les grands symboles de l’Ancien Testament – l’eau vive, le pain, le vent, la lumière, les ténèbres – qui convergent vers la personne du Christ. Comme tous les symboles, ils restent ouverts à plusieurs interprétations ». Chacun y puise ce qu’il veut et l’arrange à son goût.
« Il y a une dimension spirituelle qui s’attache aux réalités matérielles ». C’est là l’originalité de cet Evangile : derrière chaque guérison, chaque événement, se cache une réalité plus profonde.

Pour l’abbé Cothenet, il faut rester fidèle à l’esprit de Jean : « le terme clef de cet Evangile est la vie ; Jean nous ouvre l’intimité du Christ. C’est l’Evangile de la contemplation : il s’agit de croire pour voir ». Et de lire entre les lignes.

[In Le Monde des Religions de novembre-décembre 2005, B.MERLIN, p. 34 à 35]


Les 1ers chrétiens : L’Apocalypse de Jean

À la fécondité des poèmes correspond celle des visions. L'Apocalypse se présente comme un livre d'images dont la force d'analyse apparaît avec évidence dans les commentaires qu'en ont donnés les artistes.

Le langage du visionnaire de Patmos présente des aspects conventionnels. Il connaît par cœur les apocalypses des prophètes, Esaïe, Ezechiel, Daniel, Zacharie, et celles du judaïsme. Il en reprend le style et les figures, mais pour développer tout autre chose qu'une annonce de la fin des temps. Ses images proposent une vision de la réalité présente, transcendant l'analyse politique et le décryptage de la spiritualité de l'Empire par l'espérance que donne la foi en la seigneurie paradoxale du Ressuscité.

À la différence des poètes, l'Apocalypse ne travaille pas au développement de la christologie mais il fait usage du modèle trinitaire, tel qu'il a pu le trouver dans l'Evangile de Jean, comme outil de la pensée critique. La vision du dragon et de ses deux émissaires (Ap13), au centre du livre, propose à la philosophie politique une radiographie du totalitarisme. Le Père a laissé la place à l'idéologie molle de l'empire mondialisé. Le pouvoir faible de la force brutale se présente comme un agneau dont il est la parodie, et la complicité des deux trouve son efficacité grâce à l'activité d'un faux prophète, réplique dévoyée de l'Esprit, qui égare le monde par la propagande, la répression et le contrôle social. Pour Jean, la foi se définit comme discernement et comme résistance à la démission de la pensée.

[Publié le 1 novembre 2007 - Le Monde des Religions n°26]

Les textes, d’une copie à l’autre

Il nous est parvenu un nombre impressionnant de manuscrits reprenant tout ou partie du Nouveau Testament : près de 13000 et 5000 copies en grec. 81 papyrus sont datés du IIe au VIIe siècle ; 266 manuscrits onciaux datent du IVe siècle au Xe siècle et 2754 manuscrits cursifs du IXe au XVe siècle. Parmi les plus anciens, on trouve les documents de Qumrân mais ils ne sont pas les seuls. Le papyrus dit P52 retranscrirait un passage de l’évangile de Jean. Le P46 (ou papyrus Chester Beatty II) est un codex de 86 pages de la fin du 1er siècle et qui contient des épîtres de Paul. Le P66 (ou papyrus Bodmer II) date de la même époque et contient 108 feuillets sur l’Evangile de Jean, etc. Toute une série de codex (livres) vient compléter ces papyrus, dont les plus connus sont les codex Vaticanus (du IVe siècle, avec toute la Bible), Sinaïticus (même époque, avec l’Ancien Testament et une bonne partie du Nouveau), l’Alexandrinus (du Ve siècle, avec des fragments des deux Testaments), etc.

S’il y a, bien sûr, de nombreuses divergences entre toutes ces copies, on remarque qu’elles son peut significatives : les scribes sont plus ou moins compétents, plus ou moins professionnels et certains cherchent ainsi à « améliorer » le texte, à le rendre plus clair voire à moderniser les tournures de phrases ou l’orthographe. Dans de très rares cas, on omet des passages vus, sans doute, comme gênants. Au final, on peut dire que les textes qui nous sont parvenus, même si nous ne disposons pas des originaux, en sont raisonnablement proches.