LE « NOUVEAU TESTAMENT » Chapitre 2 L’âge sub-apostolique


Dans les années 60-70, deux éléments concomitants viennent bouleverser l’équilibre de l’Eglise : la mort de la majorité des apôtres et la répression par les Romains des révoltes juives, aboutissant en 70 à la prise du Temple par Titus, qui englobe de nombreux juifs chrétiens.
Les sadducéens disparaissent, les juifs chrétiens s’enfuient à Pella, les pharisiens se réorganisent et tentent d’imposer leur judaïsme aux synagogues de la Diaspora. Au bout de quelques années, les chrétiens qui fréquentent les synagogues doivent alors faire un choix : doivent-ils se soumettre aux nouvelles coutumes pharisiennes ou consommer la rupture avec la Synagogue ?
Ultime conséquence de cette époque troublée, la mort des apôtres : Jacques meurt lapidé en 62, Paul en prison entre 62 et 68, Pierre martyr vers 68. Longtemps, l’Eglise crut au retour prochain du Christ et hésita à s’installer dans la durée. Avec la mort des apôtres, cette espérance fit long feu et une nouvelle conception du temps chrétien émergea : l’attente se révélait longue et la mémoire de la première génération se devait d’être conservée.

I.              L’évangile de Marc

Si l’on en croit la tradition selon Papias d’Hiérapolis (vers le IIe siècle), Marc aurait été le secrétaire de Pierre et peut-être le Jean-Marc qui accompagnait Paul et Barnabé dans leur voyage missionnaire ; il avait mis par écrit ses souvenirs de l’enseignement de son maître pour l’édification des nouveaux chrétiens. Pierre aurait approuvé le projet. La première version aurait été écrite entre 64 et 69 et une seconde vers 75. La première version utilisait peut-être un ensemble de textes « prémarciens ». En outre, il s’agit d’un écrit à destination d’une communauté étrangère au judaïsme palestinien comme pouvait l’être celle de Rome : il explique les usages juifs et traduit les expressions araméenne. Texte populaire, écrit dans un grec rugueux et parfois approximatif, fortement marqué par l’oralité, il rend bien la couleur locale et manifeste un goût certain pour la narration.

1.     L’évangile, un nouveau type de textes
Spécificité du christianisme dans le judaïsme d’alors : la conviction que la promesse de l’intervention de Dieu pour son peuple, faite aux patriarches et reprise par les prophètes était en train de se réaliser. Les chrétiens avait donc une nouvelle à annoncer, une bonne nouvelle : c’est le sens du grec euangelion.
Comme certaines biographies gréco-romaines, les évangiles dressent le portrait d’un homme présenté de manière louangeuse dans ses origines, ses actions, ses parole, sa mort.
L’évangile est aussi une imitation des livres prophétiques.
Si l’évangile est un récit, c’est un récit théologique dont tous les éléments sont agencés pour prouver l’identité souveraine de Jésus. Ainsi tous les actes peuvent-ils recevoir une interprétation théologique. Cette particularité kérygmatique rend extrêmement difficile l’utilisation des évangiles comme chroniques historiques, puisque les faits peuvent être réorganisés, interprétés, effacés, en fonction de la visée théologique qui présida à la construction de la narration.
L’une des particularités du genre évangélique est de pouvoir accueillir d’autres genres en son sein : récits (de miracles, de la Passion…) ; discours (paraboles, maximes, prédictions, sermons).
L’évangile est enfin conçu comme le témoignage d’un groupe qui entend remémorer les souvenirs de ceux qui ont connu Jésus, mais aussi attester des croyances, de la compréhension et de la foi de la communauté. Pour le recevoir, il faut adhérer au moins en partie à ce qu’il dit. Cela n’exclut pas une certaine vérifiabilité, y compris historique. Cette fonction de témoignage explique le statut complexe qu’occupent les évangiles : ils peuvent être soumis à la critique historique mais ne sauraient être réduits à un simple document historique.

2.     L’évangile du Fils de Dieu
L’Evangile de Marc est le premier à faire le lien entre royaume de Dieu et divinité de Jésus.
Le plan de l’évangile : la révélation de la divinité de Jésus.
-       Prologue au Jourdain (1,1-13). Dès l’ouverture, Marc met son lecteur dans la confidence : il précise immédiatement que Jésus est le Fils de Dieu et Jean le Baptiste l’atteste.
-       Résistances à la nature messianique (1,14 à 8,27). Dès ses débuts en Galilée (1,14-45) Jésus annonce la venue du royaume de Dieu, mais les obstacles s’accumulent.
-       Première confession de foi : la confession de Pierre (8,27-30).
-       Résistances à la souffrance messianique (8,31 à 10,52). Si les disciples semblent reconnaître en Jésus le Messie annoncé, ils peinent à comprendre que ce messie soit un messie souffrant.
-       Jésus accomplit son destin de Messie souffrant et ressuscité (14,43 à 16,8), qui se conclut par une seconde confession de foi – celle du centurion (15,39) – et par le récit de la découverte du tombeau ouvert.
Un évangile qui traduit les paradoxes de la personne de Jésus. Au cours de son évangile, Marc donne à Jésus une série de figures juxtaposées qui disent la complexité de sa personne : une figure prophétique, une figure messianique…
Une question exégétique : la finale de Marc (16,9-20). Les derniers versets du texte de Marc reproduit dans la majorité des bibles qui relatent des apparitions de Jésus ressuscité posent un problème textuel : ils ne sont pas présents dans tous les manuscrits et certains manuscrits présentent des versions très différentes. A la suite d’Origène, Eusèbe de Césarée signale déjà dans ses questions évangéliques que les meilleurs manuscrits ne comportaient pas les versets 9-20. La majorité des exégètes estime que cette finale n’était pas originellement dans l’œuvre de Marc et qu’on l’y a ajoutée au IIe siècle pour atténuer le caractère abrupt de la fin prévue par l’auteur.

II.             Le réveil des églises pauliennes

Privées du Temple et de l’hégémonie de Jérusalem, les communautés chrétiennes doivent se redéfinir : la voie paulienne d’ouverture aux païens devient alors une alternative prometteuse. Profitant de ce regain, les héritiers de l’apôtre produisent une série d’écrits qui illustrent et poursuivent sa pensée.

1.     Poursuivre la théologie de Paul : Colossiens et Ephésiens
Le problème de la pseudépigraphie dans le Nouveau Testament. Avec Colossiens et Ephésiens, nous rencontrons un problème qui avait été effleuré à propos de II Corinthiens : la question de la pseudépigraphie, qui n’est pas celle de l’attribution postérieure à un auteur supposé, comme pour les évangiles ou les épîtres de Jean, mais bien le fait d’écrire sous le nom d’un autre. Il semble que ce soit une pratique ancienne et courante dans le judaïsme que dans le paganisme. Les successeurs avaient le dessein de prolonger l’œuvre de l’apôtre en actualisant sa pensée en fonction d’un contexte nouveau.
Colossiens. Traditionnellement, cette épître est attribuée à un Paul détenu à Rome puisqu’il se dit lui-même « prisonnier ». Il semble qu’il faille plutôt la dater des années 70-80. Destinée aux chrétiens d’une ville située en Asie Mineure, elle poursuit un triple but :
-       Poursuivre la théologie de Paul en ce qui concerne la christologie et la rédemption (1,12-19 ; 3,1-17 ; 1,24 à 2,7).
-       Exalter la figure de l’apôtre : « Paul » se présente comme le véritable révélateur du mystère du Christ à l’Eglise.
-       Répondre à une série de déviation (2,8-23) qui menacent la communauté.
L’Epître aux Colossiens contient en outre deux morceaux que les exégètes ont longuement travaillés :
-       Une hymne christologique (1,15-20) : préexistence du Christ à toute la création.
-       Un « code domestique » (3,18 à 4,1) : ce passage fait la liste des comportements « chrétiens » d’une maisonnée.
Ephésiens. Classée elle aussi parmi les épîtres de la captivité, Ephésiens pose un problème d’authenticité beaucoup plus aigu que Colossiens puisque « Paul » écrit aux Ephésiens comme s’il ne les connaissait pas (1,15 ; 2,1 ; 3,1) et que la mention « aux Ephésiens » ne se trouve pas dans certains bons manuscrits. Elle prolonge Colossiens au point de paraître comme sa réécriture.

2.     Justifier la mission de Paul aux non-juifs : l’œuvre de Luc
L’Evangile de Luc et le livre des Actes forment un seul ensemble qui s’annonce comme tel (cf. Actes 1). Il est traditionnellement attribué à Luc, un médecin grec cultivé dont Paul cite le nom, et qui aurait été sous l’influence de l’apôtre. L’attribution ancienne (avant le IVe siècle) qui affirmait que l’ensemble avait été écrit après la mort de Paul paraît réaliste. Il faut supposer une rédaction aux alentours de 70-80. Bien que la communauté d’origine ne nous soit pas connue, on peut estimer, à partir de la critique interne, qu’elle était liée à Paul et fortement imprégnée d’hellénisme. Outre Marc, l’auteur pourrait utiliser la source Q ainsi qu’un fonds propre issu peut-être d’une première rédaction (le « proto-Luc »). Pour les Actes des Apôtres, tout semble venir d’un fond propre composé sans doute dans de traditions antiochiennes et de journaux de voyages.
La visée de l’œuvre de Luc. Le but de l’ensemble formé par l’évangile et les Actes est de défendre la position helléniste : les chrétiens, qu’ils soient d’origine juive ou d’origine païenne, se trouvent dans la continuité du judaïsme et prennent le relais de la promesse. Ce programme théologique s’effectue en deux parties : l’évangile prouve la fidélité de Jésus à l’enseignement ; les Actes démontrent la fidélité des apôtres à l’enseignement de Jésus et l’obligation que leur fait l’Esprit de se diriger vers les païens. Ce programme théologique s’inscrit dans la géographie : l’évangile conduit son lecteur de Nazareth à Bethléem, la ville de David, puis à Jérusalem, la ville sainte des juifs, et les Actes de Jérusalem à Rome, la capitale de l’empire païen.
Cette visée se trouve dans le plan de l’œuvre :
-       Luc 1 à 2 : les récits de l’Enfance illustrent la double origine de Jésus.
-       Luc 3,1 à 9,51 : en Galilée, illustration de l’origine divine.
-       Luc 9,51 à 19,28 : le voyage de Galilée à Jérusalem révèle le mystère de Dieu.
-       Luc 20 à 24 : à Jérusalem, réalisation du mystère.
-       Actes 1,1 à 15,35 : de Jérusalem à Antioche, les Actes de Pierre. Pierre comme héros. La Pentecôte marque la fin de la division juif/païen et lance la mission.
-       Actes 15,36 à 28,31 : d’Antioche à Rome, les Actes de Paul. Paul comme héros.
Les principaux traits de Luc-Actes. L’œuvre de Luc, influencée par la théologie de Paul et celle d’Antioche, présente quelques traits caractéristiques :
-       Un portrait particulier de Jésus sous une triple figure : les récits de l’Enfance en font véritablement le Dieu fait homme et sont à la source de la théologie de l’Incarnation ; le reste du texte souligne constamment son rôle d’accomplissement de l’espérance juive ; dans la lignée de Paul, Luc présente Jésus comme le « Sauveur » et le « Seigneur ».
-       L’insistance sur le salut réservé aux non juifs : dans la continuité de Paul, Luc insiste sur le fait que la foi prime sur le respect de la Loi.
-       Une théologie de l’Esprit et de la prière : cette théologie de l’Esprit culminera dans les siècles suivants dans l’indentification de l’Esprit comme l’une des personnes de la Trinité.


3.     Réorganiser les communautés : les épîtres pastorales
Les auteurs des Pastorales. Placées sous l’autorité de Paul, les épîtres pastorales ne sauraient lui être attribuées. Leur écriture est tardive (vers 80 ou après). On a souvent prétendu que les destinataires, Timothée et Tite, pourraient en être les vrais auteurs et qu’elles étaient destinées à les conforter dans la succession paulienne.
Les thèmes principaux des Pastorales. Les trois épîtres pastorales partagent un même souci, celui de réglementer la vie sociale des chrétiens :
-       Insérer la maison chrétienne dans l’ordre social romain (I Timothée 5,1 à 6,2 ; Tite 2,1-10).
-       Respecter la hiérarchie de l’Eglise (I Timothée 4,14 ; 3,8-13 ; 5,3-16).
-       Contrôler l’enseignement dans l’Eglise (I Timothée 1,11).
-       Le début de la théorie de l’inspiration (II Timothée 3,15-16).

III.           La riposte des chrétiens d’origine juive

1.     Critiquer les excès d’un paulinisme outrancier : l’Epître de Jacques
Traditionnellement attribuée à Jacques « frère » de Jésus, l’Epître de Jacques date probablement des années 80. Elle a été écrite par un chrétien d’origine juive, comme le démontrent les citations de l’Ancien Testament, des écrits de sagesse, de jurisprudence juive. Cette épître fut acceptée au IVe siècle après de longs débats. Elle développe la position des chrétiens d’origine juive critiquant une forme dénaturée de paulinisme.
La critique d’un paulinisme mal compris.
-       Une Eglise tournée vers les riches.
-       Un primat de la foi sur les œuvres qui conduit à de coupables licences.
-       Un enseignement fait par n’importe qui.
La promotion d’un christianisme empreint de judaïsme. Jacques répond à ces égarements en rappelant les principes juifs.
-       Une conception juive de la foi : Jacques définit la foi en rappelant la croyance au monothéisme (2,19) présente dans le Shema Israël (Deutéronome 6,4).
-       Le salut par la Loi (2,14-26).

2.     Plaider pour la continuité du judaïsme au christianisme : l’Evangile de Matthieu
L’Evangile de Matthieu représente les préoccupations des chrétiens d’origine juive qui commençaient à se faire malmener dans les synagogues : prouver qu’il n’y a pas de radicale différence entre le christianisme et le judaïsme.
Rédigé probablement après 70 par un auteur d’origine juive et publié dans sa version définitive dans les années 80 puisqu’il fait une allusion à l’incendie de Jérusalem de 70 (Matthieu 22,7 ; 23 ; 35-36), cet évangile constitue peut-être la réécriture d’un premier texte en araméen évoqué par Papias. On ne connaît pas avec exactitude la communauté de destination mais on peut raisonnablement estimer qu’il s’agit d’une ancienne communauté judéo-chrétienne. Comme souvent, il est probable que l’actuel Evangile de Matthieu soit le résultat d’une série de réécritures dont on ne connaît que le point d’aboutissement.
Une démonstration en trois points.
-       Jésus est le Messie : par sa généalogie qui le rattache à David (1,1-17), par les évènements fabuleux qui entourent sa naissance (1,17 à 2,23), par la série des citations de l’A.T.
-       La Loi juive se prolonge par un « agir chrétien » qui se caractérise par la formule « suivre Jésus » : accomplissant les Ecritures, Jésus accomplit également la Loi juive (5,17).
-       L’Eglise, qui prend la suite du peuple élu, prépare le Royaume de Dieu et accomplit l’alliance.
Un plan qui soutient cette démonstration.
-       Prologue (1 à 2).
-       Cinq séquences narratives qui énoncent et illustrent le message de Jésus (3 à 25).
-       La Passion, la Résurrection, et l’apparition du Ressuscité qui envoie en mission (26 à28).
Cinq grands discours qui contiennent l’essentiel du message de Jésus. Contrairement aux autres évangiles synoptiques, qui distribuent l’enseignement tout au long de l’évangile, Matthieu a tendance à le regrouper :
-       Le sermon sur la montagne (5 à 7) montre comment l’attitude de respect filial envers Dieu doit structurer également les rapports entre les hommes.
-       Le discours d’envoi en mission (9,35 à 11,1).
-       Le discours en paraboles (13) : Jésus trace, par une série de paraboles, les contours du Royaume de Dieu.
-       Le discours communautaire (18) où Jésus donne les règles à appliquer au sein de l’Eglise.
-       Le discours sur le Fils de l’Homme (24 à 25). Il faut entendre ici « Fils de l’homme » dans son acception messianique connue dès le livre de Daniel.
[In « Le Nouveau Testament », R.BURNET, Que sais-je ?, p. 39 à 59]



Selon Marc, Matthieu et Luc

Les trois premiers Evangiles, dits synoptiques, ont de nombreux passages en commun. Ils ont pourtant été écrits à des moments et par des auteurs différents. La tradition les a attribués à Marc, Matthieu et Luc dont ils portent les noms. Des traits communs se dégagent de la personne de Jésus-Christ, mais les passages de sa vie sont relatés et ordonnés selon la personnalité, la sensibilité des évangélistes et les destinataires des Evangiles.
A quelles sources ont puisé les évangélistes ? La formation des livres est sans doute passée par plusieurs stades. Jésus, juif menant une existence discrète à Nazareth en Galilée jusqu’aux années 30, n’a eu une activité publique de prédicateur ambulant que deux ou trois ans avant sa mort. De nombreuses personnes le suivent dans ses voyages. Plus tard, la vision de l’Eglise se structure autour de douze d’entre elles, les apôtres. Après la mort de Jésus, à partir des années 30, les apôtres se dispersent pour annoncer sa résurrection et proclamer la mémoire des paroles et des gestes de celui qui est désormais reconnu par eux comme le Christ. Les évangélistes héritent de cette tradition orale et tentent de la fixer et de la transmettre pour l’édification des communautés de disciples (les Eglises) aux cultures et sensibilités diverses.
Ayant une portée plus universelle que d’autres textes, ces trois Evangiles synoptiques, ainsi que celui de Jean, ont très tôt été considérés comme des références pour les croyants de la plus grande majorité des Eglises. Ils ont été ainsi acceptés par elles comme les Evangiles canoniques.
Les autres écrits, aujourd’hui appelés apocryphes, s’adressaient à des milieux plus restreints, donnant parfois au Christ une dimension merveilleuse. Dans les synoptiques, Jésus est avant tout le Messie, ses miracles confirment sa parole et sont des signes proposés à la foi des croyants.

L’Evangile selon saint Marc lui est attribué par Eusèbe de Césarée au IVe siècle, lequel rapporte des témoignages décrivant Marc comme compagnon de l’apôtre Pierre à Rome. Avant ou peu après le martyr de Pierre, Marc aurait retranscrit fidèlement l’enseignement de ce dernier. Son Evangile s’adresse tout particulièrement aux populations païennes romaines. Son récit est adapté aux catéchumènes (personnes se préparant à être baptisée) et répond à la question : qui est Jésus-Christ ? Marc débute son Evangile par : « Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu » (Mc 1,1). Voilà une affirmation qui peut apparaître énigmatique au lecteur. L’Evangile se présente comme un itinéraire capable de conduire le croyant à découvrir qui est Jésus. Tout le récit est centré sur la destinée de Jésus, dont la finalité est sa passion, sa mort et l’annonce de sa résurrection.
Dans la première version de l’Evangile de Marc, Marie de Magdala, Marie et Salomé retrouvent, effrayées, le tombeau vide. Un jeune homme leur annonce la Résurrection. Le dernier chapitre concernant l’apparition de Jésus ressuscité sera rajouté plus tard. Marc met le lecteur devant un mystère et dit l’émotion des femmes : elles ont peur et sont stupéfaites. Ce qui contraste avec les récits de Matthieu et Luc dans lesquels celles-ci courent annoncer la nouvelle. Marc clôt son Evangile sur l’incompréhension des contemporains de Jésus face à son messianisme et à sa passion, aspect primordial qu’il développe constamment.
A chaque miracle, Jésus exhorte les témoins de la scène à se taire. C’est ce que l’on appelle le « secret messianique ». Il peut d’abord être expliqué par le scepticisme ambiant : Jésus ne signifie pas clairement sa véritable identité et ne veut pas offrir l’image d’u  guérisseur ou d’un messie politique. Ce secret messianique pourrait aussi trouver son origine dans le contexte de la rédaction de l’Evangile : Marc s’adressait à la communauté des chrétiens persécutés, invitée dans un premier temps à ne transmettre qu’à ceux qui s’adjoignent volontairement à la révélation christique.
La narration du dernier repas de Jésus et de ses disciples a pour point d’orgue l’institution de l’Eucharistie (Jésus y bénit le pain, le rompt et partage une coupe de vin). Non seulement c’est l’ultime acte de Jésus avant sa passion, mais c’est à sa lumière que l’évangéliste relit la vie du Christ : il est le fils de Dieu, trahi par Judas et renié par Pierre (les deux passages encadrent l’Eucharistie) offrant son corps et son sang. De plus, le récit de ce repas pascal a une vocation liturgique : le vin, figurant le sang du Christ, versé pour une alliance nouvelle entre Dieu et les hommes, doit devenir une pratique cultuelle pour la communauté des croyants, perpétuant ainsi le sacrifice du Christ.

L’Evangile selon saint Matthieu est sans doute né dans des communautés de Syrie-Palestine, peut-être à Antioche. La tradition chrétienne du IIe siècle a attribué ce texte à Matthieu. Enseignant, spécialiste juif de la Loi et des prophètes, Matthieu est devenu chrétien. Son récit est destiné à une communauté judéo-chrétienne oscillant entre la continuité de l’héritage et la rupture de la nouveauté par rapport à la loi mosaïque (héritée de Moïse).
Pour Matthieu, l’autorité de Jésus surpasse celle des prophètes Moïse et Elie (des Livres des Rois). Matthieu fait de Jésus le nouveau Moïse, c’est-à-dire le nouveau maître de la Loi. Jésus est l’interprète souverain de la Loi, alors que le prophète juif y doit fidélité et soumission. Il met en parallèle les destinées de Moïse et de Jésus : tous deux vivent la fuite en Egypte, menacés par l’infanticide ordonné par le pharaon pour l’un et par Hérode pour l’autre.
Matthieu porte un intérêt particulier aux prêches de Jésus, inhérents à sa destinée. Il articule son Evangile autour de cinq discours : évangélique, apostolique, parabolique, ecclésiastique et eschatologique. A travers ces discours, Jésus pose les bases d’une institution ecclésiale : le discours apostolique sert à perpétuer le message du Christ en envoyant les disciples en mission, tandis que le discours ecclésiastique parle des relations entre les membres de la communauté.
Tout comme chez Marc, la profession de foi de Pierre est un moment charnière dans le récit. Le disciple est chargé de veiller à la transmission de l’enseignement du Christ. Après avoir reconnu Jésus comme Christ et fils de Dieu, ce dernier lui dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » ( Mt 16,18-19).

 Helléniste cultivé, probablement d’origine païenne, l’auteur de l’Evangile selon saint Luc destine son livre aux chrétiens issus du paganisme. Luc est aussi l’auteur des Actes des Apôtres ; Evangile et Actes constituent donc un seul diptyque, une œuvre en deux volets, avec des rappels d’un texte à l’autre. Dès sa première dédicace à un certain Théophile, typique des récits grecs, Luc annonce son projet littéraire. Son style précis et approfondi est destiné à consolider la foi du croyant.
Tout comme chez Matthieu, Jésus est le nouveau prophète, mais il marque la différence puisqu’il est aussi le Messie, le Fils de Dieu. Le récit de Luc a une dimension éthique. La notion de durée est souvent présente. Pour Luc, l’expansion de la Bonne Nouvelle prendra du temps. L’Evangile est rédigé vers 80, dans une époque troublée par les persécutions des chrétiens.
Plus qu’éthique, on qualifie souvent l’Evangile de Luc de social, mettant l’accent sur la compassion de Jésus envers les pauvres, les femmes ou les pécheurs. Jésus ne condamne pas les richesses mais les juge incompatibles avec le chemin du croyant (Lc 12,16-21).
Il est aussi l’évangéliste du pardon. Le pardon est gratuit, jusqu’à la Croix (Lc 23,34), où il annonce au bon larron son entrée au paradis.

[In Le Monde des Religions de novembre-décembre 2005, A.-C.HUPRELLE, p. 30 à 33]





Les premiers chrétiens : Marc, Matthieu, Luc


Le second grand penseur de l'histoire du christianisme est sans doute l'auteur, anonyme, de l'Evangile de Marc. Quelques années après la mort des apôtres Jacques, Pierre et Paul, vers 70, la rédaction du premier évangile tourne le dos à la logique de la tradition, par définition collective et ouverte, et il impose, par un véritable travail d'écrivain et un usage sélectif des matériaux, une interprétation profilée de la foi chrétienne. Sa thèse fondamentale réside dans l'opposition de deux attitudes existentielles, désignées comme le « penser de Dieu » et le « penser des hommes » (Mc 8, 33), représentées l'une par la confiance libératrice prêchée et vécue par Jésus, et l'autre par l'incrédulité qui se manifeste en sa présence. La vie est don : quiconque voudra sauver son âme la perdra, tandis que ceux qui la recevront comme don gratuit, et seront prêts à en faire don, la sauveront (Mc 8, 34-38). En refusant de descendre de la croix pour sauver sa vie, Jésus attestera, par sa mort, de la vérité libératrice du Royaume de Dieu dont il annonçait la présence.

Les Evangiles de Matthieu et de Luc se situent tous deux dans l'héritage de Marc et se sont efforcés de combiner sa présentation intellectuellement profilée avec un usage plus abondant des traditions de l'enseignement de Jésus. Ce sont eux qui ont conservé la source des logia. Matthieu a poursuivi la réflexion sur le thème de la justice, qu'il détache de toute idée de rétribution pour la redéfinir comme logique de gratuité. L'amour des ennemis est fondé sur la conviction que la Providence veille, sans condition, sur les bons et les méchants (Mt 5, 43-48), elle qui pourvoit à la beauté des lis des champs et nourrit les oiseaux du ciel (Mt 6, 25-34). Luc, de son côté, innove avec une réflexion sur la continuité du message chrétien dans les discontinuités surgies de l'expansion de christianisme et de son évolution dans la durée.

[Publié le 1 novembre 2007 - Le Monde des Religions n°26]