LE « NOUVEAU TESTAMENT » - Chapitre 1: L’âge apostolique, premiers disciples, premières rédactions


Les disciples se réunissent en communauté indépendante avec 3 croyances :

1/ Jésus est ressuscité des morts ;

2/ Jésus a envoyé en mission ses disciples ;

3/ Jésus doit revenir dans un avenir proche.



I.              La première communauté et les premières traditions



1.     L’évolution de la première communauté

Dès son éclosion, l’Eglise primitive s’établit à Jérusalem, du moins selon Luc. Pour ces premiers disciples que rien ne retenait dans la ville sainte, n’était-ce pas se jeter dans la gueule du loup ? C’est dire si ce premier groupe se croyait dès son origine investi d’une mission eschatologique. Deux tendances semblent avoir dominé l’Eglise autour des deux figures : Pierre, le chef du groupe des disciples, et Jacques qui bénéficiait d’une sorte de légitimité dynastique puisqu’il appartenait à la famille de Jésus et que l’on nomme parfois « frère du Seigneur » (est-ce un frère cadet, un cousin ou un fils de Joseph… ?). Les témoignages affirment que l’Eglise de Pierre et de Jacques connaissait une vie liturgique intense autour du Temple, en y ajoutant des cérémonies propres.

Bientôt une nouvelle tendance se fit jour, que les Actes des Apôtres (chap.6) présentent comme une nécessité organisationnelle face à l’expansion  du groupe des Hellénistes, dirigés par Etienne. Les revendications hellénistes traduisaient les conceptions du judaïsme de la Diaspora, un peu éloigné du judaïsme palestinien ou de la tripartition esséniens-sadducéens-pharisiens déjà mentionnée. Si vers 36-37 Etienne, le chef des Hellénistes, est lapidé et si les Hellénistes se replient sur Antioche, les ponts avec la communauté de Jérusalem ne sont pas rompus, puisqu’on y retrouvera Pierre et que le primat de la cité davidique y semble conservé.

Un troisième groupe discret semble s’être constitué à cette époque autour du « disciple bien-aimé ». Il semble avoir conservé des traditions propres, une théologie exaltant hautement la personne de Jésus et un culte particulier à la personne de Jésus.

L’équilibre de cette première communauté de Jérusalem se rompt au cours de la persécution déclenchée en 44 par Hérode Agrippa : Pierre laisse la place à Jacques pour entreprendre une mission plus large, Jacques frère de Jean meurt décapité, Jacques « frère » de Jésus et son groupe proche du Temple commandent désormais.



2.     Les premières traditions

Selon le témoignage d’Eusèbe de Césarée, Papias, évêque de Hiérapolis (vers 125), prétend qu’il existait une collection d’écrits en hébreu peu après la mort de Jésus, aucun ne nous a été transmis et personne ne sait plus ce qu’ils contenaient.

De cette époque datent sans doute les premières versions des récits de la Passion repris dans les évangiles. Ils furent probablement composés pour des cérémonies destinées à faire mémoire de l’évènement.

Le concept de « kérygme » (mot technique grec pour « proclamation de foi ») provient de la constatation que certaines expressions revenaient quasiment à l’identique dans une série d’écrits indépendants et parfois tardifs. En outre, ces expressions ne se rencontrent dans des écrits qui n’expriment pas explicitement les traditions sur le Jésus historique : les premiers chrétiens semblent avoir donc possédé plusieurs manières différentes de témoigner de leur foi, et l’une d’elle est d’employer des « formules chocs » : « Christ est ressuscité » ; « Christ est mort pour nous » ; « Seigneur est Jésus »…

La tradition synoptique et la source « Q ». Dans les évangiles synoptiques, on s’aperçoit que beaucoup d’épisodes se retrouvent, comme si leurs auteurs s’étaient copiés les uns sur les autres et dépendaient d’un document primitif qui daterait de l’âge apostolique.

Deux hypothèses furent élaborées pour expliquer ces recoupements :

-       La solution de Griesbach (1786) : Matthieu est le premier évangile, Luc récrit Matthieu, Marc, connaissait Matthieu et Luc, donne une version abrégée de Matthieu. La brièveté de Marc s’explique donc par une volonté postérieure d’abrègement. Le principal soutien à cette thèse réside dans les passages où Luc et Matthieu sont d’accord contre Marc, que l’on nomme « accords restreints ». La principale difficulté réside dans les désaccords entre Matthieu et Luc que Marc ne cherche pas à résoudre : il les omet carrément, comme les récits de l’enfance de Jésus.

-       L’hypothèse des deux sources : la brièveté de Marc s’explique cette fois par son antériorité. Marc écrit le premier, Matthieu et Luc écrivent ensuite de manière indépendante, en utilisant Marc, éventuellement des traditions qui leur sont propres ainsi qu’un recueil indépendant, la source Q (pour Quelle, « source » en allemand). L’argument fondamental en faveur de l’antériorité de Marc est que cette hypothèse résout plus de difficultés que la précédente.

Pour résumer, tout se passe comme si les rédacteurs avaient eu à leur disposition deux sources de documents ; à l’une, Mt, Mc et Lc ont eu accès : on parle alors de triple tradition ; à l’autre, seuls Mt et Lc ont eu accès : la source Q.

On admet en tout cas que Mt et Lc ont connu Mc, mais qu’ils sont indépendants l’un de l’autre. Mt et Lc ont traité différemment ce qu’ils découvraient dans Q.

L’hypothèse des deux sources est adoptée par la très grande majorité d’exégètes, avec parfois des raffinements théoriques.

Malgré la quasi-unanimité des chercheurs à adopter l’hypothèse des deux sources, il convient de ne pas perdre de vue que l’élaboration du Nouveau Testament a pris place dans une civilisation essentiellement orale. L’hypothèse Q, purement littéraire, conduit à surévaluer l’importance des « rédactions ». L’étude des civilisations à tradition orale enseigne que la transmission obéit à des règles très différentes de celles de l’écrit : chaque performance est comprise comme une création nouvelle (ce qui ne remet pas en cause une certaine fidélité) qui s’adapte à son auditoire particulier. De la sorte, il est impossible de remonter à une « tradition primitive » et a fortiori à un « document primitif » à partir desquels seraient composés les différentes performances. Une certaine simplification, théorique semble donc nécessaire, qui serait plus respectueuse de la souplesse de l’oralité.

                                            

II.             Paul et les lettres pauliennes



Plus que des traités théologiques, ce sont surtout des lettres de circonstance où l’on voit l’apôtre répondre aux questions de ses Eglises.



1.     Paul, dans la ligne de la théologie d’Antioche

La vie de Paul est longuement narrée dans l’Epître aux Galates et dans les Actes des Apôtres.

Une crise éclate lorsque les juifs chrétiens venus de Jérusalem refusent de partager la table avec des non juifs. Paul est outré. Il part à Jérusalem plaider sa position devant les autres apôtres. Après avoir conclu un modus vivendi avec Pierre et Jacques, il devient « apôtre des Gentils », c’est-à-dire des non juifs.



2.     Les épîtres aux Thessaloniciens (vers 51) ou les déconvenues de la prédication

Au cours de son deuxième voyage, Paul s’arrête à Thessalonique où il prêche à des juifs puis à des païens visiblement de condition modeste. Il quitte ensuite Thessalonique pour Corinthe. Peu après lui parviennent de mauvaises nouvelles : une persécution s’est déclenchée, il y a eu des morts, les Thessaloniciens n’ont-ils pas cédé ? Paul envoie Timothée. La foi des Thessaloniciens n’a pas vacillé mais la persécution a suscité des questions. Paul écrit donc pour affirmer leur foi : c’est la Première Epître aux Thessaloniciens.

I Thessaloniciens. On peut repérer trois grands mouvements :

-        La joie de constater que les Thessaloniciens n’ont pas cédé (2,13-4,12), selon le rapport de Timothée et le rappel de l’évangélisation de Thessalonique (2,1-12), Paul montre que les épreuves se trouvent aussi au cœur de la vie chrétienne.

-        La réponse à la question du retour du Christ (4,13-5,11), Paul affirme que les morts ressusciteront d’abord et accompagneront les vivants à la rencontre du Christ.

-        La réponse aux excès de certains membres de la communauté (5,12-22).

II Thessaloniciens. Cette épître pose un problème d’authenticité depuis la fin du XVIIIe siècle.

Si l’on opte pour l’authenticité, il convient de voir dans cette épître une manière d’insistance sur la question de la persécution et le retour du Christ.

Si l’on opte pour l’inauthenticité, on peut la dater de la fin du 1er siècle, à une époque où les premières persécutions se déclenchent contre les chrétiens (Néron ou Domitien selon la datation). Un chrétien de la mouvance paulienne aurait par cette lettre ravivé l’enseignement de l’apôtre en rappelant qu’il ne faut pas se tromper sur les signes et ne pas croire à de faux prophètes (2,3) et qu’il convient de se comporter avec mesure et espérance.



3.     Les années d’Ephèse et la lutte contre les juifs chrétiens

Paul se fixe à Ephèse ; il se comporte en chef d’Eglises et réagit par ses lettres aux crises qu’elles traversent, et en particulier la crise « judaïsante ». En effet, à Antioche, un changement de l’équilibre des influences met la position paulienne en minorité et annule le modus vivendi conclu avec l’apôtre. Désormais, des « contre-prédicateurs » reprennent la position extrême qui avait cours dans l’Eglise de Jérusalem. L’apôtre réagit par une série de lettres qui, par la suite, furent prétexte à sortir du judaïsme et peuvent laisser croire que Paul serait le théoricien d’un christianisme détaché du judaïsme.

Galates (vers 54-56). Les Galates sont des descendants de Celtes gaulois venus des Balkans que Paul évangélisa lors de son deuxième voyage. La fondation de l’Eglise de Galatie fut pour Paul une sorte de ratification divine du bien-fondé de sa mission vers les païens. Or c’est justement en Galatie que certains prédicateurs hostiles à Paul voulurent forcer les chrétiens issus du paganisme à adopter des positions juives. Paul contre-attaque en trois points :

-       Paul justifie sa légitimité apostolique (1,11-2,14) : grâce à un récit qui constitue l’une des sources historiques les plus importantes pour comprendre l’histoire du premier christianisme, Paul montre que l’évangélisation des païens constitue son territoire privilégié.

-       Paul contre ses adversaires en distinguant entre la foi et la Loi (2,15-4,31) : cette argumentation peut être considérée comme centrale dans la pensée paulienne. Dans la lignée de Jésus, qui prêchait un respect intériorisé de la Loi, Paul affirme le primat de la foi sur la Loi (2,15-21).

-       Paul conclut par une exhortation contre ces prédicateurs et un éloge de la liberté chrétienne (5,1-6,10).

Cette épître pose le problème central de la « justification » et de la « justice de Dieu » chez Paul. Depuis les découvertes de Qumrân (les manuscrits de la Mer Morte) les exégètes s’accordent à penser que l’apôtre a hérité ces concepts de la description faite par les apocalypses de la miséricorde divine lors du Jugement dernier. La « justice de Dieu » caractérise le fait que Dieu sauve les hommes par la venue de Jésus Christ et par la foi que les hommes placent en lui. Le mot « justice » n’a donc pas le sens de justice rétributive mais celui d’un salut qui « ajuste » le croyant à ce que Dieu veut. La « justification » décrit la nouvelle relation entre Dieu et les hommes que permet la venue du Christ : désormais les hommes sont « justifiés » devant Dieu, c’est-à-dire acquittés. La relation part sur des bases nouvelles.

Philippiens (vers 54-56). Arguant que Paul se présente comme « prisonnier », les exégètes dataient cette épître du dernier emprisonnement à Rome. Il semblerait qu’elle remonte plutôt à un emprisonnement à Ephèse : la lettre suppose des contacts rapprochés avec Philippes, qui se situe loin de Rome mais relativement près d’Ephèse. On peut repérer trois grands thèmes dans cette épître, ce qui a parfois conduit à postuler l’existence de trois lettres :

-       Un remerciement pour des subsides que l’Eglise de Philippes lui a envoyés dans sa prison (4,10-20).

-       Une méditation sur sa situation personnelle en prison (1,1-3,1 et 4,2-9). Dans ce passage, Paul mène une réflexion sur la mort et sur l’abaissement, en comparant sa propre souffrance à la souffrance du Christ. Il ouvre ainsi la voie aux réflexions, très nombreuses dans le christianisme ultérieur, de l’imitatio Christi.

-       Une polémique contre trois divisions de l’Eglise.

L’hymne de Philippiens pose plusieurs questions. Celle de son origine : a-t-elle été composée en grec ou en araméen ? A-t-elle des résonances prophétiques, gnostiques ou sapientielle ? Sa christologie décrit-elle un mouvement d’incarnation (passage de la « forme divine » à la « forme humaine ») ? Fait-elle un jeu sur deux figures : celle d’Adam, créé à la ressemblance de Dieu, qui a voulu s’exalter en enfreignant les ordres divins et, chassé du Paradis, a été rabaissé, et celle du Christ, nouvel Adam, lui aussi en forme de Dieu, qui a voulu s’abaisser et a été exalté ?

Philémon (vers 54-56). Dans une courte lettre, Paul plaide le cas d’Onésime, un esclave de Philémon venu le retrouver dans sa prison. L’affaire Philémon est un cas pratique de fraternité chrétienne : par sa conversion, Onésime est devenu un frère dans la foi pour Philémon, tout esclave qu’il soit.



4.     Les crises corinthiennes (vers 54-57)

 Même si ces épîtres ressortissent aux années d’Ephèse, il convient de les envisager pour elles-mêmes, tant les problématiques de l’Eglise de Corinthe lui sont propres. Fondation paulienne la plus occidentale, c’est une communauté turbulente, marquée par l’intellectualisme de la culture grecque et par un recrutement hétérogène de riches et de pauvres. Il paraît par ailleurs probable que la seconde épître soit en réalité composée de plusieurs lettres aboutées.

I Corinthiens. Trois facteurs conduisent à la crise. Paul désigna un successeur en la personne d’Apollos. Plus philosophe que Paul, meilleur orateur aussi, il plaisait à ces Grecs habitués à la rhétorique. Tant et si bien que se forma à Corinthe un « parti d’Apollos ». Celui-ci ne chercha jamais à faire « Eglise à part ». Apollos prêchait un christianisme beaucoup plus inspiré de la philosophie grecque que celui de Paul. A cette première fracture se juxtapose une division sociale : lors du culte, le rang social est pris en considération. Enfin, les Corinthiens ne pouvaient s’empêcher d’interpréter le message évangélique d’après leurs propres canons. La liberté chrétienne que leur prêchait Paul avait été comprise comme une incitation à l’individualisme. De même, l’appel à un monde nouveau était vécu comme un éloge de l’exaltation effrénée.

Paul envoie Timothée, son fidèle lieutenant, avec une lettre, l’actuelle 1ère Epitre aux Corinthiens. Celle-ci se compose de deux parties : la première vilipende directement les agissements au sein de l’Eglise de Corinthe, alors que la seconde bâtit une sorte de « catalogue » de réponses aux questions que se posent les Corinthiens.

-       Redresser l’Eglise (1,10-6,20). Paul adopte une stratégie qui se révèle déplorable : l’ironie. Il persifle la prétention des Grecs à tout vouloir raisonner. A cet orgueil de l’intellect, il oppose une « théologie de la Croix ».

-       Réponse aux questions posées (12,1-15,58). Dans cette seconde partie, Paul répond à des questions qui lui sont posées. Notamment au chapitre 15, il traite la question de la résurrection du Christ, fondement de la foi du chrétien.

II Corinthiens. Paul pense avoir calmé la communauté par sa missive, mais à Corinthe, les esprits s’échauffent. La plupart des Corinthiens semblent prêts à entendre la contre-prédication judaïsante. L’apôtre envoya Tite porter une lettre. Ce dernier, plus diplomate que Timothée, était investi de la mission de faire les revenir dans le giron des Eglises pauliennes. La Seconde Epître se trouve composée de plusieurs sous-épîtres (cinq) :

-       Une lettre pour calmer les esprits (2,14-7,4). Considérant le ton adopté, il s’agit probablement de la lettre portée par Tite. Averti désormais de la susceptibilité des Corinthiens, Paul écrit une lettre extrêmement diplomatique. Il y tente une manœuvre de séparation des fronts, en montrant l’abîme qui sépare les « spirituels » des juifs chrétiens et espère défaire l’alliance tactique qui les unissait.

-       Les esprits ne se calment pas pour autant (10-13).

-       Vers une solution du conflit à Corinthe ? (1,1-2,13 et 2,5-16). Paul emploie un ton pacifié.

-       Deux billets pour organiser la collecte (8 et 9). Cette quête en faveur de l’Eglise de Jérusalem marque la complexité de l’attitude de Paul envers Jérusalem, avec qui il entend maintenir une forme de communion malgré les oppositions à sa mission.



5.     Paul théologien : l’Epître aux Romains (vers 57)

Paul, habitué à une stratégie de « fuite en avant » plus qu’à une consolidation patiente des positions acquises, décide d’ouvrir de nouveaux champs à sa prédication et d’aller à Rome puis en Espagne. Pour préparer son arrivée dans la capitale de l’Empire, il décide d’envoyer une lettre à la communauté de Rome. Il y poursuit trois buts :

-       présenter sa doctrine à une communauté dont il espère l’assistance ;

-       résoudre un conflit interne à l’Eglise de Rome ;

-       promouvoir la collecte financière en faveur de l’Eglise de Jérusalem.

Pour cela, il est possible qu’il se serve d’une lettre circulaire qu’il avait déjà envoyée à d’autres communautés ou bien que l’épître ait servi de lettre circulaire par la suite.

Présenter l’Epître aux Romains qui connaît une telle importance depuis Luther – qui s’en servit comme pierre angulaire de sa réforme – excède les dimensions de cet article ; on donnera un simple guide de lecture.

Romains (1,16-8,39) : l’Evangile de Paul. Cette première partie résume la conception paulienne du salut.

-       Constat : tous les hommes ont pêché (1,18-3,20). Paul commence par faire un « état des lieux » de la condition humaine en montrant que Dieu, s’il suivait la Loi, devrait condamner tout homme soumis ou non à la Loi. L’homme est doublement menacé : la nature humaine est corrompue ; tous les hommes sont coupables de péché et doivent être soumis au jugement de Dieu. La suite montre que Dieu balaie ces deux menaces.

-       Solution à la situation de pêché : tous les hommes sont sauvés par la foi au Christ (3,21-5,21). Pour sortir l’homme du péché qui devait le conduire à la mort, Dieu a envoyé Jésus (3,21-26). La foi seule suffit (3,27-4,25). Les hommes doivent donc se réconcilier avec Dieu puisque grâce à Jésus, ils sont d’ores et déjà pardonnés (5,1-11).

-       Solution à la corruption de la nature humaine : baptême et vie dans l’Esprit (6,1-8,39). Dieu ne se contente pas de pardonner une fois les hommes, il les amende définitivement grâce au baptême et au don de son esprit.

Romains (9,1-11,36) : le nouvel Israël. L’énoncé de l’Evangile de Paul suscite une difficulté : pourquoi les juifs, dans leur majorité, ne croient-ils pas en Jésus ? Dieu se serait-il détourné d’Israël ? Paul répond en trois parties :

-       Dieu n’est jamais infidèle à sa miséricorde (9,6-29).

-       Mais Israël a refusé d’entendre l’appel de Dieu (9,30-10,21).

-       Dieu sauvera pourtant tout Israël (11,1-32).

Romains (12,1-15,13) : instructions pour une communauté nouvelle. L’idéal chrétien est de s’offrir à Dieu et de pratiquer la charité mutuelle en l’étendant même aux non chrétiens. Pour que « forts » et « faibles » puissent cohabiter, il faut que personne ne juge l’autre et que chacun accepte l’autre comme le Christ a accepté tous les hommes.

Romains (15,14-16,27) : conclusions.



6.     Epilogue (vers 58-62 ? 64 ? 68 ?)

Pour Paul rien ne se passe comme il l’avait prévu. Avant d’aller à Rome, il s’arrête à Jérusalem pour y déposer le fruit de la collecte qu’il a menée dans ses différentes Eglises. Dénoncé comme agitateur par une faction extrêmement hostile, il est arrêté par les Romains vers les années 58-59. Mis en prison, il est conduit à Rome quelques années après, selon les Actes des Apôtres. Y meurt-il immédiatement (vers 62) ? Parvient-il à se faire libérer, à partir pour l’Espagne, à revenir à Rome pour y mourir en martyr, comme le veut la tradition (vers 64-68) rapportée par Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique II, 25).


[In « Le Nouveau Testament », R.BURNET, Que sais-je ?, p. 11 à 37



Paul, le christianisme au pied de la lettre.
Des générations d’érudits ont beau avoir questionné et requestionné les vingt-sept livres du Nouveau Testament, sondé ses moindres méandres et tamisé chacune de ses virgules dans l’espoir d’extraire de nouvelles pépites exégétiques du fleuve évangélique, une évidence continue de s’imposer : les textes laissés par saint Paul (14 épîtres dont seulement sept semblent authentiques) constituent un « observatoire » indispensable pour décrire la formation de la protogalaxie chrétienne et son éloignement du judaïsme. Paul est le premier écrivain-penseur du christianisme, le pionnier de la littérature chrétienne. 
Le « commis voyageur » de la nouvelle Eglise n’a pas connu Jésus vivant, mais il a reçu sa « feuille de route » lors d’une apparition du Christ sur le chemin de Damas…
Impossible de gloser sur chacune des étapes, chacun des rebondissements qui jalonneront l’apostolat de ce prédicateur doué d’une immense puissance intellectuelle et mandaté pour répandre la Bonne Nouvelle. Compte avant tout le fait que Paul, pharisien devenu chrétien, persécuteur persécuté, s’affirme tout au long de son œuvre missionnaire comme l’un des hérauts les plus actifs du message évangélique, un personnage central mais controversé de l’expansion foudroyante du christianisme hors de son aire d’origine, et façonne une théologie, de lettre en lettre.
Reste que Paul, zélateur magistral de l’ouverture aux « gentils » (non-juifs), aura fort à faire avec les autres disciples de Jésus. Miné par de profondes dissensions doctrinales, coincé entre le marteau judéo-chrétien et l’enclume pagano-chrétienne, le mouvement naissant voit s’affronter deux clans antagonistes autour d’une question brûlante débattue en petit comité dans la Ville sainte à l’extrême fin des années 40, lors du célébrissime « Concile de Jérusalem » relaté dans les Actes et l’épître aux Galates : faut-il être juif pour devenir chrétien ?
Le premier camp, où s’illustrent les poids lourds (les « colonnes », dit Paul) de la communauté, Pierre, Jacques et Jean, répond par l’affirmative et soutient qu’un païen, pour obtenir le baptême, doit se faire juif (donc circoncire) et observer à la lettre la Loi de Moïse. Le second, animé par Paul et Barnabé (qui bientôt tournera casaque), se bat pour que les disciples non juifs puissent devenir chrétiens sans passer par la circoncision (Ga, 2,15-15).
Ses options fermement arrêtées, Paul obtiendra gain de cause avant que les « leaders » de Jérusalem ne se rétractent et que lui-même, à Lystre ne se renie – en circoncisant une recrue fraîchement catéchisée (Timothée). Où l’on voit que la fabrication d’une orthodoxie, loin d’être une aimable gageure, est un chemin pavé d’embûches. Persévérant dans l’être, en bisbille continuelle avec le « bureau directeur » de la « maison mère », l’apôtre des nations manifestera son indépendance dans ses Epîtres et inspectera à pied ou par mer « ses » communautés implantées tout autour de la Méditerranée.
Que les thèses de Paul et de ses disciples soient parvenues, à la longue, à transformer une secte juive tolérée par les autorités du Temple en un vaste mouvement inscrit dans le monde païen, et à favoriser son émancipation du judaïsme, est un fait acquis. Que ses textes, les seuls du Nouveau Testament à renfermer les mots « rédemption », « conscience » ou « liberté » aient charpenté le « programme » idéologique et doctrinal de l’Eglise tombe sous le sens.
Etrange destin, malgré tout, que celui du message paulinien. Jetées à la poubelle de l’histoire chrétienne après la mort de l’apôtre, tandis que périclitaient ses Eglises en Macédoine et en Galatie et qu’étaient reprises par les coreligionnaires qui l’avaient ardemment combattu celles de Corinthe et d’Ephèse, occultées de la fin des années 60 aux années 130, les Epîtres, lues aujourd’hui à chaque messe catholique, referont lentement surface. Saint Augustin fera de Paul son maître. Mais faut-il pour autant ériger l’apôtre en véritable « inventeur » du christianisme ?
Si grand qu’il fût, Paul de Tarse ne fit pas tout, tout seul. 
[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, P.TESTARD-VAILLANT, p. 82 à 86]

« Au nom du Fils »
D’après une interview de Michel SERRES, philosophe.

Nourri au lait de la Torah, des Psaumes et des Prophètes qu’il ne cessera de citer savamment, grec et fier d’être romain, Saül réunit ainsi avec ferveur trois des formats d’où l’Occident est né. Mais il ne symbolise pas seulement le métissage culturel qui avait cours autour de la Méditerranée durant la pax romana. Il incarne “l’homme total“ que construisaient à cette époque le monothéisme hébraïque, la raison hellène et le droit romain réunis, une triple sujétion à un Dieu tout-puissant, à un monde harmonieux et à une société organisée. Bref, sa vision de l’histoire est juive, sa vision du monde est grecque et sa vision de la société est romaine. Peu de philosophes ont connu un tel héritage.
Ce qui ne fait pas du jeune et studieux Saül un parangon de tolérance, loin de là. Dans ses Epîtres, Paul noircira à plaisir ce pan de sa vie en se décrivant sous les traits d’un militant n’éprouvant que colère envers le message du Christ (Gal. 1,13-14). Ainsi assiste-t-il à la lapidation d’Etienne, diacre du mouvement naissant. Scène d’une importance décisive pour Paul, ébranlement sans lequel il n’y aurait pas eu de chemin de Damas. A l’aube du 1er siècle, la notion et les conduites d’appartenance pavent la Méditerranée. La culture grecque en enseigne une, politique et cosmique, la tradition d’Israël en transmet une deuxième, sainte, et Rome en promeut une troisième, politique. La Terre habitée tout entière en pratique une autre, économique et sociale, qui sépare les esclaves des hommes nés libres. Impossible d’échapper à cet entraînement par pression des pairs et dans l’enthousiasme de la cohésion nationale, tribale, familiale, religieuse…
Confronté à la mise à mort d’Etienne, Paul délivrera bientôt un message iréniste et libérateur. Dans toute société, la nôtre comme la sienne, tout le monde, pour se définir, se réfère au fait qu’il appartient à une religion, une classe sociale, une langue, un sexe… bref à des collectivités. Or, ce n’est pas ça, l’identité. Alors, qui suis-je ? “Je suis-je“ répond saint Paul, “je = je“, “Il n’y a plus, écrit-il, ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni mâle, ni femme“ (Gal.3,28). Autrement dit, mon identité ne se réduit pas aux groupes auxquels j’appartiens. Celle-ci s’arrache à ceux-là. Selon Michel SERRES, Paul est le premier à inaugurer de façon précise cette entreprise de propagation universelle d’une subjectivité non référée à une culture, non liée à une langue, non rattachée à une généalogie, non obligée par contrat… Et cela explique pourquoi il use si souvent de la confession autobiographique.
Est-ce à dire que ce “je“ n’aurait jamais existé dans les ères antérieures aux Epîtres et que saint Paul n’aurait eu aucun prédécesseur ? On en trouve des prémices chez Socrate ou les Stoïciens. Tourné vers sa Loi, le peuple élu la respecte, l’honore, l’enseigne à ses enfants, lutte quand il le faut. Le “nous“ se réalise dans son contrat d’élection avec Dieu, seul autorisé à énoncer le principe d’identité. Quand aux Romains, leurs lois n’ont jamais désigné d’autres catégories que des représentants d’un groupe. Nulles traces ou presque non plus de “personnes“ chez les Grecs. Combien de philosophes grecs parlent à la première personne ?
Face à la disparition de l’homme antique, cette proclamation de l’avènement d’un genre humain uniquement composé d’egos rend ipso facto caduque l’accusation d’antisémitisme portée contre Paul. Reste que cette sortie de toute appartenance ensemencée par le spectacle de la mort d’Etienne, ne prendra réellement forme dans les Epîtres qu’après la conversion de Paul sur le chemin de Damas, épisode devenu presque aussi “historique“ que la crucifixion de Jésus.
Missionné pour évangéliser les païens, Paul arpentera les routes du monde, prêchera la Bonne Nouvelle à ses risques et périls, et malgré son peu de don pour l’éloquence. Mais ce qui est frappant, c’est qu’il est parvenu à toucher n’importe qui. Des Juifs ont accepté se parole parce qu’ils voyaient en lui en prophète, des Grecs parce qu’il apparaissait comme quelqu’un transcendant les anciens formats grecs et des Romains parce qu’il proposait une justice nouvelle.
Mais revenons à ce “je“ paulinien, à cette invention formidable d’un Homme Nouveau sorti de tout format. Son existence repose sur ce que l’on appelle les trois vertus théologales : Foi, Espérance et Charité. La Foi instille en lui l’humilité. A l’aune de l’incarnation “ego = zéro“. Voilà pourquoi saint Paul ne cesse de se dire “avorton“, “détritus“, “débris“. Sauf que ce zéro réduisant à néant toute comparaison avec autrui ne cherche à monter sur aucun podium. L’Espérance, elle aussi, est une vertu de contingence. Quand je dis : “Je crois“, je ne dis pas : “Je suis sûr“. L’Espérance va et vient, dit Paul, avance et recule. Elle promet la vie éternelle, l’anticipe mais ne garantit pas l’accès à coup sûr. La définition que Paul donne de la foi est telle que ce n’est pas une certitude qui nous accompagne jour et nuit. Idem quand à la Charité. Quelle que soit la réponse dont on la gratifie, elle aime toujours, excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout (I Cor 13,7). Cet accès total aux autres permet au nouveau “je“, nul et sans propriété, d’entrer aisément en rapport avec la totalité de l’univers humain, une “mondialisation“ débarrassée de toute relation de force et de compétition, fondée seulement sur une profonde égalité.
Triple contingence (Foi et doute, Espérance heureuse à temps indéterminé, liens d’Amour sans condition) agrémenté d’un immense appendice détonnant : juste avant de dire “Je suis qui je suis“, Paul répète aussi “fils adoptif“ (Gal. 4,5). En nous relevant de la loi, de la sagesse et du droit, il quitte les pères correspondants et souhaite que nous nous en délivrions. Les Epîtres énoncent ainsi, pour la première et l’une des rarissimes fois de notre histoire, le discours d’un “philosophe-fils“. Avant lui, prophètes, sages, savants… jouaient le rôle du père ne se trompait jamais. Après eux, philosophes et donneurs de leçons reprendront la plus vite possible la place et la figure du Père, après avoir tué allégrement les leurs. Avec saint Paul, virage à 180°. Comme son divin modèle, Paul vit, pense et agit en Fils.
La loi du Fils, chez lui, remplace la loi et la vérité du Père, l’espérance du Fils remplace l’assurance et les certitudes du Père, la charité du Fils remplace la puissance du Père. Ce scénario absurde qui veut que le Fils soit assis à la droite du Père signifie qu’il faut sortir du format selon lequel, pour devenir père, il faut tuer le sien et se conduire, après, comme lui. Autrement dit, il nous relève de la loi juive mais la Torah subsiste. Il nous délivre de la vision cosmique des Grecs mais la science est toujours là. Il nous affranchit de la loi romaine mais le droit continue d’exister. Tout compte fait, Paul n’a pas complètement liquidé les anciens formats, il nous a décalés par rapport à eux en nous donnant la liberté.

[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, p. 87 à 90]