JESUS, UNE VIE D’HOMME Chapitre 3: Jésus, Marie Madeleine, les secrets de l’Eglise…


Le Prieuré de Sion est au cœur de l’énigme de Da Vinci. Vous vous êtes lancé sur la piste de cette société secrète, dont personne avant vous n’avait eu l’idée de vérifier l’existence. Qu’avez-vous découvert ?

Au risque de décevoir certains lecteurs, il n’existe pas de prieuré fondé par Godefroi de Bouillon en 1099. Le seul Prieuré de Sion dont l’histoire garde la trace est celui que créa un dénommé Pierre Plantard, dessinateur dans une usine de poêles d’Annemasse, le 25 juin 1956! Il s’agit d’une association (loi de 1901), dont les statuts ont été déposés à la sous-préfecture de la Haute-Savoie. Le mont Sion auquel le nom de la société fait référence ne renvoie pas à la montagne de Jérusalem, mais à celle de Haute-Savoie. Ce Pierre Plantard – comme Sophie Plantard de Saint Clair, l’héroïne de Da Vinci Code – prétendait descendre des rois mérovingiens – là encore, comme la Sophie du roman. Fils d’un valet de chambre, pétainiste et mythomane, Pierre Plantard a d’abord voulu être prêtre, puis s’est tourné vers l’ésotérisme. A la fin des années 1950, au moment où il fonde son fameux Prieuré, il découvre l’affaire de Rennes-le-Château, qui va lui permettre d’enrichir sa légende personnelle.

Une histoire rocambolesque…

Tout à fait! Elle met en scène l’abbé Béranger Saunière, qui – nouveau clin d’œil de Dan Brown – inspirera le patronyme de Jacques Saunière, le conservateur du Louvre assassiné au début du roman. En 1885, ce curé débarque dans la petite paroisse de Rennes-le-Château, dans l’Aude, dont l’église, dédiée à Marie Madeleine, est en ruine. Il la restaure et, sans que l’on sache pourquoi, se met à fouiller le cimetière. Puis il fait bâtir une tour et une maison de retraite pour les vieux prêtres. «D’où vient l’argent?» s’interrogent les gens du pays. La rumeur grandit: le curé aurait découvert dans un pilier de son église des parchemins qui l’auraient amené à s’intéresser au cimetière. Pourquoi pas? Ce qui est certain, c’est que l’abbé Saunière s’adonne au trafic de messes: il écrit à des centaines d’œuvres catholiques à travers l’Europe pour demander de l’argent afin de dire des messes pour les défunts. Mais, alors qu’il est censé en dire une seule par jour, il reçoit des sommes qui peuvent alimenter plus de 30 messes quotidiennes! Il sera condamné par son évêque pour cette activité frauduleuse.

Malgré cela, la légende du trésor de l’abbé Saunière a perduré!

Oui, parce que sa gouvernante s’est chargée de la relayer. Une trentaine d’années après la disparition du prêtre, elle cède le domaine à un commerçant, Noël Corbu, qui décide d’ouvrir un restaurant sur les lieux, tout en entreprenant lui-même de fouiller le domaine dans tous les sens. Au bout de quinze ans, ruiné et sans le moindre trésor à se mettre sous la dent, le restaurateur se dit qu’il pourrait au moins utiliser cette histoire pour attirer les clients. Un journaliste de La Dépêche du Midi vient lui rendre visite et rédige un article, «L’abbé Saunière, le curé aux milliards». La légende est lancée.

Comment Pierre Plantard en a-t-il eu connaissance ?

Plantard a lu l’article. Tout comme Gérard de Sède, une sorte de poète écrivain trotskiste, et le marquis de Cherisey, un aristocrate fantasque féru de généalogie royaliste. Nos trois personnages se rencontrent, puis décident de forger le mythe de Rennes-le-Château, au milieu des années 1960. Pour donner une légitimité historique à leur histoire, ils déposent eux-mêmes à la Bibliothèque nationale des documents censés prouver l’existence du Prieuré de Sion et le fait que Pierre Plantard est l’ultime descendant de la dynastie mérovingienne. Au début des années 1980, trois auteurs anglo-saxons, Henry Lincoln, Michael Baigent et Richard Leigh, enrichissent le mystère en affirmant dans L’Enigme sacrée que le Prieuré détient un secret: Jésus et Marie Madeleine ont eu une descendance… dont sont issus les rois mérovingiens. L’abbé Saunière aurait découvert dans son église des documents datant des Templiers qui en apporteraient la preuve! Nous avons retrouvé à la Bibliothèque nationale ces fameux «dossiers secrets» dont parle Dan Brown dans sa préface en les présentant comme des «parchemins»: ce sont de vulgaires feuillets dactylographiés! En 1979, le marquis de Cherisey a d’ailleurs avoué qu’il les avait fabriqués lui-même, en s’inspirant d’ouvrages

Mais pourquoi avoir inventé toute cette histoire ?

Pierre Plantard se prenait vraiment pour l’ultime descendant des rois mérovingiens, le Roi perdu, auquel le marquis de Cherisey rêvait depuis des années! Quant à Gérard de Sède, il avait envie de faire un canular.

La liste des dirigeants célèbres du Prieuré que Dan Brown cite dans sa préface – Victor Hugo, Isaac Newton, Léonard de Vinci – est donc totalement farfelue.

Oui, mais ils n’ont pas été choisis au hasard. Tous ont flirté avec l’ésotérisme: Victor Hugo faisait tourner les tables, Isaac Newton pratiquait l’alchimie, Léonard de Vinci s’intéressait aux sociétés secrètes. Mais aucun n’a jamais fait partie du fameux Prieuré… et pour cause! A mes yeux, Rennes-le-Château constitue le plus grand mythe ésotérique de notre époque.

Le romancier y a ajouté un ingrédient épicé: l’Opus Dei. Moines assassins porteurs de cilice, prélats comploteurs, scandales… L’auteur n’y va pas de main morte !

Il y a évidemment une bonne part de fiction: l’œuvre de Dieu n’a jamais été condamnée pour un fait criminel. Mais il est vrai que ce groupe catholique ultra-traditionaliste, fondé par José Maria Escriva de Balaguer en 1928 et fort de 80 000 laïcs, cultive le secret, qu’il est très bien implanté au Vatican, dont il a vraisemblablement contribué à renflouer les caisses, qu’il est assez machiste – seuls les hommes gouvernent – et que certains de ses membres pratiquent la mortification corporelle.

Léonard de Vinci était-il ce peintre hérétique doublé d’un génie de l’ésotérisme que décrit l’ouvrage ?

Léonard de Vinci prenait beaucoup de liberté à l’égard de l’Eglise et glissait de nombreux symboles païens dans ses tableaux. Mais la plupart des peintres de la Renaissance, férus d’Antiquité, utilisaient ces symboles, qui étaient connus du public. Les savants et les artistes d’alors se passionnaient pour l’hermétisme, les textes néoplatoniciens et la Kabbale chrétienne. Toute la question est de savoir si Léonard a vraiment peint Marie Madeleine à la place de saint Jean dans son tableau de la Cène. L’apôtre représenté sur la toile a effectivement l’air efféminé, bien qu’il n’ait pas de poitrine, contrairement à ce que dit Dan Brown. Mais rien d’étrange, là non plus: l’immense majorité des tableaux de la Renaissance représente saint Jean sous des traits presque adolescents, les cheveux longs et imberbe – la tradition pense qu’il avait 17 ans lorsqu’il a rencontré Jésus. En outre, Léonard de Vinci étant homosexuel, il a vraisemblablement choisi son petit ami de l’époque pour modèle. Dire que l’apôtre Jean dans la Cène n’est autre que Marie Madeleine me paraît donc absolument fantaisiste.

Venons-en justement à Marie Madeleine: que savons-nous du personnage?

Les Evangiles nous parlent de plusieurs personnes distinctes: Marie de Magdala, qui fut la première disciple à laquelle Jésus apparut le jour de la Résurrection; Marie de Béthanie, la sœur de Lazare et de Marthe; et enfin une pécheresse anonyme convertie, qui répand du parfum sur les pieds du prophète de Galilée. Progressivement, la pécheresse est devenue une prostituée dans l’imaginaire chrétien, puis les trois figures se sont mélangées, pour n’en faire qu’une seule.

L’une de ces trois Marie a-t-elle pu être la compagne du Christ ?

Dan Brown s’appuie sur l’Evangile apocryphe de Philippe, qui a été rédigé au milieu du IIe siècle. Cet Evangile existe bel et bien, mais il appartient à un courant de pensée particulier, le courant gnostique, qui s’est répandu à l’époque dans le bassin méditerranéen, surtout à Alexandrie. Les gnostiques estimaient que le salut provenait de la connaissance, et non de la foi, ce qui leur a valu d’être considérés comme des hérétiques par les Pères de l’Eglise. Ces croyants «iconoclastes», pour lesquels l’âme est bonne et le corps foncièrement mauvais, revalorisaient le féminin. A leurs yeux, la complémentarité entre la femme et l’homme était de même nature que celle qui unit l’être humain à Dieu. Que dit l’Evangile de Philippe? Marie Madeleine était la disciple préférée de Jésus, qui «l’embrassait sur la bouche». Si on lit ce passage à un degré trivial, on en déduit qu’ils étaient amants. Mais si on le lit dans la perspective gnostique, on sait que le baiser symbolise le souffle de l’esprit, la connaissance. Le maître embrasse son disciple pour transmettre le souffle, l’âme spirituelle.

L’idée que Jésus et Marie Madeleine aient eu des enfants – le secret du Saint Graal – serait donc totalement extravagante ?

Je dis seulement que la démonstration de Dan Brown en faveur de cette thèse ne tient pas la route. Cependant, aucune preuve historique ne permet d’affirmer que cette idée est fausse.

Le romancier fait également référence aux précieux manuscrits de Qumran, qui contiendraient, selon lui, une part de ce secret. Pourquoi n’ont-ils été traduits qu’un demi-siècle après leur découverte ?

Les 850 rouleaux – dont 200 textes bibliques – exhumés à partir de 1946 près de la mer Morte étaient tout simplement en très mauvais état, et l’Ecole biblique de Jérusalem, qui avait été chargée de la traduction, a mis du temps à s’atteler à la tâche. Aujourd’hui, tous les documents ont été déchiffrés, édités par Oxford University Press, et la polémique s’est éteinte. Mais Dan Brown fait mentir l’histoire lorsqu’il présente ces manuscrits de Qumran comme les «premiers textes chrétiens»: en réalité, ces textes sont juifs et aucun ne parle de Jésus. Encore moins de Marie Madeleine.

Peut-on dire, comme le fait Dan Brown, que l’Eglise catholique a, de façon délibérée, gommé le rôle des femmes dans les premiers temps du christianisme ?

C’est sur ce point que l’auteur de Da Vinci Code tombe juste. La place des femmes dans les Evangiles est beaucoup plus importante que celle que l’Eglise primitive a bien voulu leur concéder après la mort de Jésus. Les Evangiles décrivent le Christ entouré de disciples du sexe féminin. Et c’est à Marie Madeleine que Jésus apparaît en premier, près du tombeau vide. La jeune femme se jette à ses pieds en disant: «Rabouni!», mot hébreu qui signifie «Maître chéri». Ce diminutif affectueux montre la relation très proche qui existait entre eux. A partir des Actes des Apôtres et des Epîtres de saint Paul, les femmes sortent du cadre. Il s’agit à mon avis d’un pur mécanisme sociologique, un réflexe machiste méditerranéen, que les juifs ont connu, et plus tard les musulmans. Dans des sociétés patriarcales, où la femme ne dirigeait ni églises ni synagogues, il était logique qu’elle ne soit pas non plus mise en valeur dans les textes religieux. Par la suite, sentant que la piété populaire réclamait des figures féminines, l’Eglise a autorisé le culte de la Vierge Marie et de Marie Madeleine. Mais la mère de Jésus est devenue un personnage désexualisé, symbole de pureté absolue, tandis que Marie Madeleine a été assimilée à la prostituée sacrée. Deux archétypes déshumanisés.

Bien loin de ce féminin sacré que Dan Brown remet à l’honneur…

Absolument! N’oublions pas que, durant une longue période antérieure aux civilisations, les divinités étaient féminines. Puis l’homme s’est sédentarisé et a pris conscience de sa fonction déterminante dans la fécondation. A mesure que le patriarcat s’est imposé, le divin s’est masculinisé en Grèce, dans l’Empire romain, chez les juifs, chez les chrétiens. Dan Brown est malhonnête lorsqu’il fait porter au christianisme l’entière responsabilité de ce refoulement du féminin sacré.

Le romancier va plus loin en affirmant que cette religion devrait son succès historique à une vulgaire manœuvre politique ourdie par l’empereur Constantin, au IVe siècle après Jésus-Christ.

Constantin s’est effectivement converti au christianisme sur son lit de mort et il avait déjà fait de cette confession la religion principale de l’Empire romain. Mais c’est Théodose, en 380, qui l’érigera en religion officielle. Surtout, le concile de Nicée, en 325, n’avait pas du tout été convoqué par Constantin pour faire le tri dans les Ecritures et brûler les apocryphes, mais pour répondre à la crise de la doctrine de l’arianisme. Un grand débat théologique divisait alors l’Eglise: Jésus était-il un homme, était-il divin, était-il un homme-Dieu? Dans les Evangiles, le prophète nazaréen se définit tour à tour comme le Fils de Dieu et le Fils de l’Homme. Arius, prêtre d’Alexandrie, affirmait que le Fils, deuxième personne de la Trinité, n’était pas l’égal de Dieu le Père. Un certain nombre d’évêques se sont dressés contre lui, et la querelle a enflé. Constantin, qui avait le souci politique d’éviter les divisions pour unifier son empire sur la base du christianisme, a convoqué le concile de Nicée, afin d’obliger tous les prélats à s’accorder. Il n’y a donc pas eu de complot politique, mais de vifs débats théologiques.

Du coup, Dan Brown n’a pas tort de dire que le dogme de la Trinité a bien résulté d’un vote.

Il aura fallu, c’est vrai, quatre siècles pour parvenir à établir le dogme de la Trinité et de l’incarnation du Christ, puisque c’est le concile de Nicée qui décrète le Christ consubstantiel au Père, et condamne l’arianisme comme hérésie. Mais Dan Brown se trompe lorsqu’il affirme que Constantin a cherché à favoriser le camp des anti-Arius en ordonnant la destruction d’Evangiles apocryphes qui corroboraient la thèse du prêtre. Ce n’est que lors du concile de Carthage, en 397, que l’Eglise a écarté – et non brûlé – ces apocryphes, et retenu les quatre Evangiles que l’on connaît, qui sont d’ailleurs les textes chrétiens les plus anciens avec les lettres de Paul.

Comment expliquez-vous le triomphe planétaire de Da Vinci Code ?

Dan Brown et sa femme ont eu une très bonne idée commerciale: ajouter au thème du secret la thèse du complot – le mensonge de l’Eglise – et croiser le tout avec le féminin sacré, Léonard de Vinci en prime. Mais Da Vinci Code est aussi, à mon sens, un vrai phénomène de société. Il met en lumière des tendances fortes du moment: la passion du public pour Jésus, la crise des institutions – y compris les institutions universitaires, car, pour les fans de Dan Brown, l’histoire officielle est aussi suspecte – et le besoin de plus en plus manifeste de renouer avec le féminin. Ce sont d’ailleurs les cercles féministes américains qui ont d’abord fait le succès du livre. Si Da Vinci Code a eu tant d’écho, surtout auprès des chrétiens déchristianisés, c’est parce qu’il tente de réhabiliter la femme et le sexe dans le christianisme. Pourquoi l’Eglise a-t-elle évacué à ce point le féminin? Pourquoi s’est-elle autant crispée sur la sexualité? De toute évidence, Dan Brown use de démonstrations erronées, mais il pose de bonnes questions.
[Publié dans l’Express le 18 juin 2006 — Entretien avec Frédéric LENOIR ; Propos recueillis par Claire Chartier]

La révélation de « la femme de Jésus » laisse les spécialistes sceptiques

Une scientifique américaine a dévoilé un papyrus copte du IVe  siècle qui mentionne l’existence de « la femme de Jésus ». Les spécialistes accueillent cette découverte avec scepticisme.

L’histoire ravira les inconditionnels de l’écrivain Dan Brown… À l’occasion d’un congrès sur les études coptes à Rome, une chercheuse américaine a fait sensation en dévoilant un ancien document faisant mention de « la femme de Jésus ».

Professeur à la Harvard Divinity School, Karen King est convaincue que ce papyrus copte du IVe  siècle, mesurant 3,8 sur 7,6 cm, prouve que certains des premiers chrétiens croyaient que Jésus était marié : « Jésus leur a dit, ma femme… », peut-on y lire.

Certes, a-t-elle pris le soin de nuancer, cette petite phrase « ne prouve pas que Jésus était marié » , mais elle laisse entendre que la question à l’époque se posait, alors que « la tradition chrétienne a considéré comme acquis le fait que Jésus n’était pas marié ».

 

Une affirmation qui mérite d’être nuancée


« Dès le début même du christianisme, a-t-elle poursuivi, les chrétiens se sont opposés sur le fait de savoir s’il était préférable ou non de ne pas être marié, mais ce n’est que plus d’un siècle plus tard, bien après la mort de Jésus, qu’ils commencent à se référer à la position maritale de Jésus pour soutenir leur position. »
Une affirmation qui mérite d’être nuancée, selon le P. Olivier-Thomas Venard, professeur à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem : « L’authenticité du manuscrit pose encore plusieurs questions. Surtout, on ne connaît pas sa provenance, ce qui rend toute interprétation historique difficile. »
Ce dominicain, qui apprécie Karen King comme une amie, souligne aussi sa posture de théologienne féministe : cette position la pousse à faire une « lecture contextuelle » des textes anciens.

 

« Déconstruire le récit des origines »


Il s’agit de « déconstruire le récit traditionnel des origines chrétiennes » et de « recomposer une vision plus “pluraliste”, qui donne davantage de place aux femmes ». Le dévoilement du fragment en question s’inscrit dans ce contexte. Le P. Venard estime toutefois que l’emballement médiatique aboutit sans doute à « caricaturer » la proposition du professeur King.
Sur le fond, il souligne que « le type de l’épouse du Christ était déjà connu ». Il est illustré en particulier dans l’Évangile de Philippe (autre apocryphe dont Dan Brown a fait grand cas), qui parle de Marie-Madeleine que Jésus « embrassait sur la bouche ». « Mais, insiste ce spécialiste, ce n’est probablement pas un détail historique croustillant sur Jésus, destiné à piquer la curiosité de notre époque fascinée par la sexualité ! »
Dans son contexte gnostique (courant à tendance ésotérique des premiers siècles), il résonnerait plutôt comme une « allégorie spirituelle du “parfait” disciple, dans la veine de l’épouse du Cantique des Cantiques », telle que la tradition juive la comprend.

 

Ce papyrus n’apporte pas d’information nouvelle


Au fond, ce papyrus qui fait dire à Jésus « ma femme » n’apporte pas d’information nouvelle sur Jésus, « même s’il peut inviter l’Église d’aujourd’hui à toujours mieux honorer les charismes féminins en son sein », c onclut le P. Venard.
Interrogé par l’AFP, le porte-parole du Saint-Siège, le P. Federico Lombardi a pour sa part remarqué qu’« on ne savait pas bien d’où venait ce petit morceau de parchemin ».
« Cela ne change rien à la position de l’Église qui repose sur une tradition énorme, très claire et unanime », selon lequel le Christ n’était pas marié.

François-Xavier Maigre (avec AFP)



Myriam et le Seigneur

En juillet 2003, après la publication de sa traduction des évangiles apocryphes de Philippe, Marie et Thomas, Jean-Yves Leloup, prêtre orthodoxe, avait écrit, à la demande des hiérarques de son Eglise, une confession de foi assurant notamment : " Rien ne me permet d’affirmer que Jésus ait exercé la plénitude de sa sexualité (celle-ci n’étant évidemment pas réduite à la génitalité) avec Marie-Madeleine ou avec toute autre femme. Dans le respect de la plus stricte orthodoxie et du dogme de l’Incarnation rien ne me permet non plus de le nier. "



« "L’Enseigneur aimait Myriam plus que tous les disciples, il l’embrassait souvent sur la bouche. Les disciples le voyant ainsi aimer Myriam lui dirent : "Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? " L’Enseigneur leur répondit : " Pourquoi ne vous aimerais-je pas autant qu’elle ? " "

Evangile de Philippe - Planche 111 – Logion 55, 4-6Planche 112 – Logion 55, 7-9

Ces lignes ci-dessus peuvent encore choquer ceux qui ignorent les textes fondateurs du christianisme. Il ne s’agit nullement ici d’entrer dans les polémiques qui affirment que Jésus devait être " obligatoirement " marié puisqu’il enseignait dans les synagogues et que, dans la tradition juive, un homme non marié, étant considéré comme incomplet et désobéissant au commandement de Dieu, ne pouvait pas être prêtre et entrer dans les lieux les plus saints du Temple. A quoi il est rétorqué que Yeshoua fréquentait son cousin Jean Baptiste et les esséniens, et que, d’après les manuscrits dits " de la mer Morte " – à ne pas confondre avec ceux de Nag Hammadi – trouvés à Qumrân, ces esséniens non seulement ne se mariaient pas, mais rejetaient " les femmes, les pêcheurs et les infirmes ". Si on reste fidèle aux évangiles qui nous sont familiers, rien ne nous dit que Yeshoua fût " marié " au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais il est évident qu’il aimait " les femmes, les pécheurs, les infirmes ", ce qui scandalisera non seulement les esséniens, mais aussi les pharisiens, les sadducéens, les zélotes et autres " sectes " de l’époque.

La question n’est pas de savoir si Yeshoua était marié ou non (encore une fois au sens où nous l’entendons aujourd’hui) : quel intérêt ? La question est de savoir si Yeshoua était réellement humain, d’une humanité sexuée, " normale ", capable d’intimité et de préférences.

Assumer la sexualité

Répétons-le, selon l’adage des anciens, " tout ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé ". Si Yeshoua, considéré comme le Messie, comme le " Christ ", traduction grecque de l’hébreu Messiah, n’assume pas la sexualité, celle-ci n’est pas sauvée. Il n’est plus Sauveur au sens plénier du terme et c’est une logique de mort plus que de vie qui régira le christianisme, particulièrement le christianisme romano-occidental.

L’instrument cocréateur de la vie qui nous faisait exister " en relation " à l’image et à la ressemblance de Dieu, devient ainsi logiquement un instrument destructeur. Serions-nous en Occident, à travers nos culpabilités inconscientes et collectives, en train de subir les conséquences d’une telle logique ?

L’évangile de Marie, comme l’évangile de Jean et celui de Philippe, nous rappelle que Yeshoua était capable d’intimité avec une femme. Cette intimité n’était pas que charnelle, elle était aussi affective, intellectuelle et spirituelle ; il s’agit de sauver, c’est-à-dire de guérir et de rendre libre l’être humain dans son entièreté, et cela en introduisant de la conscience et de l’amour dans toutes les dimensions de son être. Les évangiles de Nag Hammadi, en rappelant le réalisme de l’humanité de Yeshoua dans sa dimension sexuée, n’enlèvent rien au réalisme de sa dimension spirituelle, " pneumatique " ou divine.

Marc et Matthieu insistent sur ses larmes devant Jérusalem, son angoisse ou ses doutes devant la mort : " Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? Si c’est possible que cette coupe s’éloigne de moi. " C’est le même rappel de l’humanité de Jésus, humanité à travers laquelle Dieu se révèle.

Les évangiles de Nag Hammadi comme les évangiles canoniques nous invitent à nous rendre libres à l’égard de nos dualités, qui nous " diabolisent ", nous déchirent. Il ne s’agit pas de nier le corps ou la matière, mais à travers notre non-appropriation et notre non-identification à ces plans du réel, de les sanctifier, de les transfigurer et, comme Myriam de Magdala à la suite de son " Bien-Aimé ", d’apprendre par l’Imagination créatrice à mettre de l’Amour là où il n’y en a pas, là où, dans notre intelligence et notre désir " arrêtés ", " entravés ", " en état d’arrestation ", il n’y en a plus...

Il ne semble pas que Pierre ait compris la leçon, et il n’est pas sûr qu’elle soit aujourd’hui comprise. " Devons-nous changer nos habitudes ? Ecouter tous cette femme ?... L’a-t-il vraiment choisie et préférée à nous ? "

N’est-ce pas d’abord un signe de santé " biblique " que de choisir et de préférer une femme plutôt qu’un homme, pour partager son intimité ? N’est-ce pas ensuite un signe du réalisme de son humanité ?

Mais l’essentiel est encore plus profond : avant de vouloir être spirituel, " pneumatique ", sans doute faut-il accepter d’avoir une âme (psukhê) et un corps (sôma) et le fait que l’intégration de notre dimension féminine et psychophysique est la condition même pour avoir accès au noûs (1) ou à la dimension masculine de notre être. »

[Extrait de « Tout est pur pour celui qui est pur » (pages 131 à 135) du père Jean-Yves Leloup]
(1) Esprit ou raison.