Introduction: Le socle de notre civilisation


La Bible. Ce n'est pas seulement le livre sacré des enfants d'Abraham, la saga d'un petit peuple du désert, l'histoire du Salut pour des milliards d'hommes et de femmes, juifs, chrétiens, musulmans. C'est un message éthique universel, une formidable leçon de politique, de psychologie, de sociologie. Un véritable cours sur l'humanité où les passions séculaires et charnelles le disputent au divin, à l'élévation de l'âme. La Bible, c'est le sang, la fureur, la noire tragédie des cœurs tourmentés, la vengeance divine mais aussi l'amour des hommes et la compassion. C'est la codification du monothéisme à travers l'adoration d'un seul Dieu qui a choisi un seul peuple, le peuple juif, en un seul lieu, la terre d'Israël, pour transmettre son message au monde.



La Bible n'est pas seulement une référence religieuse. C'est le socle de notre civilisation, une grille conceptuelle commune aux croyants et aux agnostiques. Cette première tentative d'écriture de l'histoire d'un peuple, de la Genèse à l'Apocalypse, constitue une incroyable novation.



L'Histoire a désormais un début et une fin, le temps est comme un fleuve qui jamais ne remonte à sa source. L'homme n'est plus soumis à l'arbitraire de dieux multiples et capricieux. Il tient son salut et son destin en main. Il dispose du libre arbitre pour choisir entre le Bien et le Mal. Pour cela, il a reçu le Décalogue, fondement de notre morale et ancrage idéologique des droits de l'homme.



Pour les juifs, la Bible - la Torah - s'arrête à l'Ancien Testament. Les chrétiens considèrent en revanche que la révélation s'est poursuivie. L'Alliance nouvelle a été conclue par la naissance, la vie et la passion de Jésus, messie né dans une humble mangeoire. Elle n'est plus réservée au seul peuple juif, mais a une vocation universelle. La parole se répandra dans tout l'Occident par le truchement de saint Paul et de la langue grecque avant de faire de Rome la deuxième Jérusalem. Les musulmans se réclament d'une tradition plus tardive. Ils intègrent de larges éléments de la Bible mais estiment que Mohammed est le dernier prophète envoyé par Dieu.

[Pierre Beylau, Le Point des 19-26 décembre 2003]


Les guerres de traduction


 

En d'autres temps, il aurait fini sur un bûcher. Comme William Tyndale, le premier à avoir traduit la Bible en anglais, au XVIe siècle. Mais - heureusement - les mœurs se sont policées. Quand il a publié - en 2001 - une nouvelle version de la Bible, traduite par des binômes d'exégètes et d'écrivains, Frédéric Boyer, directeur des éditions Bayard, a reçu nombre de lettres d'insultes. « Le scandale, surtout, se souvient Frédéric Boyer, c'est que nous avions touché au mot "résurrection". La mémoire théologique chrétienne s'est forgée autour de la puissance de ce mot. Je trouve plus beau et plus littéral de dire "Christ a été réveillé des morts" plutôt que "Christ est ressuscité des morts". Etymologiquement, en grec, il signifie "se relever" ou "être éveillé", il a été unifié en latin par le verbe "resurrexit". "Quand vous serez crucifié, m'a-t-on écrit, vous nous direz si vous préférez être réveillé ou être ressuscité". »

Oui, au début du IIIe millénaire, on s'empoigne encore sur les termes de la Bible. Jamais aucun texte au monde n'a été autant traduit dans l'Histoire. Et jamais aucune œuvre de traduction n'a suscité autant de polémiques, de critiques, de passions. Depuis la nuit des temps.

Dès la première traduction - d'hébreu en grec - par les juifs à Alexandrie au IIIe siècle avant Jésus-Christ, contestation ! On raconte que soixante et onze sages auraient pris chacun les rouleaux de la Torah, se seraient retirés sous une tente pour les étudier et en seraient ressortis chacun avec... la même version ! Légende. « Quand les juifs d'Alexandrie ont traduit la Septante en grec, raconte le professeur Armand Abécassis, qui vient de publier "L'univers hébraïque" (Albin Michel), certains se sont réjouis : "Le monde connaîtra notre Bible." Mais d'autres ont voulu jeûner, car ils considéraient que c'était là un grand malheur". » Dès que l'on touche au sacré... Saint Jérôme, pour sa Vulgate, première Bible catholique traduite de l'hébreu en latin, étudiait avec un rabbin, en cachette de l'Eglise. Et quand parut sa Bible, au IVe siècle, rappelle Frédéric Boyer, il reçut de saint Augustin des lettres incendiaires : « Nous avons reçu les textes des saints Evangiles en grec, nous n'avons pas le droit de les traduire en latin. »

Certains en sont morts. Au XVIe siècle, les guerres de Religion sont d'abord des guerres de traduction. Conflits théologiques. Mais aussi linguistiques. La langue du peuple contre celle du clergé - le latin. Luther et les protestants de la Réforme traduisent la Bible en langues vernaculaires - l'allemand et le français - pour qu'elle soit compréhensible du plus grand nombre. Les catholiques de la Contre-Réforme instituent en réaction la Vulgate latine comme texte sacré. Jusqu'au XXe siècle, dans les milieux catholiques, on parlait des traductions en français comme de traductions vulgaires. La Bible devait être lue en latin.

Chaque grand chantier de traduction provoquera ses contestations. On l'a oublié, car elle est devenue un classique, mais la Bible de Jérusalem, quand elle fut entreprise par les dominicains après la Seconde Guerre mondiale, a provoqué moult polémiques au sein de l'Eglise catholique. L'idée était d'établir une traduction scientifique en s'appuyant sur des connaissances linguistiques et archéologiques. Dérangeant, forcément. Cinquante ans plus tard, quand, dans la Bible Bayard, l'écrivain Florence Delay retire le verbe « être » du premier verset de la Genèse, elle frise le parjure. « Au commencement était le verbe » devient sous sa plume « Au commencement, la parole. » Dans cette nouvelle version, comme l'a relevé le sociologue Pierre Lassave, « péché » se mue en « égarement », « esprit » en « souffle », « foi » en « confiance », « gloire » en « rayonnement ». Et Jésus, interprété par Emmanuel Carrère, lance un « Plutôt crever ! » qui a fait jaser... « Pourtant, précise l'académicienne Florence Delay, le verbe "crever" est classique, Racine et Corneille l'emploient. Notre entreprise visait à dégeler des choses figées. Que disent aux jeunes à notre époque des mots comme "verbe" ou "péché" ? Pour moi, "la femme adultère" était une expression de théâtre de boulevard ; c'est pour cela que j'ai traduit : "Va et ne sois plus infidèle". »

On ne peut s'en tenir à une version unique de la Bible. « Elle n'est pas un livre d'histoire ni de science, souligne Armand Abécassis. La traduction est une trahison. L'homme est condamné à l'interprétation. Quand vous traduisez d'une langue à une autre, vous changez de vision du monde et de psychologie. L'auteur n'est plus là, il a écrit pour ses contemporains, il a rompu avec son destinataire, son environnement. »

Derrière les mots, ce sont - surtout - les divergences doctrinales qui sont en jeu. « Prenez le fameux "Pierre, tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise", explique Dominique Barrios, qui fut pendant trente-sept ans responsable du secteur biblique aux éditions du Cerf. Catholiques et protestants traduisent l'expression de la même manière. Mais chacun en tire des conclusions différentes. L'Eglise est-elle un monolithe autour de Pierre, premier pape ? Les protestants répondent non. Quand, dans la Ire Epître aux Corinthiens, Paul dit : "Est-il convenable que la femme prie Dieu la tête découverte ?", c'est un conseil daté, précis, à l'adresse de gens d'une communauté ; on en a tiré un principe général. » Les adaptations sémantiques sont donc nécessaires. Mais la plume du traducteur est apesantie du poids du sacré. Il a fallu trois ans de travail et de multiples brouillons à Florence Delay pour arriver au bout de l'Evangile de saint Jean. « Pour traduire les quatre prophètes de l'Ancien Testament, raconte l'écrivain, je me sentais rayonnante d'énergie. Avec le texte de Jean, je me suis retrouvée comme intimidée et captive ; j'éprouvais de la crainte. Ce texte avait été mille fois traduit, que pouvais-je apporter ? »

Traducteur, métier à risques ! Henri Meschonnic en a fait une profession. Poète et essayiste, l'homme joue avec la Bible comme d'autres avec de la dynamite. Depuis trente-trois ans - sa dernière traduction, « Les noms », vient de sortir chez Desclée de Brouwer -, il veut libérer le texte « des carcans des traditions religieuses et des adaptations » et en tirer la substantifique moelle, « la poétique du divin » . Henri Meschonnic s'échine à suivre le rythme originel, en hébreu, un peu à la manière d'un André Chouraqui, seul traducteur de la Bible dans son intégralité et du Coran. Différence notable entre les deux hommes : l'un est croyant, l'autre pas. Ce qui fait de Meschonnic le mouton noir des cercles bibliques. D'autant qu'il est friand de provocations - Il a même remplacé « Amen » par « C'est ma foi ». Le sniper du sacré ? « Je suis un objet de scandale, car je travaille à débondieuser, déchristianiser, déshelléniser, délatiniser, "défrançais-courantiser" la Bible », rétorque-t-il dans un éclat de rire. De l'espoir pour lui ? Un siècle après la mort du traducteur sur un bûcher, c'est le texte de William Tyndale qui a permis d'établir la King James Version. Cette Bible est aujourd'hui une référence en Grande-Bretagne.

Jérôme Cordelier