CADRE DE VIE - Introduction: La Palestine au 1er siècle, une pax romana sous tensions


Depuis l’an 6 de notre ère, la turbulente Judée est sous l’administration directe de Rome. Son préfet, Ponce Pilate, a pour mission d’y maintenir l’ordre et d’assurer la rentrée des impôts…



Quel est le contexte politique de la prédication de Jésus ?

Jésus fut jugé assez dangereux pour être mené au supplice. Par qui ? Pourquoi ? Le contexte politique et social de la prédication de Jésus nous donne des éléments de réponse décisifs à la question délicate et controversée de sa mort.

Depuis le début du IIe siècle av. J.-C., la Palestine (et l’Orient en général) est dans l’orbite romaine. La naissance de Jésus (quelle qu’en soit l’année exacte) se place à mi-chemin entre deux dates capitales de cette domination. Elle se situe en effet entre -63, date à laquelle la main de Rome s’alourdit sur la Judée (Pompée s’empare de Jérusalem, abat ses murailles, impose un tribut aux juifs) et 66 après J.-C. : les effets de cette mainmise aboutissent alors à la « guerre juive » racontée par Flavius Josèphe. Pour autant, la grande puissance ne s’empare pas directement de la Judée. Pendant une soixantaine d’années, sa domination s’exerce par l’intermédiaire de royaumes dépendants. C’est le cas d’Hérode, roi de Judée (-40 à -4).

Ensuite, sa succession compliquée ouvre une période intermédiaire. Son royaume est divisé entre ses trois fils. Hérode Philippe reçoit la région située à l’est du Jourdain. Archelaüs règne sur les Judéens, les Samaritains et les Iduméens. Hérode Antipas gouverne la région de Galilée et de Pérée. Une grande partie de la vie de Jésus se passe sous la juridiction de ce dernier.

Cette distribution des pouvoirs ne dure pas. En 6 apr. J.-C., sur décision d’Auguste qui lui reproche d’avoir dressé la population contre lui, Archelaüs est exilé à Vienne, près de Lyon. Rome ne s’embarrasse plus de roitelet fantoche. La Judée passe sous administration romaine : elle est sous l’autorité d’un préfet, placé lui-même sous la tutelle du gouverneur de Syrie.

Sous Auguste, les provinces romaines de l’empire sont partagées entre provinces sénatoriales et impériales. Les premières sont gouvernées par des proconsuls ; les secondes, situées aux confins de l’empire et nécessitant la présence de légions, sont sous l’autorité de l’empereur. La Syrie, dont la Judée dépend, en fait partie. En poste de 26 à 36, Ponce Pilate est le cinquième préfet de Judée. Sa tâche est de maintenir l’ordre, et de veiller à la levée des impôts. Pour assurer l’ordre, il dispose de troupes auxiliaires recrutées parmi la population non juive. Il réside à Césarée plutôt qu’à Jérusalem.

Il semble que certains préfets aient trouvé dans la collecte des impôts le moyen d’accaparer une fortune rapide. Les témoignages de Philon et de Flavius Josèphe soulignent la cupidité des gouverneurs romains de Judée, à commencer par Pilate. De fait, la création de la province romaine s’est traduite par une forte augmentation des impôts.

En Galilée, administrée par le roitelet Hérode Antipas, la situation n’est guère plus favorable. La difficulté de la situation transparaît dans certaines paroles de Jésus, comme dans l’Evangile de Luc (6,20-21) : « Heureux vous les pauvres… ».

Pour le recouvrement des impôts dans la province de Judée, les Romains avaient eu l’habileté de faire jouer un rôle intermédiaire au Sanhédrin, ce Conseil de 71 personnes chargé de régir la vis des juifs notamment dans le domaine religieux. Il joue le rôle d’un organisme centralisateur. En accord avec le préfet, il confie le recouvrement des impôts à des notables locaux.

Il ne faut donc pas imaginer la Judée comme un pays occupé, quadrillé par les légions romaines.

J.-P. Lémonon souligne que le pouvoir romain reposait pour partie sur l’intérêt des notables. Mais au-delà même de l’intérêt, ce pouvoir « faisait aussi impression sur les âmes et s’entourait de vénération de type religieux, celle qui alimente et vivifie le culte impérial […]. A l’avènement d’un nouvel empereur, dans les cités des provinces, on organisait un serment collectif de fidélité à l’empereur sur la place publique. »

Même si ce serment était formel, il n’est pas interdit de penser que certains habitants de Judée aient ressenti au moins de la reconnaissance pour Rome. Celle-ci respecte le calendrier des juifs, notamment le septième jour chômé. En outre, dans un temps où se développe le culte impérial, les juifs en étaient tacitement dispensés.

Malgré ces concessions de l’empire, l’image d’une pax romana plus acceptée que subie par la population doit être fortement nuancée. La plus grande partie des juifs était surtout sensible à l’augmentation des impôts.

Sur le plan strictement religieux, la tolérance romaine envers les juifs était toujours fragile, toujours menacée. Ce fut le cas par exemple sous Pilate.

Certes, Rome avait conservé certaines des institutions juives, comme le Sanhédrin et le grand prêtre (qui le préside), mais en les encadrant de manière très stricte. En particulier, le droit de vie et de mort était l’apanage du gouverneur de Judée, non du Sanhédrin. Le Talmud de Jérusalem dit explicitement que quarante ans avant la destruction du Temple, le Sanhédrin perdit le droit de condamner à mort.

Cette précision historique est lourde de sens. Elle invalide la version des Evangiles (sauf celui de Jean) comme le souligne très bien l’exégète Simon Légasse dans un remarquable petit livre intitulé « Qui a tué Jésus ? ». Les Evangiles, notamment les deux premiers, racontent un « procès juif » : Jésus est jugé et condamné à mort par le Sanhédrin. Or, tout porte à croire que ce « procès juif » n’a jamais eu lieu.

Le procès de Jésus fut romain. Ce qui n’exonère pas la responsabilité de l’autorité juive, puisque son arrestation fut opérée sous les ordres du grand prêtre Caïphe. Une telle présentation des faits s’explique très bien si l’on tient compte du contexte historique des années 70 et 80, moment où furent rédigés les Evangiles : « Les premiers chrétiens, en conflit avec les juifs, forçaient la culpabilité du côté juif en épargnant les romains, maîtres du monde connu », souligne Simon Légasse.

Cette mainmise sur le Sanhédrin s’accompagnait d’un contrôle vigilant du grand prêtre qui le dirigeait. S’il ne se conformait pas aux volontés de Rome, il pouvait être destitué. Les grand prêtres devaient se montrer des collaborateurs zélés de l’empire.

Ce fut sans doute le cas de Caïphe : il demeura 19 ans en charge, de 18 à 37 après J.-C., alors que la durée moyenne des vingt-huit derniers pontificats était seulement de quatre ans. Bref, c’était un homme de confiance des romains. Pilate savait qu’il pouvait compter sur lui. On peut donc supposer que si cet homme a estimé que Jésus représentait un quelconque danger (notamment parce qu’il s’attaquait au Temple) et l’a présenté à Pilate comme une menace à l’ordre public ou de soulèvement, l’issue de faisait aucun doute : il n’est même pas sûr que Pilate ait pris le temps de se laver les mains…

L’ostensible dépendance du Sanhédrin et de son grand prêtre envers le pouvoir romain était très mal ressentie par les juifs. Si l’on ajoute à cela les différentes provocations ou maladresses des romains, les juifs ont pu finir par considérer que leur religion était menacée. Vers 40, l’empereur Caligula voulut que sa propre image soit adorée à Jérusalem. Sa mort en 41 fut perçue comme une délivrance inespérée.

Bien avant la guerre juive de 66, la domination romaine s’était traduite par des émeutes parfois très graves : ce fut le cas à la mort d’Hérodote (une sédition fait 3000 morts). En l’an 6, lorsque le légat de Rome Quirinus voulut faire un recensement à des fins d’imposition, une grave rébellion s’ensuivit, menée par « Judas le Galiléen ». Ensuite les années 20 et 30, celles de la prédication de Jésus, dénotent une relative accalmie. Mais plus tard, vers le milieu du siècle, le geste obscène d’un soldat aux portes du Temple provoque une émeute : 1000 morts.

Si l’on ajoute à cela les mouvements prophétiques qui se multiplient, on a une bonne idée de l’atmosphère fiévreuse qui s’empare de la Judée au 1er siècle : une pax romana dont les coutures sont en train de craquer…


[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, J.-F.MONDOT, p. 7 à 13]