ET DIEU DANS TOUT CA ?... Chapitre 5 : Dieu et la fin des temps

Les textes sacrés du judaïsme, du christianisme et de l'islam s'accordent sur ce point : la disparition du monde tel que nous le connaissons est inéluctable, et les hommes doivent s’y préparer. Passage en revue des bouleversements annoncés.

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait Paul Valéry au siècle dernier. Telle est la leçon de l’Histoire : même les empires les plus puissants – celui des Aztèques, celui des Romains – n’ont su résister à l’usure du temps. Les religions monothéistes portent cette affirmation à son paroxysme : non seulement les civilisations sont périssables, mais le monde lui-même est appelé à disparaître. Un jour, enseignent-elles, l’Histoire s’arrêtera. Les livres sacrés du judaïsme, du christianisme et de l’islam appellent sans relâche l’homme à se préparer à l’inéluctable fin des temps. Exégètes et « visionnaires » plus ou moins illuminés n’ont eu de cesse de se livrer à toutes sortes de spéculations sur la survenue de ce moment (lire l’encadré). En vain. Car si l’acte de la Création échappe à l’homme, la fin du monde en fait autant.

C’est d’ailleurs parce que l’univers a, un beau jour, été créé ex nihilo par un dieu unique, tout-puissant et transcendant que, tôt ou tard, il sera réduit au néant par la volonté de ce même Dieu. De la sorte, la Bible hébraïque, source à laquelle viendront puiser chrétiens et musulmans, inaugure une conception radicalement nouvelle du temps, désormais conçu comme linéaire – avec un début et une fin – et non plus cyclique, à l’image de la nature, avec des périodes de déclin succédant à des âges d’or, en un cercle qui jamais ne s’achève – conception qui prévaut dans la plupart des religions antiques, ainsi que dans le bouddhisme et l’hindouisme.

Pourtant, cette croyance en la fin des temps ne semble pas s’être imposée d’emblée puisque les textes les plus anciens du judaïsme n’y font pas allusion. Elle apparaît plutôt comme le fruit d’une lente maturation qui débute vers le VIIIe siècle avant notre ère, lors de la rédaction des Psaumes, se poursuit à l’époque des prophètes (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et les douze petits prophètes), pour culminer avec le Livre de Daniel (rédigé au IIe siècle avant notre ère) – lequel introduit la notion de « temps de la fin » (aharit hayamim). Ses terrifiantes visions inspireront toute une littérature apocalyptique particulièrement en vogue du IIe siècle avant notre ère au 1er siècle de notre ère, et dont un des textes les plus célèbres est le Livre d’Hénoch, contemporain de celui de Daniel. Elles inspireront aussi les paroles de Jésus qui, à plusieurs reprises, cite Daniel pour annoncer « l’abomination de la désolation » préludant à la fin (1). Outre les Évangiles, l’attente eschatologique (du grec eskhatos, « dernier ») imprègne le fameux texte de l’Apocalypse de Jean, dont la lecture a donné lieu à des interprétations alarmistes bien éloignées de son sens premier (lire l’encadré). L’islam, dans la lignée de ses deux aînées monothéistes, reprendra largement le thème de la fin du monde, qui est un des sujets phare du Coran ainsi que du Hadîth, ce recueil de paroles attribuées à Muhammad.

« Les étoiles tomberont du ciel »

Et il n’est pas surprenant, dans des traditions religieuses se nourrissant les unes des autres, que le déroulement de cet événement dramatique suive une trame sensiblement analogue, dans laquelle plusieurs phases se succèdent. Le temps de la fin sera inauguré par une série de signes précurseurs. Relativement peu nombreux dans le judaïsme, ils abondent dans le christianisme, et surtout dans l’islam : parmi ces signes, les phénomènes cosmiques et autres tremblements de terre sont évoqués autant par Jésus (« Le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel », Matthieu 24, 29) que par la tradition islamique (« Le soleil se lèvera à l’Occident », hadîth 208).

Le retour du peuple juif sur la terre de ses ancêtres, mettant un terme aux maintes errances qu’il a subies, comme l’a prophétisé Ézéchiel (37, 25), laisse présager les fins dernières aux yeux des juifs et des chrétiens. Cette réinstallation ne sera néanmoins pas de tout repos, puisqu’elle doit être suivie d’une lutte entre les forces du Bien et celles du Mal (Gog et Magog), c’est-à-dire des nations contre Israël. Ces combats manichéens déchirent aussi l’Apocalypse : des rois assemblent une armée pour défier Dieu « au lieu-dit Harmagedôn » (16, 16) (2), tandis que les hordes de Gog et Magog font rage lors du second combat eschatologique (20, 8)… et sévissent jusque dans le Coran (3), où elles symbolisent l’arrivée de barbares détruisant le monde civilisé. « Lorsque vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres, ne vous alarmez pas : il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin », met en garde Jésus (Marc 13, 7). Les forces du mal sont à l’œuvre. Dans le christianisme et l’islam, une métaphore identique les désigne, celle de la « Bête » qui propage le blasphème (Apocalypse 19 ; Coran 27, 82).

L’espoir d’une rédemption

Si, d’après certains textes, une période de paix est censée suivre cet âge sombre (Apocalypse 20), le déclin moral et l’apostasie redoubleront finalement de vigueur, sous l’influence des « faux prophètes » annoncés par Jésus ou de l’« Imposteur » que décrivent plusieurs hadîths. L’Antéchrist (Dajjâl en arabe) règne en maître. De nouveaux combats, encore plus terribles, s’ensuivront – aboutissant, selon le Coran, à l’anéantissement (fanâ) de toutes les créatures (39, 68). Mais la fin du chaos est proche. L’avènement de cet ennemi par excellence de Dieu prélude en effet à celui d’un autre personnage que les trois religions du Livre appellent de leurs vœux. Avec lui s’ouvre l’espoir d’une rédemption. Ce personnage, c’est le Messie des juifs, le Christ des chrétiens et le Mahdi des musulmans.

La croyance en un Messie rédempteur (de l’hébreu machiah, « oint ») est essentielle dans la foi du peuple d’Israël, et sa venue constitue l’étape majeure de la fin des temps. Parfois conçu comme un serviteur souffrant « objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance » (Isaïe 53, 3), le Messie va néanmoins être associé de plus en plus, dans l’imaginaire collectif, à un être auréolé de gloire, à la manière du « Fils d’homme » décrit par Daniel : « À lui fut conféré empire, honneur et royaume, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Son empire est un empire éternel qui ne passera point, et son royaume ne sera point détruit. » (7, 14.) C’est d’ailleurs l’interprétation du Livre de Daniel qui conduira une majorité de juifs à refuser de reconnaître en Jésus le Messie annoncé par les Écritures. Un Messie ne meurt pas. Et encore moins à la manière d’un esclave, en étant crucifié.

Les chrétiens, eux, ont une analyse tout autre de cet événement dramatique que fut la crucifixion de Jésus. Certes, Dieu l’a laissé mourir sur le bois, tel un bandit. Mais c’était pour mieux lui redonner vie trois jours plus tard. La résurrection de Jésus, inattendue, unique, vient affermir leur foi : il est bien le Messie. Et c’est donc le Christ qui doit revenir à la fin des temps, pour parachever l’œuvre commencée lors de sa première venue parmi les hommes : celle de la Révélation du Royaume de Dieu. Ce retour du Christ, tel qu’il l’a lui-même annoncé, « avec grande puissance et gloire » (Marc 13, 26), a un nom : celui de parousie – du grec parousia, qui signifie « arrivée » ou « épiphanie ».

« Un juge équitable »

Personnage clé du christianisme, Jésus assume également un rôle considérable dans les croyances eschatologiques musulmanes. Plusieurs hadîths affirment en effet qu’il reviendra lors des fins dernières afin de tuer l’Antéchrist, et qu’il sera « un juge équitable et un imam juste » (hadîth 186). Néanmoins, ce jugement de Jésus (Îsâ en arabe) n’a rien à voir avec ce qui est affirmé dans le christianisme – à savoir qu’il « viendra juger les vivants et les morts », comme l’annonce le Credo. Pour l’islam, Jésus assume la fonction d’un calife, garant de l’unité des fidèles. Et si le titre de Messie lui est attribué dans le Coran, il a perdu le sens fort qu’il a dans le judaïsme au profit de celui de Mahdi, « le Bien Guidé ». C’est ce dernier qui, à la fin des temps, viendra restaurer la religion et la justice, et non Jésus – même si une ambiguïté subsiste sur ce point, un hadîth faisant de Jésus le Mahdi attendu, tandis que d’autres le présentent comme le compagnon du Mahdi…

Toujours est-il qu’à la suite de l’arrivée de ce personnage rédempteur – qu’il soit le Messie, le Christ ou le Mahdi –, un événement sans précédent doit avoir lieu : la résurrection de toute l’humanité. Les âmes en peine qui erraient depuis des millénaires dans cet obscur Shéol que décrit la Bible hébraïque reprendront vie, en corps et en esprit, sur terre. « Ceux qui dorment dans la poussière du sol se réveilleront », dit Daniel (12, 2). Le Fils d’homme « enverra ses anges avec une trompette sonore, pour rassembler ses élus des quatre vents, des extrémités des cieux à leurs extrémités », confirme Jésus (Matthieu 24, 31). « La trompette sonnera une seconde fois, et voilà que tous les êtres se dresseront et attendront l’arrêt », prévient la sourate 39 (68). L’arrêt, c’est-à-dire la décision que Dieu va prendre pour chacun d’entre eux. De fait, cette résurrection générale n’a rien d’une fin en soi. Elle annonce plutôt l’apothéose du processus : le Jugement final.

Le Jour de l’Éternel

Ce moment crucial et infiniment lourd de conséquences pour tous les êtres de la terre est nommé, chez les juifs, le Jour de l’Éternel. Jour terrible, à en croire la littérature prophé­tique, « de dévastation et de désolation » (Sophonie 1, 15), il s’achèvera par la destruction des ennemis de Dieu, qui sont les ennemis d’Israël. Enfin, le peuple juif sera libéré. Tout aussi grave est le Jugement dernier évoqué par Paul : « Le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. » (Romains 2, 5.) En islam, ce jour peut se prolonger inexorablement : jusqu’à 50 000 ans (sourate 70, 4). 

Les justes et les damnés

Le jugement rendu par Dieu sera sans appel. Les bons seront séparés des méchants. Aux premiers, le salut ; aux seconds, la damnation. Les prophètes juifs précisent que le salut sera donné aux « endeuillés de Sion » (Isaïe 61, 3) et à ceux qui craignent Dieu (Malachie 3, 2-3), c’est-à-dire ceux dont la conduite aura été conforme à la Loi de Moïse. Toutefois, la question de la place réservée aux non-juifs a fait couler beaucoup d’encre parmi les exégètes juifs, et nombreux sont les sages qui considèrent que la vie éternelle sera accordée aux « justes de tous les peuples ». Jésus semble soumettre le salut uniquement aux actes, et en particulier à la charité dont l’individu aura fait preuve, ou non, de son vivant (Matthieu 25, 31-46). Si les actes ont leur importance dans la conception islamique du salut, la foi du croyant y joue néanmoins un rôle décisif qui laisse penser que seuls les musulmans pourront accéder à la vie éternelle : d’ailleurs, Jésus, devenu musulman, reprochera aux chrétiens de l’avoir honoré comme Dieu et dénoncera les juifs (sourate 4, 159).

À la fin des temps succédera le olam ha-ba des juifs, le monde à venir, dans lequel les justes iront rejoindre l’Éden céleste. Illuminé de la présence divine, ce jardin où coulent quatre fleuves (de lait, de vin, de baume et de miel) est peuplé d’anges à la voix enchanteresse et constellé d’arbres à l’odeur délicieuse. Une description idyllique qui n’est pas sans rappeler celle du jardin paradisiaque des musulmans (al-Janna), dans lequel « le bonheur est sans limites » (sourate 9, 72). Moins imagé, le paradis que promet Jésus n’est pas un lieu matériel mais un état spirituel, où les justes connaîtront le bonheur parfait dans la contemplation de Dieu (1 Corinthiens 13, 12).

Quant aux autres, les damnés, un sort terrible les attend. Ils iront rejoindre l’enfer, la géhenne des juifs et des musulmans. Le lieu tire son nom de l’abominable vallée de Ben Hinnom (Géhinomm), au sud de Jérusalem, où des sacrifices d’enfants étaient pratiqués par des païens dans l’Antiquité… Si la tradition juive n’est pas unanime en ce qui concerne l’existence d’un lieu infernal (certains sages ayant affirmé qu’« il n’y a pas de géhenne dans le monde à venir »), le Coran est, lui, catégorique : les condamnés iront périr dans les flammes de l’enfer (al-nâr), ces mêmes flammes qui se consument sans fin dans l’Apocalypse de Jean (20, 14-15).

Le début d’une nouvelle histoire

Le sort de tous les êtres est maintenant scellé pour l’éternité. Pour les uns, la félicité éternelle. Pour les autres, le châtiment perpétuel. « Ils y demeureront tant que dureront les cieux et la terre. À moins, nuance la sourate 11, que Dieu ne le veuille autrement. Ton Seigneur fait ce qu’Il veut. » En somme, la fin du monde telle que l’envisagent les trois religions monothéistes n’est pas, à proprement parler, la fin de tout. C’est l’entrée dans une ère radicalement nouvelle, où les contingences spatiales et temporelles n’ont plus aucune prise. C’est le début d’une nouvelle histoire : une histoire sans fin.

(1) Marc 13, 14 ; Matthieu 24, 15 : voir Daniel 9, 27.
(2) C’est-à-dire sur la montagne de Megiddo.
(3) Par exemple dans la sourate 21, 94-96.

Pour aller plus loin
■ Patrick de Laubier, L’Eschatologie (PUF, Que sais-je ?, 1998).
■ Dominique Penot, Les Signes de la fin des Temps dans la tradition islamique (Alif éditions, 1996).
[Virginie Larousse - publié le 14/10/2011, Le Monde des Religions]

L'Apocalypse de Jean

Le dernier texte de la Bible chrétienne est associé aux cataclysmes annonçant la fin du monde… Ce livre hermétique et mystérieux décrit le monde comme lieu d'affrontement entre les forces du Bien et du Mal. D'où vient-il ? Que raconte-t-il et que voulait-il transmettre ?

« Puis je vis une autre bête qui sortait de la Terre. Elle avait deux cornes semblables à celles d'un agneau et elle parlait comme un dragon… » Ainsi commence l'un des passages les plus célèbres de l'Apocalypse (chapitre 13, verset 11). Il s'achève sur cet avertissement : « Ici, il faut de la sagesse. Celui qui est intelligent peut trouver le sens du chiffre de la bête, car ce chiffre correspond au nom d'un homme. Ce chiffre est 666 » (13, 18). Mais cet appel à la prudence n'a pas toujours été entendu car le récit de l'Apocalypse est propre à enfiévrer l'imagination de ses lecteurs… Pour ne pas s'égarer, mieux vaut le lire, comme tout document ancien, à la lumière des connaissances apportées par les historiens.

D'où vient ce livre étrange, dernier Livre de la Bible chrétienne ?

Dès son ouverture, il se présente comme une « révélation », sens du mot apokalypsis en grec ancien, langue dans laquelle s'exprime son auteur. Ce terme a été repris par les historiens pour désigner un genre littéraire qui a été très en vogue dans le judaïsme des deux derniers siècles avant notre ère et dans les premiers temps du christianisme. Dans sa partie Ancien Testament, la Bible chrétienne a conservé quelques écrits apocalyptiques d'origine juive comme le Livre attribué au prophète Daniel. Mais nous en connaissons bien d'autres comme – toujours d'origine juive – le Livre d'Enoch, le Quatrième Livre d'Esdras, le Deuxième Livre de Baruch, etc. (1), ou d'origine chrétienne : Apocalypse de Pierre, Apocalypse de Paul, etc. (2).

Esotérisme, dualisme, déterminisme

Qu'ont en commun ces écrits apocalyptiques ? Du point de vue de l'histoire, ils sont liés à un contexte ressenti comme une grave menace pour l'existence du peuple hébreu ou des communautés chrétiennes : la domination grecque exercée par les successeurs d'Alexandre le Grand, au IIe siècle avant notre ère, puis celle de l'empire romain. Du point de vue de leur contenu, le message qu'ils délivrent vise à rassurer en dévoilant le véritable plan de Dieu.

Jusque-là, le consensus est assez large chez les spécialistes. Mais d'autres vont un peu plus loin, comme le bibliste Pierre Prigent, auteur d'un livre de référence sur l'Apocalypse (3). « D'un point de vue plus théologique, estime-t-il, ces textes ont en commun leur ésotérisme, leur dualisme et leur déterminisme. » Esotérisme d'un langage pour initiés car ce que dévoile le message est considéré comme trop sacré pour être largement divulgué. Dualisme, parce que le monde y est décrit comme le lieu de l'affrontement entre les forces du Bien et du Mal. Déterminisme enfin, car la défaite du Mal est assurée par l'intervention salvatrice de Dieu. 
Un récit onirique

« De tous ces récits, souligne Pierre Prigent, il ressort que Dieu a déjà écrit l'Histoire : quoi qu'il arrive, son plan est sûr, on peut lui faire confiance. La fonction de leur langage fantastique est de faire comprendre que le message qu'ils délivrent dépasse les seules dimensions de l'histoire humaine. » Les écrits apocalyptiques s'enracinent aussi dans la lignée des livres prophétiques où sont recueillies les interventions des prophètes, ces « porte-parole » de Dieu qui ont balisé l'histoire du peuple hébreu. Mais ils s'en démarquent aussi par la place importante qu'y tiennent les visions fantastiques.

Dès son ouverture, le récit de l'Apocalypse se présente ainsi comme une révélation, accordée à un certain Jean, et une prophétie. Cette présentation est suivie du récit d'une première vision. Elle met en scène un personnage céleste qui n'est autre que Jésus, le Christ ressuscité. Ce dernier dicte à Jean sept lettres adressées à des Eglises chrétiennes d'Asie mineure (Turquie actuelle). Leur message repose sur un schéma analogue : relevé de leurs bons et mauvais comportements, recommandations et encouragements sur le chemin de la vraie foi, promesse de la victoire finale…

La suite du récit révèle le scénario de cette victoire pour ceux qui peuvent en comprendre les symboles. C'est bien là toute la difficulté, d'autant que ce récit onirique n'a rien de l'exposé logique… Cette révélation suit une progression dramatique composée de plusieurs séries de visions fantastiques (4). Au début de la première série, Dieu remet un livre à l'Agneau, figure du Christ ressuscité, le seul être capable d'ouvrir les sept sceaux qui scellent ce livre. A l'ouverture des quatre premiers sceaux surgissent les fameux cavaliers de l'Apocalypse qui vont répandre le malheur sur la Terre. L'ouverture du cinquième offre une vision des martyres exécutés pour leur fidélité à Dieu. Celle du sixième décrit un terrible cataclysme. Mais un intermède apaisant assure que les fidèles serviteurs de Dieu seront préservés du châtiment divin.

Un vrai livre à suspens

Avec l'ouverture du septième sceau, le récit rebondit sur une nouvelle série de visions : sept (7) anges munis de trompettes. Les cinq premières sonneries déclenchent des catastrophes effroyables, dont la chute d'un astre et la libération de l'Ange de l'Abîme dont le nom signifie destruction… La sixième sonnerie libère une armée de millions de cavaliers qui vont semer la désolation. Puis un nouvel intermède montre le voyant emmené au ciel où lui est remis un livre qu'il doit ingurgiter afin de prophétiser. Retentit enfin la septième trompette suivie d'une proclamation de la victoire de Dieu…

Mais le suspens reprend de plus belle avec une nouvelle vision : celle d'une femme en train d'accoucher guettée par un énorme dragon qui s'apprête à dévorer son enfant… Ce sont là deux figures mythiques. La femme, dont la tête est couronnée de douze étoiles, est ici le symbole du peuple de Dieu (l'Eglise pour les chrétiens) menacé par le Mal… Le Dragon, lui, n'est autre que «l'antique Serpent » également appelé « le Diable ou le Satan », précise le texte. Grâce à l'intervention des anges, la femme et son enfant échappent au dragon. Mais, expulsé des cieux, il poursuit sa traque sur la Terre. Surgissent alors, dotées de sa puissance maléfique, deux « Bêtes », l'une de la mer, l'autre de la terre, la fameuse 666… Ennemies du vrai Dieu, ces créatures propagent le blasphème et l'idolâtrie.

Le récit se poursuit alors avec une nouvelle série de visions : sept anges munis de fléaux, auxquels sont remises sept coupes «remplies de la colère de Dieu ». Nouvelles catastrophes. Mais rien n'y fait, les hommes refusent de changer leurs comportements contraires au salut que Dieu leur propose. Plus grave, les rois assemblent une armée pour défier le châtiment divin « au lieu-dit Harmagedôn ». En vain, car la victoire de Dieu s'annonce avec la vision de la destruction de Babylone, la «Grande Cité » assise « sur sept collines », image qui désigne clairement Rome… Le dénouement est proche. Cette fois, l'agneau s'est transformé en un cavalier dont le nom est Verbe de Dieu et la parole aussi tranchante qu'une épée. La Bête et ses adorateurs sont exterminés.

Ici survient le passage de l'Apocalypse qui a suscité le plus de confusions dans l'histoire du christianisme (lire page 26). Une nouvelle vision montre un ange enchaînant le Dragon au fond de l'Abîme pour une durée de 1 000 ans. Elle décrit ensuite la résurrection des martyres, en les associant aux 1 000 ans de règne du Christ sur le monde. Ensuite, Satan relâché s'en va de nouveau « séduire les nations aux quatre coins de la Terre », avant d'être définitivement jeté « dans l'étang de souffre enflammé », image de l'enfer.

Alors apparaissent « un ciel nouveau et une Terre nouvelle », symbolisés par une Jérusalem parfaite que rien ne pourra plus souiller car elle est désormais la « demeure de Dieu avec les hommes ». Cette ultime vision de l'Apocalypse s'achève sur la recommandation, faite par l'Ange au voyant, de ne pas tenir secrètes ces prophéties car « le Temps est proche ». L'épilogue du livre renforce ainsi la conviction qu'avaient les premiers chrétiens de l'imminent retour du Christ ressuscité. Présenté comme «le garant de ces révélations », il affirme en effet : « Oui, mon retour est proche. »

Comment interpréter le contenu de ce livre mille neuf cents ans après son écriture ? Outre sa structure très particulière, c'est d'autant plus difficile qu'il est gorgé de références aux livres hébreux de l'Ancien Testament, en particulier ceux des prophètes Isaïe, Jérémie et Ezéchiel concernant, par exemple, la destruction de Babylone et la Jérusalem céleste. Pourtant, alors que les autres livres du Nouveau Testament citent les textes de la Bible juive de manière souvent explicite, l'Apocalypse ne le fait pas. Mais l'auteur s'en inspire pour en reprendre, en les transformant, des passages et des symboles connus. Ainsi, la Bête surgie de la mer ressemble aux quatre bêtes chimériques décrites par le prophète Daniel.

Inutile, donc, d'espérer comprendre l'Apocalypse sans une bonne connaissance de l'Ancien Testament. Mais cette difficulté n'en est pas une pour les premiers chrétiens, issus du judaïsme, qui peuvent en décrypter le langage symbolique car leurs références, en matière de Saintes Ecritures, sont encore les seuls écrits de la Bible juive. En revanche, l'Apocalypse marque un net changement de perspective. Son personnage central est le Christ ressuscité devenu, pour les chrétiens, le « Sauveur » (Messie) promis par Dieu au peuple hébreu.

Pour l'auteur du livre, ce salut passe désormais par une entière fidélité au témoignage du Christ. Et la révélation qu'il transmet assure que cette promesse de salut ne fait aucun doute à des chrétiens très minoritaires, dans un monde païen dont les pressions sont parfois violentes pour qu'ils suivent les rites de la religion officielle, dont le culte de l'empereur.

« L'Apocalypse éclaire l'Ancien Testament, explique Pierre Prigent, en renouvelant son interprétation. La résurrection du Christ marque l'accomplissement des anciennes prophéties. Bien sûr, la dimension futuriste du livre n'est pas négligeable, mais elle est relative. Le but premier de l'Apocalypse n'est pas de décrire ce qui va arriver car, dans le temps de Dieu, passé, présent et futur se confondent. Cette révélation veut dévoiler ce qui se dissimule derrière une réalité oppressive et un avenir sombre : l'action salvatrice de Dieu, déjà à l'œuvre dans le monde. C'est pourquoi l'Apocalypse est souvent définie comme un Evangile, c'est-à-dire une “bonne nouvelle”, pour les temps de crises… »

(1) La Bible. Ecrits intertestamentaires (Gallimard - La Pléiade, 1987).
(2) Ecrits apocryphes chrétiens (tome i) (Gallimard - La Pléiade, 1997).
(3) L'Apocalypse de saint Jean, Pierre Prigent (Labor et Fides, 2000). Du même auteur : les Secrets de l'Apocalypse - Mystique, ésotérisme et apocalypse (Cerf, 2002).
(4) Que savons-nous du Nouveau Testament ?, Raymond E. Brown (Bayard 2000).
[SERGE LAFITTE - Publié le 1 mars 2006 - Le Monde des Religions n°16]

Chiffres et symboles

L'Agneau. Cette figure évoque celle du « Serviteur souffrant », conduit comme « un agneau à l'abattoir », évoquée par le prophète Isaïe. Dans l'Apocalypse, elle se rapproche davantage de l'agneau traditionnellement sacrifié par les hébreux lors de la fête de Pâque et devenu, pour les chrétiens, le symbole du Christ exécuté sur la croix mais ressuscité le jour de Pâque…

666. Dans l'Antiquité, les chiffres s'écrivaient avec des lettres ayant chacune une valeur numérique. L'interprétation couramment retenue du chiffre de la Bête est celle de César Néron, le premier empereur romain (54-68) à avoir persécuté les chrétiens. Durant la seconde partie du 1er siècle, plusieurs écrivains latins témoignent de la forte hantise, pas seulement chrétienne, d'un retour de ce tyran…

7. Récurrent dans l'Apocalypse, ce chiffre n'a pas de signification particulière. Mais il a, tout au long de la Bible, un caractère sacré en tant que symbole de la perfection divine.

Harmagedôn. Ce mot grec vient de l'hébreu har Megiddo (mont de Meggido). Mais il n'y a pas de montagne à Megiddo… C'est le nom d'une cité qui joua un rôle important durant les affrontements entre les royaumes du Nord et du Sud suite à la division d'Israël après la mort du roi Salomon.

Babylone. En 587 avant notre ère, les Babyloniens avaient détruit le Temple de Jérusalem et déporté sa population. En 70 de notre ère, les légions romaines, celles de la « Nouvelle Babylone », ont aussi détruit le second Temple de Jérusalem… Babylone est aussi appelée la « Grande prostituée ».

1 000 ans. Dans l'Ancien Testament, le psaume 90 affirme que 1 000 ans sont « comme un jour » pour Dieu. Ce chiffre n'a donc pas une signification dans le temps des hommes. Il est le symbole du temps de Dieu, celui du Paradis, le lieu du bonheur éternel promis à ses fidèles serviteurs…

Antéchrist, An Mil et millénarisme. Les 1 000 ans évoqués par Jean ont suscité deux interprétations. L'une a mis l'accent sur les malheurs et cataclysmes. L'autre a privilégié le bonheur et la paix sur Terre, inspirant maintes utopies religieuses et politiques.

Le concept de la fin des temps n’est pas universel. En Inde, il est ainsi admis que l’existence de l’univers est rythmée par des phases successives. Un processus dans lequel sa création et sa destruction vont de pair.

Contrairement aux religions monothéistes, les religions indiennes ne proposent ni réel début ni réelle fin au monde et à l’univers, tout étant animé par un mouvement de mutation permanente. L’échelle de temps elle-même ne peut avoir qu’une valeur symbolique puisque son unité, le kalpa – ou le mahakalpa, selon les traditions – n’a aucune définition satisfaisante pour un Occidental. Si les textes indiens tentent de chiffrer ces durées, pour toujours aboutir à des nombres incommensurables, le Bouddha eut, quant à lui, recours à des images évocatrices. L’une des plus célèbres est celle d’une montagne gigantesque sur laquelle un tissu de soie passerait tous les siècles ; la montagne serait érodée bien avant qu’un cycle ne soit terminé.

L’ordre naturel des choses

Parmi cette multitude de sensibilités spirituelles, il est possible de dégager deux grands types de conception de la marche du monde. Alors que le jaïnisme – dont le fondateur, Mahavira, était un contemporain du Bouddha – considère que l’univers n’a ni commencement ni fin, l’immense majorité des Indiens estime que son existence est cadencée par un rythme immuable, incluant sa création et sa destruction. Nombreux sont les textes qui évoquent cela, comme le Mahabarata ou le Vayu Purana. D’accord sur le principe, ces écrits peuvent toutefois différer sur le détail du processus ou sur les généalogies divines liées à ces cycles. Même s’il n’a pas le même statut d’une religion indienne à l’autre, le dieu Shiva peut être compris comme la synthèse de ce cycle permanent : il est tout à la fois création et destruction, car l’un ne peut aller sans l’autre.

C’est là que la pensée indienne se différencie des trois religions monothéistes : il y a eu et il y aura bien une fin du monde, mais cela induit naturellement l’émergence d’un nouveau monde. En outre, cette fin du monde n’a pas de valeur spirituelle en soi, elle n’est qu’une manifestation de l’ordre naturel (dharma) des choses.

Âge d’or et dégénérescence

 Si la littérature peut parfois énumérer les cycles de façon très fouillée et détailler ce qui les caractérise, on peut résumer à grands traits en disant qu’il existe quatre ou cinq phases principales que l’on retrouve tant au niveau d’un grand cycle qu’au niveau des sous-cycles qui le composent. En premier lieu le monde émerge du vide, devenant de plus en plus complexe, tant dans sa structure que dans les formes d’existence qui le peuplent (matérielles, immatérielles, agréables, désagréables…). Puis arrive une ère de stabilité, un âge d’or, et, enfin, une ère de dégénérescence qui s’achève par la destruction du monde et de toute vie, par le feu, par l’eau ou par le vent. Débute alors une ère vide, d’où émerge un nouvel univers.

Les religions indiennes ont en commun de proclamer que notre monde est dans sa dernière phase. Des symptômes permettent d’identifier cette période avec certitude. Après avoir connu une dilution progressive, le bon sens, les repères spirituels et sociaux élémentaires et les valeurs du Bien et du Mal finissent par disparaître ; l’environnement entre dans une phase de dégradation qui, rapidement, devient irréversible, ce qui a pour effet de faire disparaître des formes de vie et de menacer les autres, pendant que de nouvelles maladies apparaissent ; logiquement, l’injustice, la misère, la famine, les conflits de tout genre sont de plus en plus nombreux. Si l’on ne peut que convenir qu’il existe des similitudes entre notre monde actuel et ce que disent ces traditions, un point paraît cependant en contradiction : dans cette période sombre, la durée de la vie est supposée diminuer, ce qui s’oppose au constat actuel de l’allongement de l’espérance de vie. Mais la qualité du temps vécu diminue et son rythme est de plus en plus court. Ainsi, l’écoulement des saisons et des lunaisons ne signifie plus rien pour la majorité de la population dont l’échelle de temps repose sur la seconde ou la minute. En ce sens, la vie a donc diminué, puisqu’elle est étriquée, bornée par des espaces de temps de plus en plus brefs.

Repousser l’échéance

Si l’on considère que cette vision cyclique est conforme à la réalité, le monde va donc à sa perte. Nul ne peut prétendre savoir quand cet événement aura lieu. Selon toute vraisemblance, la dégénérescence n’est pas encore arrivée à son terme, et nous n’en sommes pas encore au stade où, partout, « l’homme est réduit au rang de l’animal », comme le veut une prédiction de Padmasambhava, l’un des principaux maîtres ayant contribué à l’introduction du bouddhisme au Tibet. Est-ce un phénomène irréversible ? Oui, en ce sens qu’il s’agit de l’ordre naturel des choses, mais cette conception n’induit pas de sombrer dans le fatalisme. Il est toujours possible d’agir à rebours pour faciliter durablement la vie de chacun : ne pas avoir recours à la violence, respecter toutes les différences, vivre en accord avec la nature, etc., sont autant de retardateurs de l’échéance.

[Laurent Deshayes - Le Monde des Religions n°50 - publié le 14/10/2011]


Le Kalachakra, « la roue du temps », est un cycle d’enseignements attribué au Bouddha mais qu’il confia à l’un de ses disciples. Vers le Xe siècle, un sage indien le reçut et c’est à lui que l’on doit sa diffusion, qui n’a concerné pratiquement que l’univers tibétain. Ces prophéties sont controversées car considérées par les bouddhistes du Theravāda comme sans lien avec le Bouddha historique. De plus, elles paraissent décrire la situation religieuse et politique du nord de l’Inde aux Xe et XIe siècles. Enfin, elles ont un caractère messianique, ce qui étonne dans la littérature bouddhique. Le Kalachakra s’inscrit dans la logique indienne d’une existence cyclique de l’univers. Le cycle de dégénérescence, le kali yuga, est marqué par un certain nombre de facteurs qui, dans le Kalachakra, sont conjoints à la montée en puissance de croyances nocives à l’homme. Ces croyances, défendues par les mlecha, les « barbares », flatteront ce qu’il y a de plus négatif dans l’esprit, au point que le Bien sera sur le point de disparaître. C’est alors que les armées du roi Raudrachakrin réduiront à néant les forces du Mal. La datation de ces événements est ardue ; selon le Kalachakra, cela devrait survenir dans le courant du XXVe siècle. Pour les pratiquants de ce tantra, cette guerre n’est qu’une allégorie du combat intérieur.

[Le Monde des Religions n°50 - publié le 14/10/2011]

Le « rêve millénariste »

La division de l'Histoire en tranches de mille ans n'était pas familière au judaïsme ancien. C'est l'Apocalypse, attribuée à Jean, qui fit la fortune du millénaire d'années. Il y est dit qu'après de multiples catastrophes frappant le monde pécheur, un ange enchaînera le «dragon», c'est-à-dire le Mal, pour «mille ans». Alors, les «justes» qui refusèrent d'adorer la «Bête» reprendront vie et régneront sur Terre avec le Christ pendant « mille années ». Celles-ci écoulées, Satan, libéré, cherchera à nouveau à «séduire les nations Après une deuxième séquence de malheurs, interviendront l'ultime bataille entre le Bien et le Mal et, enfin, le Jugement Dernier. L'Antéchrist n'est pas mentionné dans l'Apocalypse. Il figure en revanche, le plus souvent au pluriel, dans les lettres de saint Jean, désignant des chrétiens sortis de l'Eglise et devenus ses ennemis. Ensuite, au cours des âges, on situa l'intervention de l'Antéchrist (au singulier) lors des ultimes épreuves précédant la fin du monde.

L'Apocalypse a donné naissance à deux versions du millénarisme, qui se sont parfois télescopées. L'une a mis l'accent sur les malheurs et cataclysmes devant, soit précéder une fin de millénaire, soit mettre un terme à l'histoire humaine. L'autre a exalté la période intermédiaire de mille ans de bonheur et de paix sur Terre que le chapitre 20 de l'Apocalypse situe entre les tragédies de l'Histoire et le Jugement Dernier, Jésus régnant alors ici-bas avec les justes ressuscités. Les premières générations chrétiennes partagèrent largement cette espérance exprimée, entre autres, par saint Justin, saint Irénée, Tertullien et Lactance. Elle fait toujours partie des convictions des mormons, des adventistes et des Témoins de Jéhovah. Mais, au ve siècle, la lecture littérale du chapitre 20 fut rejetée par saint Augustin et l'Eglise officielle qui enseignèrent que la naissance de Jésus avait fait commencer les mille ans de son règne terrestre, le chiffre mille recevant alors un sens symbolique. Il n'y avait donc pas à attendre une période intermédiaire de paix et de bonheur sur Terre avant la fin du monde. Les peurs de l'An Mil se rattachent évidemment à la première des deux attentes évoquées ci-dessus, celle de catastrophes précédant la fin d'un millénaire ou du monde. Mais ont-elles vraiment existé ? Aucun document contemporain ne permet d'affirmer qu'une grande peur collective aurait déferlé sur l'Europe au moment du changement de millénaire.

Joachim de Flore, « le prophète »

Marginalisée depuis saint Augustin, l'attente d'une période de bonheur sur Terre refit surface au XIIe siècle avec le moine calabrais Joachim de Flore qui, sans employer le mot « millénarisme », qui date seulement du XVIIe siècle, annonça la venue d'un temps de l'Esprit durant lequel l'humanité vivrait dans une sainte pauvreté, la piété et la paix. Il divisait l'Histoire en trois périodes : l'âge du Père, avant le Christ, l'âge du Fils, depuis la naissance du Sauveur, enfin l'âge de l'Esprit, désormais prochain, où triompheraient l'égalité, l'intelligence et la charité. Diffusé par les « spirituels » franciscains, le message pourtant irénique de Joachim fut traduit en termes révolutionnaires par les Hussites radicaux du XVe siècle, les paysans allemands révoltés du XVIe siècle dirigés par Thomas Muntzer (en qui Friedrich Engels vit le premier prophète prolétarien) ou les exaltés qui s'emparèrent de Munster en 1534 – épisode rappelé par Marguerite Yourcenar dans l'Œuvre au noir. Mais l'influence de Joachim de Flore déborda les milieux extrémistes. Dante le qualifia de « prophète », Christophe Colomb le cita avec éloge. Hegel et Auguste Comte reprirent sa division de l'Histoire en trois périodes. George Sand le plaça au centre de son roman Spiridion qui prévoit une religion de l'humanité. Michelet salua en lui l'annonciateur de « l'âge du libre esprit et de la science ».

Luther et Calvin fidèles à Augustin

Or le message de Joachim de Flore se combina à partir du XIIIe siècle avec une autre tradition eschatologique plus ancienne. Car au IVe, puis au VIIe siècle, des sibyllines chrétiennes annoncèrent que, pendant une centaine d'années, un « souverain des derniers jours » installé à Jérusalem ferait sous son sceptre l'unité de la Terre devenue chrétienne et lui apporterait la paix. A la fin de son règne, il déposerait sa couronne sur le Golgotha. Suivraient l'offensive de l'Antéchrist et la fin du monde.
Comme le millénarisme au sens strict cette eschatologie annonçait une période de bonheur sur Terre avant la consommation des siècles. L'espérance de voir le « souverain des derniers jours » régner à Jérusalem a sous-tendu l'entreprise des croisades, Elle explique au moins en partie l'expédition de Charles VIII à Naples, qui devait se poursuivre jusqu'aux lieux saints, Elle fut l'une des attentes de Christophe Colomb qui espéra pouvoir financer la reprise de Jérusalem par les souverains d'Espagne grâce aux richesses américaines. Elle donne son sens aux projets asiatiques de Manuel le Fortuné (roi de 1495 à 1521) pour prendre l'islam à revers. Il songeait pour lui-même à une royauté universelle qui verrait le Portugal amener à la religion de Jésus les nations encore non chrétiennes.

Le protestantisme et l'entrée en scène de l'Amérique permirent au millénarisme, sous ses différentes formes, de se manifester plus ouvertement et plus largement. Certes, Luther et Calvin restèrent fidèles à l'interprétation augustinienne de l'Apocalypse. En sens inverse, le grand adversaire protestant de Louis XIV, Pierre Jurieu, fut un millénariste convaincu. Quant à l'histoire anglaise du xviie siècle, elle est incompréhensible sans l'éclairage des attentes eschatologiques.

Un avenir radieux à l'horizon

Le lien historique entre Amérique et millénarisme mérite qu'on s'y arrête. Les premiers franciscains qui arrivèrent au Mexique en 1524 étaient imprégnés de « joachimisme » et croyaient proche le dernier âge du monde, c'est-à-dire une période de paix, de réconciliation et de conversion générale au christianisme. Ils allaient pouvoir reconstituer outre-Atlantique l'âge d'or de l'Eglise primitive, loin de la chrétienté européenne pervertie et faire vivre les indigènes de la Nouvelle-Espagne « dans la vertu et la paix; au service de Dieu, comme dans un paradis terrestre ». C'est avec le même objectif que les jésuites créèrent, aux XVIIe et XVIIIe siècles au Paraguay, les « réductions » des Guaranis.

L'histoire de l'Amérique anglo-saxonne a été profondément marquée par les espérances millénaristes qui éclairent encore aujourd'hui les comportements religieux et politiques des Etats-Unis. Pour le théologien puritain John Cotton, émigré en Amérique au xviie siècle, la Nouvelle-Angleterre occupait «une situation sans précédent dans l'Histoire». Ses habitants formaient une société «libérée de la Bête». En 1652, John Eliot, le premier missionnaire protestant des Indiens, affirma que le royaume du Christ était maintenant «en train de se lever dans les parties occidentales du monde». C'est toutefois dans l'œuvre du puritain Jonathan Edwards, initiateur du «grand réveil» de 1740-1744 qu'on trouve la plus forte expression d'un millénarisme lié à l'Amérique du Nord. Il déclara notamment : «Ce Nouveau Monde a probablement été découvert de nos jours pour que le nouvel et plus glorieux Etat de l'Eglise de Dieu sur Terre puisse débuter ici et pour que Dieu y fasse commencer un nouveau monde spirituel, en créant des cieux nouveaux et la nouvelle Terre […] Au moment où va commencer ce temps de paix, de prospérité et de gloire signifié jadis par le règne de Salomon […] plusieurs faits me paraissent indiquer […] que le soleil se lèvera à l'ouest. » En 1785, le petit-fils de Jonathan Edwards, Timothy Dwight, millénariste comme lui, compara, dans un poème, les soldats tombés durant la guerre d'indépendance aux Hébreux conduits par Josué vers la Terre promise et il annonça qu'allait surgir un empire « de paix, de justice et de liberté». Le millénarisme, aux Etats-Unis, se laïcisa quelque peu par la suite. Mais il est légitime de penser qu'il a constitué l'une des composantes de l'identité de la nouvelle nation en train de se former.

En Europe, le millénarisme se laïcisa aussi de différentes façons. Par la multiplication des utopies, nées au XVIe siècle avec celle de Thomas More et qui devinrent, à partir du XVIIIe siècle, un genre littéraire important, et par les avancées scientifiques et techniques, la notion de progrès entra dans le bagage mental des Occidentaux. Ceux-ci, aux XVIIIe et XIXe siècles, furent enclins à croire que l'humanité allait vers un mieux terrestre et qu'un avenir radieux était à l'horizon, grâce à l'instruction, aux améliorations techniques et à l'affinement du sens moral. Victor Hugo annonça en 1830 : « Nous verrons avec majesté, / Comme une mer sur ses rivages, / Monter d'étage en étage l'irrésistible liberté. »

Robert Owen, le fondateur malheureux de la communauté américaine de New Harmony, assura que le millenium verrait se constituer « la grande humanité unique de la Terre ». Pierre Leroux, l'inventeur probable du mot « socialisme », affirma « le paradis doit venir sur Terre ». Le millénarisme laïcisé s'est alors souvent réinvesti dans le socialisme, y apportant au besoin ses composantes violentes. Marx prophétisa que l'action du prolétariat allait supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme et le communisme « résoudre l'énigme de l'Histoire ». Encore en 1921, le marxiste Ernst Bloch écrivait en s'appuyant explicitement sur toute la tradition millénariste : « Il est impossible que n'advienne pas le temps du Royaume. »

On connaît la suite. L'effondrement des idéologies est en réalité celui du rêve millénariste, c'est-à-dire la perte dramatique de l'espoir fou d'un paradis sur terre. Il nous faut désormais construire l'histoire de demain sans illusions inutiles, mais aussi sans céder au désespoir et en nous souvenant du constat du philosophe autrichien Robert Musil dans les années 1930 : « L'homme est capable de tout, même du bien. »

[Jean Delumeau, membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles Lettres). Le Monde des Religions n°50 - publié le 14/10/2011]

Quand aura lieu la fin du monde ?

Certains sont persuadés de vivre d’ores et déjà les derniers moments de l’humanité.

C’est le cas des courants « millénaristes » – témoins de Jéhovah, adventistes et mormons, ces derniers ayant baptisé leur mouvement « Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours ». Et régulièrement l’imminence de la fin du monde est annoncée. Dans l’Antiquité, les esséniens – secte de juifs radicaux vivant dans les grottes de Qumrân, en Palestine – pensaient que l’occupation de la Terre sainte par les Romains symbolisait la guerre eschatologique entre les « Fils de la Lumière » et les « Fils des Ténèbres ».

Beaucoup plus récemment, la reconstitution d’un État juif en Palestine a été considérée comme un signe.

Les premiers chrétiens, eux aussi, étaient convaincus du retour prochain du Christ. Comme l’a écrit Alfred de Loisy, « le Christ a annoncé le Royaume, mais c’est l’Église qui est venue »…

Les livres sacrés des religions monothéistes, quant à eux, restent muets sur la date. Certes, des indications apparaissent çà et là dans la Bible – notamment dans l’Apocalypse, qui indique qu’une période de mille ans de paix précédera l’ultime combat contre les forces du mal… ce qui a donné lieu à de folles spéculations.

De même, Jésus semble parfois prophétiser l’imminence de l’événement : « En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout ne soit arrivé. » (Luc 21, 32.) Mais de préciser : « Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père seul. » (Matthieu 24, 36.) Ce que l’auteur du Psaume 75 avait affirmé au nom de Yahvé – « Au moment que j’aurai décidé, je ferai, moi, droite justice » – le Coran le redit sans détour : « La connaissance de l’Heure n’appartient qu’à Dieu. » (Sourate 7, 187.)

L’homme doit s’y résoudre : Dieu seul sait

[Le Monde des Religions n°50 - publié le 14/10/2011].