ET DIEU DANS TOUT CA ?... Chapitre 1: Notre Père

"Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. 
Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. 
Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal."


[Traduction œcuménique du Notre Père – en 1966, catholiques, orthodoxes et protestants décident d’adopter une traduction commune du Notre Père.]

Le Notre Père est la prière enseignée par Jésus à ses disciples : elle est donc commune à tous les chrétiens. On la trouve sous sa forme habituelle dans l’évangile de Matthieu au chapitre 5, à la fin d’un enseignement du Christ sur la prière. Nous en donnons ici trois lectures.

1- Une lecture chrétienne et psy

La fonction paternelle confirme l’enfant dans son existence propre.

" Notre Père. " Il n’est pas dit " mon Père ". Les premiers mots énoncent un lien de filiation qui est pour tous. Au niveau où se place Jésus, nous sommes tous des frères, tous égaux devant l’origine, car nous l’avons en partage. Encore faut-il que nous reconnaissions que nous procédons d’un Autre. A notre époque où les comportements individualistes vont bon train, cette prière nous rappelle que nous ne sommes pas des êtres séparés, mais, au contraire, reliés à (et par) ce qui nous fonde, un Père qui est aux cieux. Autrement dit nous sommes nés de la terre, fabuleux assemblage de particules de matière, mais nous sommes aussi les fils et filles d’une source invisible par sa nature.

C’est là notre dignité. C’est là notre royauté. Les acquis de notre monde – objets de consommation, respectabilité, gloire, séduction... – n’ont aucun poids face à cette dimension du mystère qui nous fait être. Dans notre essence même, nous sommes issus du souffle de Vie, enracinés dans l’esprit et la parole. Jésus nous invite à faire acte de reconnaissance de ce qui nous anime : " Que ton nom soit sanctifié. " Plutôt que de nous plaindre de notre sort, plutôt que de chercher querelle à nos frères, plutôt que de courir après ce qui nous manque, plutôt que de nous angoisser quant à notre devenir, rendons grâce du fait que nous sommes vivants, de la vie même de notre Père. Notre existence n’est pas seulement charnelle, elle est aussi psychique et spirituelle de par le rôle joué par la fonction paternelle. C’est elle, en effet, qui garantit le développement mental de l’enfant en le confirmant dans son existence propre, en tant qu’être différent de la mère.

" Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. " Si nous savons la reconnaître, nous pouvons dépasser la position infantile qui sommeille en chacun de nous et qui nous pousse à exiger de notre environnement qu’il s’adapte à nos besoins. Il s’agit de perdre le sentiment de notre suprématie, reconnaître que le monde ne tourne pas autour de notre nombril, mais que, au contraire, l’autre existe. Un autre qui est en dehors de moi et un Autre mystérieux au plus intime de moi. C’est à ce dernier qu’il me faut, en définitive, laisser la gouvernance de ma vie et abandonner tout vouloir propre. Accepter d’être décentré de ma position égotique pour m’en référer à un au-delà de moi-même au plus profond de moi.

" Le monde divin n’est pas fait de puissances étrangères avec lesquelles l’homme entrerait en contact, écrivait Elie Humbert, psychanalyste jungien, il vient dans l’homme en sa vie ordinaire. " Tel est en effet son " pain quotidien " : les dimensions inconscientes sont appelées, instant après instant, à se manifester, à devenir conscientes, dans une expérience qui parfois peut tourner à l’épreuve mais qui est la condition même pour que l’être se réalise selon ce qu’il est.

" Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. " Nous avons à sortir des leurres de notre nature terrienne pour admettre la puissance de l’esprit. C’est à cette dernière qu’il convient de nous référer car la matérialité de notre vie, derrière son allure de stabilité, son petit train-train quotidien qui nous semble immuable, est sans cesse en train de changer. Par-delà le corps, palpable, se manifeste l’invisible, une autre dimension qui est celle de la vie de l’esprit. Elle nous conduit où nous n’imaginerions pas aller, vers l’inattendu et le déroutant. Elle est désir d’accomplissement qui, à travers la périlleuse aventure de l’incarnation, bouscule les croyances liées au monde charnel. Le mal dont nous avons à être délivré, c’est cet oubli de notre origine divine lorsque seule la réalité terrienne, celle du moi consommateur, avide de sécurité et de biens de toutes sortes, tangibles, mais aussi affectifs, est tenue en compte.

[Marie Romanens est psychanalyste - Publié le 1 novembre 2004 - Le Monde des Religions n°8]

2- Une lecture juive

Si Dieu est le Créateur de l’univers, est-il pour autant un géniteur ?

Le Pater Noster est caractérisé par l’invocation de Dieu comme Père. Il reprend l’expression juive " AviNou CheBaCHa MaYiM " – " Notre Père qui es dans les cieux. " Cette invocation est rare dans la Torah alors qu’elle paraît spécifique des évangiles. Les Hébreux la connaissaient et leurs prophètes en ont fait l’invocation suprême. Les peuples du Proche-Orient ancien considéraient également leurs dieux comme pères. Alors, pourquoi le Pentateuque, texte révélé, ne place-t-il pas la paternité divine au centre de ses récits ? 

Le Pentateuque est organisé autour de l’idée de Dieu maître de l’histoire, qui libère les Hébreux de l’esclavage et leur révèle la Torah à observer pour mériter la Terre promise. Dieu y est aussi défini comme créateur de l’univers, mais cet attribut contient le risque de faire de lui un père géniteur, c’est-à-dire un être dont émanerait le monde conçu comme divin.

En effet, païens et polythéistes divinisaient les forces de la nature. Les écrits du Pentateuque et les livres des prophètes gardent le témoignage des luttes menées par leurs auteurs contre ce risque de paganisation des Hébreux, conséquence d’une conception étriquée de l’idée de création. C’est quand l’idée de création ex nihilo finit par s’imposer que le judaïsme s’aventura à enseigner la paternité de Dieu, comme on le constate dans les derniers livres de la Bible (1) et dans leurs interprétations rabbiniques. Jésus le Juif reprend l’invocation juive, que Matthieu traduit ainsi : " Notre Père, celui dans les cieux ", et exclut toute localisation spatiale de Dieu. Les rabbins enseignèrent à invoquer Dieu comme créateur à partir du néant, et pas seulement comme organisateur, et interdirent de diviniser quoi que ce soit de ce qui est. C’est à cette condition qu’ils purent affirmer la paternité divine.

En effet, l’idée de création ex nihilo insiste sur la différence radicale qui sépare le créateur de la créature : le néant les sépare. Là où se trouve Dieu, le monde n’est pas ; et là où se trouve le monde, Dieu n’est pas. Cette altérité absolue conduit à penser que seule la parole les relie l’un à l’autre, car elle seule traverse l’abîme irréductible qui les sépare. Parler unit et sépare en même temps. Invoquer Dieu comme Père le rend proche de la créature, mais penser qu’il est " dans les cieux ", c’est affirmer sa transcendance et qu’il est au-delà de la terre qu’il domine de son altérité. Comment donc peut-il être considéré comme Père alors qu’il est " dans les cieux " ? Comment établir une relation avec lui alors qu’il est impensable, irreprésentable ?

La prière répond à cette question puisqu’elle commence par " les cieux " et finit par " la terre " : " Comme au ciel ainsi sur la terre. " La première condition est que " son nom soit sanctifié ". La sainteté signifie le caractère unique de l’être auquel elle est attribuée. Dieu est Autre, unique dans le sens où rien ne peut lui être comparé. L’unique manière de témoigner de cette sainteté divine est de se poser comme sujet face à son autorité souveraine, c’est-à-dire d’obéir à sa volonté. Faire " venir le règne de Dieu ", c’est obéir à sa Loi. Dieu est roi là où, concrètement, un homme se soumet à son commandement. Le royaume de Dieu est l’espace occupé par celui qui donne sens à sa vie extérieure et intérieure, en les structurant selon la volonté divine déposée dans la Loi, car seule la Loi relie ce que la Torah appelle " ciel " à la terre des hommes. Seule elle constitue le lien entre les trois premières demandes du Pater Noster et l’invocation de Dieu comme Père céleste. Seule elle rappelle la finitude humaine. Seule elle constitue l’homme comme responsable. Seule elle pose l’homme comme second, jamais premier absolu et lui interdit l’autojustification arbitraire. Seule elle sépare l’homme de l’Absolu et de l’Infini et l’y relie en même temps. Elle est limite entre l’homme et l’Autre (autrui, monde ou Dieu). Dieu est Père, et comme il est créateur transcendant, l’homme est déclaré son fils symbolique, obéissant à la Loi qu’il reçoit et transmet, responsable de sa réalisation sur la terre, l’humanisant sans jamais pouvoir s’identifier à elle, hors de quoi le Père ne serait plus " dans les cieux " et sa transcendance serait dissoute. La perfection de l’homme ne résiderait plus dans sa perfectibilité infinie, mais dans un état qu’il atteindrait de manière illusoire.

C’est parce que Dieu dicte une loi à l’homme par amour pour lui, qu’il est déclaré Père céleste, c’est-à-dire symbolique.


(1) Voir Isaïe 63,16 ; 64,7 ; Jérémie 3,4,19 ; 31.8 ; Malachie 1,6 ; I Chronique 17,13 ; 22,10 ; 28,6 ; 29,10.

[Armand Abécassis, professeur de philosophie générale et comparée à l'université Michel de Montaigne (Bordeaux III) - Publié le 1 novembre 2004 - Le Monde des Religions n°8]

3- Une relecture du texte primitif

Un texte si lointain de son origine que tout son sens en est détourné.

La prière la plus récitée de l’histoire est aussi la plus méconnue au monde. Car la plus mal lue, en raison de détournements qui outrepassent les querelles d’interprétation. Ce n’est pas, en effet, que les traductions courantes du Notre Père soient fautives, abusives, discutables. C’est qu’elles sont imaginaires. Elles s’instituent contre la littéralité du grec pour y substituer un texte inexistant.


Ainsi de la version française usuelle, dite " œcuménique ". Les mots de la koinè (1) s’y effacent derrière la naturalisation des sédimentations exégétiques et théologiques qui finissent par en interdire l’accès. Il y a d’abord les approximations qui brouillent le caractère performatif de l’invocation initiale. Le Père, revendiqué " notre ", est non pas " aux cieux ", mais " du ciel ". Il ne s’agit pas de le localiser, mais de le proclamer " origine absolue " en reconnaissant qu’il n’est qu’une paternité, la sienne, exclusive. Le règne n’est pas un " à venir ", mais un " déjà là ", et il n’y a pas souhait, mais constat de sa présence. Le nom est plutôt à glorifier qu’à sanctifier, car il relève de cette immédiateté du Royaume dont la manifestation même réalise la volonté divine pour l’entière création – " sur la terre et aux cieux ". Eschatologique, cette première période, restituée à son unité intrinsèque, écarte donc le biais cosmologique, providentialiste que lui imprime la version " œcuménique ".


Mais c’est dans la seconde période que les approximations tournent à l’invention. Le pain, en rien quotidien, est au contraire celui du futur, nécessaire ici et maintenant à survivre seulement pour que se découvre la nécessité de la vie qui passe la survie ; aussi faut-il le dire " essentiel ". Quant au pardon et aux offenses, ils relèvent du pur fantasme puisqu’il n’en est fait aucunement mention. Il est question, en revanche, de dettes et de remise de dettes. L’orientation est encore eschatologique : l’état terrestre n’est pas état de subsistance, mais de transition et, pour nous y projeter, nous réclamons à Dieu de pouvoir nous juger nous-mêmes à l’aune du Royaume. Loin d’une quelconque loi de compensation à laquelle renvoient les torsions juridiques, moralisatrices, psychologisantes de la version " œcuménique ", c’est la souveraineté de la liberté qui est ici affirmée.

Enfin, dans la troisième période, la formule " ne nous laisse pas succomber à la tentation " paraîtrait blasphématoire, si elle n’était tout simplement fausse. Il y va, à l’inverse, de la certitude que dans l’épreuve, factuelle, inévitable, peut-être souhaitable, la seule vraie menace tiendrait à l’excès, l’impossibilité de l’endurer par soi hors du secours divin – " nous ne pouvons entrer seuls dans ce que nous pouvons traverser, mais qui est aussi ce par quoi nous ne voulons pas être traversés ". Car c’est du Malin, l’adversaire " meurtrier depuis le commencement ", dit ailleurs Jésus, et non pas du Mal abstrait de l’éthique que nous demandons à être délivrés. Cette délivrance, apocalyptique, achevant en plénitude l’éternel présent du Royaume.

Comment dès lors rendre en français un Notre Père qui soit le moins biaisé possible ? Parmi d’autres, le philosophe Pierre Boutang et le théologien Nicolas Lossky s’y sont essayés. En leur empruntant à tous deux, voici ma propre esquisse : " Notre père du ciel, que ton nom soit glorifié, que ton règne advienne, que soit faite ta volonté – sur la terre comme aux cieux ! Donne-nous ce jour notre pain essentiel ; remets nos dettes comme aussi nous remettons à nos débiteurs ; et ne nous laisse pas persévérer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Malin. "

(1) Grec ancien.


[Jean-François Colosimo est éditeur et enseigne la patristique à l’Institut Saint-Serge de Paris. - Publié le 1 novembre 2004 - Le Monde des Religions n°8]