ENTRETIEN « Pour un athée, les religions restent une source de sagesse extraordinaire »

Pourquoi un mécréant s’intéresserait-il aux religions ?
Parce qu’elles sont une source de sagesse extraordinaire. Beaucoup d’athées rejettent tout au motif qu’ils ne croient pas. C’est aussi déplorable que d’adhérer aux dogmes sans chercher à les comprendre. C’est précisément quand on cesse de penser que les religions sont complètement stupides, ou bien qu’elles nous ont été envoyées du ciel, que les choses deviennent intéressantes. On peut être indifférent aux doctrines de la Trinité chrétienne ou des huit voies de la sagesse bouddhiste, et étudier la manière dont les religions prônent la morale, engendrent un esprit de communauté et forment les esprits. C’est d’ailleurs une partie considérable de notre histoire. Il me paraît difficile de comprendre le monde d’aujourd’hui sans étudier les croyances et les pratiques des hommes.
D’autres disciplines apportent des réponses : l’histoire, la philosophie, la science…
Bien sûr ! Mais je vous retourne la question : pourquoi lire Shakespeare si on peut se contenter de Racine ? Il faut s’intéresser à tout. L’enseignement profane transmet certes une culture essentielle, mais il nous laisse dans le vague quant à l’utilisation pratique de ce savoir. Les religions nous offrent quelque chose de plus : des conseils bien structurés sur la façon de vivre notre vie. Comment affronter la souffrance et la mort ? Puis-je contrôler mes pulsions, résister à la tentation ? L’université dédaigne ces questions directes, tandis que les religions les exacerbent. Elles en font tout un sermon, une musique, un monument… Elles ont mieux compris l’importance des rites et des symboles en matière d’éducation. Trop souvent, les intellectuels laïcs s’imaginent qu’il suffit d’avoir de bonnes idées pour peser sur le cours des choses. Ils négligent la question du pouvoir de se faire entendre.
Qui déciderait, entre toutes les religions, de ce qui est juste ?
Cette question m’est souvent posée, comme s’il n’existait pas de valeurs universelles. Je crois, au risque de heurter toute une philosophie sceptique et relativiste, que les hommes s’accordent sur l’essentiel : vivre uniquement pour soi est mauvais, l’altruisme est le socle de toute morale. Le désir d’aider l’autre et de penser pour le groupe se retrouve dans toutes les religions, et pour une large part dans la philosophie politique et morale. Je ne crois pas à l’idée moderne d’égoïsme rationnel, d’après laquelle le bien serait la somme des intérêts particuliers. Nous avons besoin d’être rassemblés autour de valeurs communes, à mon avis tapies en chacun de nous, et les religions ont imaginé des structures idéales pour cela : une messe chrétienne nous extrait de l’égocentrisme accoutumé et ravive un sentiment communautaire ; le jour du grand pardon, chez les Juifs, est l’occasion d’évoquer les vexations avec celui qui en a été responsable ou victime… Ces pratiques valent au-delà des querelles de chapelles, nous ne devons pas avoir peur de nous en inspirer.
Comment introduire davantage de religiosité dans l’espace public sans nuire aux libertés individuelles ?
Nous devons en finir avec le scepticisme ambiant vis-à-vis de toute morale. Loin d’être neutre, l’espace public est parsemé de publicités qui nous incitent au consumérisme et au carriérisme. Nous pourrions diffuser des incitations à une vie meilleure à la place, par exemple un aphorisme sur la sagesse, une allégorie de la justice… Les religions n’ont jamais craint d’utiliser tous les ressorts de l’art et de la communication pour instaurer une atmosphère morale. Les fresques du peintre florentin Gioto dépeignent les vertus cardinales de l’homme. La figure bouddhiste de Guan-Yin, compatissante et compréhensive, remémore une tendresse maternelle. L’architecture monumentale de certains temples nous fait douter de notre importance dans l’univers… Cela n’a rien de contraignant et vaut bien un jingle sur les mérites d’un nettoyant ménager ! Dans mon livre, j’ai utilisé des illustrations pour montrer à quoi pourraient ressembler nos rues si on jouait le jeu.
Et Dieu dans tout ça ?
Peu importe qu’il existe ou non. À titre personnel, je ne le crois pas. Mais cette question est sans intérêt en définitive. Ce qui compte, c’est de se demander comment mener sa vie de la meilleure façon. Le grand enseignement des religions est l’imperfection inhérente à la condition humaine : nos problèmes ne se résoudront jamais, nous devons apprendre à vivre avec nos fragilités et nos faiblesses. C’est une vision certes pessimiste, mais réaliste. Inutile de mettre tous nos espoirs dans l’argent, les progrès de la science ou des hôtels spas supposément ésotériques. En nous inspirant des concepts et des rites religieux, nous pouvons mieux accepter notre condition, composer avec et réinventer un sentiment communautaire emprunt de spiritualité. Peut-être, par exemple, que nous cesserions de demander aux inconnus « ce qu’ils font dans la vie » pour nous tourner vers des questions plus essentielles : que regrettez-vous ? Qu’espérez-vous ?
[Alain de Botton, Petit guide des religions à l’usage des mécréants, Flammarion, 336 p., 21,90 €. Propos recueillis par Fabien Trécourt - publié le 19/04/2012, Le Monde des Religions]