ENTRETIEN « Le monothéisme se définit d’abord comme une idéologie politique : un dieu, un prince, un peuple »

Le peuple élu n’est peut-être pas si différent. Définir les Judéens de l’Antiquité comme une nation de l’époque parmi d’autres, plutôt que comme l’incarnation d’une éternelle exception, tel est l’enjeu de l’ouvrage que Simon Claude Mimouni consacre au judaïsme ancien. Historien des religions et plus particulièrement de l’Antiquité grecque et romaine, titulaire depuis 1995 de la chaire sur les origines du christianisme à la section des sciences religieuses de l’école pratique des hautes études, l’auteur discute à la fois l’unité et l’unicité de la religion juive, proclamées depuis des siècles par les autorités rabbiniques. Il ne souhaite toutefois nullement provoquer de polémique: « Il importe de faire de l’histoire en dehors de tout engagement confessionnel. Pour ma part, cela m’est d’autant plus aisé que je n’appartiens à aucune communauté religieuse. »

Vous expliquez que le judaïsme ancien est façonné par son époque. Les Juifs ne constituaient-ils pas un peuple monothéiste, radicalement différent de ses voisins?
Le terme de monothéisme ne date en réalité que du XIXe siècle, alors que celui du polythéisme remonte au XVIe siècle. Pour moi, le monothéisme se définit d’abord comme une idéologie politique: un dieu, un prince, un peuple. Or, les Judéens n’ont jamais adopté une définition similaire, même si la terre est mise en relation avec un dieu et un peuple. Il faut attendre le IVe siècle et le règne de Constantin sur l’empire romain pour que cette idéologie soit pour la première fois mise en œuvre par les chrétiens. Dire que l’on n’a qu’un seul dieu comme le font les Judéens de l’Antiquité, c’est du monolâtrisme, pas du monothéisme. C’est là une particularité par rapport à leurs contemporains, mais qui doit être relativisée dans la mesure où les pratiques et croyances judéennes sont loin de constituer un bloc unifié et autarcique dans le monde environnant.

Quelle est l’importance, dans l’Antiquité, du courant rabbinique, qui a transmis le judaïsme tel qu’il existe aujourd’hui?
Le judaïsme rabbinique dans l’Antiquité est en réalité minoritaire, il n’est qu’un courant parmi d’autres, descendant par certains aspects des pharisiens – du moins les rabbins ont-ils été influencés par eux. On possède aujourd’hui une très vaste littérature rabbinique, parce que les rabbins étaient des lettrés et parce qu’ils ont transmis ces écrits à travers les siècles. L’importance de ces sources donne l’impression que leur courant était très important. En réalité, c’est le judaïsme synagogal qui représentait la majorité des Judéens. Les « synagogaux » étaient souvent hellénophones, ouverts à la communication avec la civilisation grecque et romaine. Ils étaient aussi araméophones. Ils respectaient des traditions différentes de celles que l’on trouve dans le courant rabbinique. La figure emblématique en était par exemple Abraham, image d’ouverture, quand les rabbins se réclament de Moïse, personnage centré sur son peuple et surtout sur sa Loi. Autre exemple: la circoncision n’est imposée qu’au IIe siècle à tous les Judéens de leur courant par les rabbins, qui en font un symbole de ralliement; auparavant, elle ne possédait pas ce caractère obligatoire et pouvait souffrir de dérogations. Certains affirment même qu’elle n’aurait touché que les prêtres à l’époque du premier Temple. La particularité du rabbinisme, c’est la halakha qui leur est propre. Pour attirer à eux les Judéens les plus pieux, les rabbins maximalisent les règles, ils affirment qu’on respecte mieux la Loi chez eux qu’ailleurs dans les autres tendances du judaïsme. Et l’histoire du judaïsme a toujours connu des résurgences de la pensée synagogale à travers les siècles, en opposition aux rabbins.

Comment le courant des rabbins l’a-t-il emporté sur celui des prêtres
?
En fait, par rapport à la prédominance des prêtres synagogaux et à la multiplicité d’autres courants (essénien, sadducéen), les chrétiens et les rabbins restent minoritaires, même après la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains en 70, jusqu’à la reconnaissance officielle du christianisme au IVe siècle. Les rabbins ne vont parvenir à établir leur hégémonie sur le judaïsme qu’au VIIe siècle, au moment de l’émergence de l’islam, quand la Babylonie, où les Juifs sont nombreux, est envahie par les musulmans. Une des raisons, parmi de nombreuses autres, est qu’ils parlent l’araméen, une langue très proche de l’arabe. Ce sont eux qui ont pu le mieux communiquer avec les nouvelles autorités et prendre le pouvoir sur les autres courants judéens qui sont plutôt hellénophones.

Doit-on considérer le christianisme comme un simple courant du judaïsme
?
Au cours des trois premiers siècles de notre ère, c’est ce qu’il est. Mais il y a notamment une différence de perception du monde entre le courant chrétien et le courant rabbinique. Les Judéens rabbiniques ne veulent pas être perçus comme une religion, mais comme un peuple qui pratique une religion – à l’égal des autres peuples de l’Antiquité. Leurs croyances et pratiques sont les croyances et pratiques des Judéens. Les Judéens chrétiens (ou Judéo-chrétiens), pour la plupart et comme les autres chrétiens, estiment que la « foi » chrétienne traverse tous les peuples. On naît judéen, alors que l’on devient chrétien. C’est que les Judéens, hormis les Judéens chrétiens, ont une perception antique du monde, conforme à leur époque. Cette vision distingue des ethnicités, qui ont chacune un ou des dieux. Ainsi, les Romains respectaient l’exigence judéenne de ne servir qu’un dieu, le leur, et d’observer des préceptes, les leurs. C’était une modalité liée à leur nation. Le problème qui s’est posé avec les chrétiens est que des membres des ethnicités autres que judéennes, devenus chrétiens, se sont mis à refuser de procéder au culte impérial et aux cultes civiques. Or, ce qui était permis aux membres d’une certaine ethnicité, la judéenne, ne pouvait l’être au sein des autres ethnicités de l’empire gréco-romain. L’idée moderne de la religion comme détachée de l’ethnicité aura été une création du christianisme. Le judaïsme dans l’Antiquité, entre le Ier et le IVe siècle, se répartit en trois groupes: celui des synagogaux, majoritaires, celui des chrétiens et celui des rabbins – ces derniers étant plutôt minoritaires.

[Simon Claude Mimouni, Le Judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère, des prêtres aux rabbins, PUF, 968 p., 49 €. Propos recueillis par Macha Fogel - publié le 22/06/2012, Le Monde des Religions]