Conclusion: Le prêtre, le rabbin et l’imam

[Le Point 1631-1632, 19-26 décembre 2003]



Cardinal Paul Poupard

« La Bible est le message d'un père à ses enfants »


 


Le Point : Vous souvenez-vous de votre première Bible ?



Cardinal Paul Poupard : Dans ma famille, on se transmettait de génération en génération une Bible du Maître de Sacy, écrite en 1672, à l'époque de Louis XIV. C'était une traduction qui avait l'avantage de convenir à toutes les clientèles. Acceptée par les catholiques et une partie des protestants, elle plaisait par ses origines jansénistes à une bourgeoisie souvent teintée d'anticléricalisme. J'ai encore cette Bible chez ma sœur en Anjou et j'ai eu la joie de la feuilleter cet été avec sa reliure cuir un peu mangée. C'est une édition qui remonte au XVIIIe siècle qui m'avait été offerte par un grand-oncle. Plus tard, j'ai beaucoup utilisé la Sainte Bible du chanoine Crampon, qui date de 1952, l'époque où j'étais au grand séminaire. J'avais alors comme directeur spirituel le père Devreau, un Lyonnais, professeur d'écriture sainte, qui m'a donné le goût de la parole de Dieu qu'il vivait intensément. Le père Devreau m'avait donné le conseil de lire la Bible en entier « pour pouvoir dire quand vous serez prêtre que vous l'avez lue intégralement ». Il y a des chapitres entiers, comme L'Exode ou le Livre des Nombres, qui ne sont pas particulièrement poétiques ni affriolants, mais je me fis un devoir de lire la Bible de la première ligne, « Dieu créa le ciel et la terre », jusqu'au dernier mot de l'Apocalypse, « viens Seigneur Jésus ». C'était un conseil sage. Si le père Devreau ne m'avait pas fait l'obligation de la lire d'un bout à l'autre sans rien omettre, il y a des passages de la Bible que je n'aurais jamais lus, et ce serait dommage. Mais, avant d'être une joie, la lecture de la Bible a été une obligation.



L. P. : Vous avez donc vraiment rencontré la Bible alors que vous vous dirigiez déjà vers le sacerdoce. Ce n'est pas elle qui a motivé votre vocation ?



C. P. : Oui et non, car, depuis ma tendre enfance, mes parents m'amenaient à la messe et la messe se nourrit de la Bible. La Bible, je l'ai donc connue et j'y suis entré avant d'avoir le livre entre les mains. C'est la pédagogie de l'Eglise à laquelle la Bible participe tous les dimanches avec la première lecture tirée de l'Ancien Testament de saint Paul et la seconde lecture de l'Evangile.



L. P. : Aujourd'hui, est-ce que vous revenez à la Bible ?



C. P. : La Bible est le bréviaire de la prière. Les prêtres récitent tous les jours le bréviaire et l'office divin. Toute la journée est scandée par les prières que les moines et les communautés chantent ensemble et nous en privé. Il y a le grand office des matines avec les lectures, l'office de laudes, l'office de la mi-journée, les vêpres et les complies. Toutes ces différentes «heures», comme on les appelle, sont tissées en particulier des psaumes, les 150 psaumes attribués à David qui se lisent intégralement. D'autre part, le prêtre que je suis célèbre tous les jours la messe. Je suis en permanence « dans » la Bible.



L. P. : Est-ce que la routine ne risque pas de s'installer dans cette lecture quotidienne et répétitive ?



C. P. : Ça pourrait arriver. Jusqu'à maintenant je ne crois pas que cela soit devenu de la routine. Mais je suis comme le commun des mortels, je ne saurais prétendre que pendant tout ce temps où je lis la Bible je médite chaque mot et m'y arrête. Non, sûrement pas. Mais l'inverse non plus. Je lis ces textes et je les aime. De temps en temps, je m'arrête un peu pour les savourer, puis je continue. Le danger de la routine est dans toute chose. Je ne suis ni routinier ni mystique, mais la Bible fait partie de ma vie quotidienne.



L. P. : Quels sont vos personnages préférés dans la Bible ?



C. P. : Saint Paul et saint Jean. Dans ma méditation quotidienne, j'en reviens toujours à eux et je suis enchanté d'avoir été collaborateur de trois papes successifs qui s'appellent Jean, Paul, et Jean-Paul. C'est ma trilogie personnelle et je dis volontiers que Jean XXIII a été l'apôtre de l'amour, que Paul VI a été l'apôtre missionnaire en faisant ses voyages comme saint Paul et que Jean-Paul II fait la synthèse des deux.



L. P. : Dans la Bible, Dieu est miséricordieux mais, dans l'Ancien Testament, il est aussi cruel. Cruel et misogyne : les femmes sont, bien sûr, mères, mais leur rôle se limite à être au mieux des confidentes. Qu'en pensez-vous ?



C. P. : La Bible n'est pas tombée du ciel. Pour le croyant que je suis, la Bible a été écrite par des hommes sur l'inspiration de l'Esprit-Saint. Cette inspiration de l'Esprit-Saint n'a pas suffoqué l'humanité de l'homme. En 1943, l'encyclique du pape Pie XII « Divino afflante spiritu » a donné droit de cité à la théorie des genres littéraires. C'est-à-dire qu'il ne faut pas lire la Bible comme un bloc univoque. Les psaumes sont des chants de prières ; le Cantique des cantiques, un poème. Dans le Nouveau Testament, saint Luc fait la chronique de la première Eglise. L'Apocalypse est un genre très particulier qui reprend toute l'imagerie traditionnelle de l'Ancien Testament des prophètes. Il y a des récits, des prophéties, des poésies. Toutes ces histoires sanglantes de l'Ancien Testament nous prouvent que la Bible ne s'est pas élaborée sur une île déserte, mais qu'elle nous fait la chronique de ce qui s'est passé en ce temps-là. L'Eglise, quand elle parlait latin, commençait les lectures bibliques durant la messe par « In illo tempore » : en ce temps-là... Et c'est la grandeur de la Bible et de l'Eglise que de reconnaître qu'elle est immergée dans des histoires de sueur, de sang et de larmes. Au milieu de tout ça, par une pédagogie tout à fait extraordinaire et millénaire, Dieu a éduqué le peuple à dépasser la loi du talion car le père envoie son fils mourir par amour pour les hommes. C'est l'Evangile de la miséricorde. Les scènes de cruauté et de sang qui abondent dans l'Ancien Testament racontent l'histoire des hommes, et, hélas, quand j'ouvre les journaux, je vois que ça n'a pas tellement changé. En ce qui concerne les femmes, c'est la même chose. Ne faisons pas d'anachronisme dans notre lecture de la Bible. Prenons-la pour ce qu'elle est. Sur les millénaires durant lesquels elle s'est construite, elle reflète les idées de l'époque. Et c'est au coeur de ces idées que, petit à petit, s'est faite la révélation chrétienne dont émerge la Vierge Marie, qui est placée si haut au-dessus de tous les hommes qu'à un moment donné certains ont reproché aux catholiques de la vénérer comme un Dieu.



L. P. : Que pensez-vous de la vulgarisation de la Bible, notamment au cinéma ?



C. P. : J'aime le cinéma et je suis bon public ! J'ai vu beaucoup de films bibliques. Il y a un rapport entre la Bible et le cinéma. Dès l'invention du cinéma, les metteurs en scène ont été séduits par la Bible. Avec ses multiples formes littéraires, les nouvelles, les poèmes, les épopées, les paraboles, Victor Hugo a dit qu'elle est la plus grande ressource pour notre imaginaire. Les premiers films que j'ai vus dans l'école de mon village étaient des grandes machineries en noir et blanc qui m'enchantaient. Comme disait le même Hugo, « c'est l'Histoire écoutée aux portes de la légende » avec ces chevauchées extraordinaires qui n'ont d'égale que le Ben Hur de l'Empire romain. Après, les choses ont changé. J'ai apprécié les nombreuses Passions de Jésus, « L'Evangile selon Matthieu », de Pasolini, « Le Messie », de Rosselini. Depuis, il y en eut beaucoup d'autres et, grâce à Dieu, il sort toujours d'autres films.



L. P. : Mais le cinéma transmet-il la profondeur des Saintes Ecritures ?



C. P. : Jusqu'à un certain point, et je pense à Rossellini, Pasolini et Zeffirelli, la trilogie incontournable. Mais j'ai découvert que, depuis l'invention du cinéma, Jeanne d'Arc a inspiré un chef-d’œuvre tous les dix ans, c'est fascinant ! Il y a Hollywood avec ses grands effets puis, à l'inverse, « La passion de Jeanne d'Arc », de Dreyer, où tout se joue sur les visages et l'intériorité, les grandes machineries et les introspections. Moi, naturellement, je suis de l'avis de la Bible qui dit : « Faire ceci et ne pas omettre cela. » Je crois qu'il est important pour le public d'avoir ces deux visions des grandes fresques et des méditations intérieures. Si j'aime le cinéma, c'est pour sa plasticité et sa facilité d'être à la fois l'un et l'autre, de proposer des genres contraires avec le même bonheur.



L. P. : Les catholiques lisent-ils vraiment la Bible ?



C. P. : Depuis un demi-siècle, il y a une explosion extraordinaire des éditions de la Bible. Je ne prétendrai pas que tous ceux qui l'achètent la lisent intégralement, mais je ne prétendrai pas non plus le contraire. Pourtant, une chose est certaine : les éditeurs savent qu'en sortant une Bible ils ne feront pas un four. En ce qui me concerne, j'ai la Bible du chanoine Osty, qui est la plus fidèle à l'original en hébreu et en grec, et la Bible de Jérusalem, qui est la plus répandue et associe la forme littéraire à l'exactitude exégétique. Il y a deux raisons qui poussent de plus en plus de gens à lire la Bible :

la première, c'est que l'Eglise, depuis Vatican II, a élargi les lectures bibliques dans la célébration de l'eucharistie. Jusqu'à Vatican II, il y avait deux lectures à la messe du dimanche, maintenant, il y en a trois. Et, au lieu que ce soient les mêmes tous les ans, on a inventé un cycle de trois années qui permet de découvrir de nouveaux textes et donne envie d'en savoir davantage. Deuxièmement, il y a la multiplication des commentaires et des cercles bibliques. Dans l'église de mon enfance angevine, tout le village allait à la messe et on comptait sur les doigts d'une main ceux « qui ne faisaient pas leurs Pâques ». Un demi-siècle plus tard, on est passé de 95 % de pratique à 25 % dans ce village, ce qui est énorme par rapport à une moyenne de 10 % ailleurs. Ça représente quand même quelques millions de personnes et ces 10 %-là sont très souvent des lecteurs de la Bible.

Mais il y a une autre nouveauté : l'Eglise a perdu le contrôle de la culture biblique, comme de tant d'autres choses, d'ailleurs. Pendant des siècles, la lecture de la Bible était celle du magistère de l'Eglise. Aujourd'hui, la Bible est une source littéraire sur laquelle l'Eglise n'a plus l'exclusivité. L'entrée de la Bible dans la Pléiade en est la démonstration. Cela répond à votre propos tout en le nuançant : s'il y a moins de personnes qui vont à la messe régulièrement et entendent la lecture de la Bible, il y a un nombre croissant de personnes qui lisent la Bible par goût.

Une enquête du Conseil de la culture sur le thème du « défi de la non-croyance et de l'indifférence » révèle que des gens s'affirment croyants sans être pratiquants, ce qui n'est pas une nouveauté, mais aussi qu'il existe des pratiquants qui ne sont pas forcément croyants au sens où on l'entendait quand j'étais un jeune homme. Au temps de ma formation, si on était catholique, on croyait que Dieu était père, fils et esprit, qu'il avait fondé une Eglise, qu'il y avait un magistère, un pape, et ainsi de suite. Aujourd'hui, c'est moins évident, y compris pour des gens qui sont dans l'Eglise. La perte de contrôle de l'Eglise porte sur la lecture des Ecritures comme sur le contenu de la foi. On est dans un monde où on fait les choses à la carte.



L. P. : Comment l'Eglise porte-t-elle la Bible aux croyants ?



C. P. : De deux manières. La première, globale, est le partage, très étendu depuis le concile, de la Bible à travers la célébration de la messe. Et le fait que l'homélie, le sermon de mon enfance, soit un commentaire des textes de la parole de Dieu et non plus un discours moralisant ou mystique déconnecté. Deuxièmement, en plaçant les Saintes Ecritures au coeur des études des futurs prêtres. Quand j'ai fait mes études, il y avait le professeur de dogme, de morale, d'histoire, de droit canonique et celui d'écriture sainte qui avaient la même importance que les autres. Moi, j'ai eu la chance que mon directeur spirituel soit également professeur d'écriture sainte, ce qui a placé la Bible au centre de mes études. Ce n'était pas forcément le cas pour mes confrères. Aujourd'hui, la formation des prêtres est conçue autour de la Bible, et cela influe sur leur ministère. Et puis il y a cette multiplication des cercles bibliques. Je ne suis pas pessimiste sur la diffusion de

la Bible.



L. P. : Est-il encore possible de lire la Bible au premier degré ?



C. P. : Vous n'avez pas prononcé le mot fondamentaliste et je vous en suis reconnaissant ! La lecture au premier degré a été réactivée par les groupes charismatiques nés dans un contexte plutôt américain et protestant et qui ont déferlé en Europe. Ou encore au Brésil, sous l'influence du père Loew, cet ancien avocat athée converti, devenu dominicain puis prêtre ouvrier, et qui a fondé l'institut séculier Saint-Pierre-et-Saint-Paul, qui a beaucoup essaimé au Brésil dans les communautés de base des quartiers pauvres. Les chrétiens et les chrétiennes du quartier lisaient la Bible sans aucune formation biblique. Le père Loew m'a fait partager son émerveillement devant les trouvailles qui jaillissaient sous l'inspiration de l'Esprit-Saint de cette lecture naïve de la Bible sans aucun commentaire scientifique. Je suis de ceux qui pensent que la lecture populaire des Saintes Ecritures nous rappelle que la parole de Dieu n'est pas une leçon savante à l'attention des experts, mais le message d'un père à ses enfants. La lecture, même naïve et simpliste, de la Bible n'est pas du fondamentalisme et elle est vivement encouragée et largement pratiquée dans l'Eglise actuelle.



L. P. : Quelles sont aujourd'hui les clés pour une lecture juste de la Bible ?



C. P. : C'est, pour les croyants, de considérer que la Bible est la parole de Dieu transmise par une écriture humaine et que cette écriture respecte les genres littéraires. Le Cantique des cantiques est un chant d'amour ; le Livre des Macchabées, un récit événementiel, les Actes des apôtres, une chronique. Donc, il convient de respecter le genre littéraire dans lequel il a été écrit. En même temps, pour le croyant, il faut y voir le message, la Révélation, qui court du commencement de la Genèse à la fin de l'Apocalypse. Quand je me suis occupé du cas de Galilée, j'ai compris que la Bible ne nous enseigne pas comment va le ciel, mais comment on va au ciel. On n'y cherche pas des descriptions scientifiques ni des vérités historiques, mais la révélation d'un Dieu créateur, sauveur et sanctificateur, racontée avec les moyens des auteurs du temps.



L. P. : Pour lire la Bible, vaut-il mieux se laisser guider par la foi ou par la raison ?



C. P. : Je suis de ceux qui disent : l'un et l'autre. Je pense que la foi et la raison ne donnent pas des vues antagonistes, mais complémentaires, et, comme le dit le pape Jean-Paul II dans une encyclique : « La foi et la raison sont les deux ailes qui nous portent vers la vérité. »



L. P. : Une lecture athée de la Bible est-elle possible ?



C. P. : En tant que responsable du dialogue avec les non-croyants, je respecte la lecture athée de la Bible et je m'en réjouis, puisque la Bible est ouverte à tout le monde. Les athées ont le droit de puiser à cette source. Je suis sûr qu'ils y trouvent beaucoup d'inspiration.



L. P. : Dans l'œcuménisme et le rapport interreligieux, la Bible est-elle un texte qui divise ou qui rassemble ?



C. P. : C'est un texte qui a divisé et qui maintenant rassemble. La Bible a opposé les chrétiens de façon dramatique, puisque c'est sur sa lecture que les protestants se sont séparés de l'Eglise catholique sur la question de la justification. Une des grandes entreprises de notre temps a consisté à surmonter cette déchirure en retournant à la source, et à nous mettre d'accord pour publier ensemble la TOB, la traduction œcuménique de la Bible.

Comme Robert Schuman et Adenauer avaient pensé que pour faire se rencontrer la France et l'Allemagne il fallait partir de ce qui les avait divisées, le charbon et l'acier, l'intuition pour rassembler protestants et catholiques a consisté à se mettre ensemble pour faire une traduction du texte qui nous avait opposés pendant des siècles. Ça a demandé des années. Je suis frappé de voir que, dans les usages que nous faisons tous de la Bible, nous utilisons très souvent la traduction de la TOB. Et les orthodoxes y sont associés.



L. P. : Et en ce qui concerne le rapport interreligieux ?



C. P. : Juifs, chrétiens et musulmans représentent la triple postérité d'Abraham. Naturellement, les lectures sont différentes car, pour nous, l'Ancien Testament est ancien puisqu'il y a le Nouveau, alors que, pour les juifs, il est à lui tout seul la Bible. Mais je dois dire mon émerveillement lorsque mon ami Chouraqui, qui est juif, a traduit en hébreu la Bible et le Coran. Ça, c'est fantastique, car, si on veut communiquer, il faut mettre en commun nos sources, qui sont singulières. L'Histoire est en mouvement, car nous héritons de siècles de séparation et de divisions.



L. P. : La Palestine, théâtre de la Bible, est toujours en guerre. Qu'est-ce que la Bible nous enseigne sur ce conflit ?



C. P. : C'est une tragédie affreuse, un drame terrible, alors que, comme dit saint Paul, « le Christ est venu pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés ». Le pape Paul VI, à un moment où personne n'y pensait et où beaucoup rêvaient de « décentraliser l'Eglise », l'a au contraire « recentrée » en allant à Jérusalem, où, étrangement, aucun pape ne s'était rendu depuis que Pierre avait quitté la Terre sainte. C'était un geste très important que d'aller de Rome à Jérusalem. Le pape Jean-Paul II, dans le sillage de Paul VI, a refait ce pèlerinage et, chaque fois que j'en parle avec des amis juifs ou musulmans, je sens comme une bouffée d'air pur. L'espace de deux jours, ce pape a réussi à parler le même langage aux enfants d'Ismaël et aux fils d'Israël séparés et antagonistes. Et il a été reçu des deux côtés. Pendant ces quelques jours, les enfants d'Abraham se sont retrouvés. Depuis, nous sommes plutôt dans le noir et je pense aux paroles de Jean-Paul II : « Tous ceux qui prétendent utiliser la religion pour faire la guerre insultent l'homme et blasphèment Dieu. »



Propos recueillis par Dominique Dunglas



Joseph Sitruk


« Croire en Dieu, c'est en douter tous les jours »


 


Le Point : Quel est votre premier souvenir de la Bible ?



Joseph Sitruk : Toute approche de la religion juive passe par le texte biblique. Il est le Livre inspiré qui constitue la source de tous nos enseignements, notre cadre de vie et la base de nos réflexions. Il est le sang qui circule dans nos veines. Je ne suis pas issu d'une famile pieuse, je n'ai pas été élevé dans un climat religieux. Je n'ai donc pas connu la Bible enfant. Je l'ai découverte plus tard, vers l'âge de 16 - 17 ans, pour assumer ma responsabilité de chef scout, à Nice, où j'habitais. Mais j'ai tout de suite été conquis.



L. P. : Pour quelles raisons ?



J. S. : Par l'extraordinaire expérience de la vie que ce texte recèle, sa très grande proximité avec ce que nous sommes, tous, en tant qu'hommes. Le génie du texte biblique inspiré par Dieu est dans l'énoncé de grandes vérités en des termes très simples. Pour parler de l'existence de Dieu, la Bible ne fait pas un exposé théologique, mais elle raconte comment le monde a été créé ; Dieu est là, présent, agissant. Quand le premier croyant, Abraham, apparaît, il parle avec Dieu, comme moi je vous parle. C'est un message proche, simple, animé, compréhensible par un enfant en bas âge et source de méditation pour un philosophe expérimenté.



L. P. : Quelle est la part de la légende et de la réalité ?



J. S. : La Loi, la Torah en hébreu, n'a pas été transmise à un homme dans l'intimité de son alcôve, mais devant tout le peuple juif sortant d'Egypte et réuni au pied du mont Sinaï. Ce texte est révélé, donc authentique. Il n'y a pas de place pour la « légende », mais pour le commentaire, la méditation, l'enseignement.



L. P. : Mais comment être sûr que les versions actuelles correspondent au texte originel ?



J. S. : Depuis le prophète Esdras, qui a vécu il y a vingt-quatre siècles, le texte biblique a été canonisé, rendu sacré, et sa transmission s'est faite dans une grande rigueur. Lorsque des manuscrits divergent, les altérations ne touchent que quelques lettres. Les cinq livres de Moïse - le Pentateuque - sont scrupuleusement inscrits sur un parchemin par un scribe hautement qualifié qui lui-même l'a recopié d'un autre scribe. Avant de circuler dans les synagogues, ces écrits sont avalisés par un conseil scientifique de rabbins. Quand les rouleaux de la Torah sont usés, nous ne les jetons pas, nous les enterrons dans des jarres pour les protéger des injures du temps, et ce depuis des millénaires. Toutes les communautés juives organisent leur culte autour de la lecture hebdomadaire de ces rouleaux. De surcroît, aujourd'hui, le texte biblique est scannérisé et vérifié sur ordinateur. Les fragments antiques du Pentateuque que l'on a trouvés dans les grottes de Qumran ou bien à Fostat, dans la banlieue du Caire, sont identiques aux textes que nous possédons aujourd'hui.



L. P. : N'avez-vous quand même jamais douté de certains épisodes ?



J. S. : « Croire en Dieu , c'est en douter tous les jours », disent nos sages. La foi n'est pas un acte que l'on accomplit une fois pour toutes dans sa vie en se disant : « Ça y est, je suis sur des rails. » Les événements de la vie, les questions que se pose tout un chacun peuvent écorner cette foi, la faire vaciller. Mais, ce faisant, ils lui permettent de se réaffirmer plus fort.



L. P. : En quoi la Bible peut-elle éclairer notre époque ?



J. S. : Elle permet à l'homme de voir plus loin que l'événement. Elle lui donne son espérance, lui enseigne des valeurs fondamentales comme l'amour du prochain, le respect d'autrui, l'attention aux plus défavorisés, l'importance de l'éducation ou la sainteté du mariage.



L. P. : Existe-t-il une rivalité juive et chrétienne sur la Bible ?



J. S. : Rivalité, je ne sais pas ; divergences, oui. Pour nous, toute atteinte au texte que les chrétiens appellent l'Ancien Testament est évidemment inacceptable. Il n'y a pas d'« aggiornamento » de la parole divine. Dieu a parlé une fois pour toutes. La foi du judaïsme est fondée sur le fait qu'à un moment donné la prophétie s'est arrêtée, au IVe siècle avant Jésus-Christ, et qu'elle est relayée depuis par la sagesse des hommes. Nous n'avons adhéré ni au caractère divin du Christ ni à la croyance de la Trinité et de l'Immaculée Conception, ni à tout ce qui entoure la naissance de Jésus, ou encore nous n'avons pas les mêmes conceptions de l'enfer et du paradis. Dans le judaïsme, l'enfer est une sorte de passage par lequel transmigrent les âmes après leur vie terrestre et où l'homme est jugé par Dieu. Mais il s'agit d'un monde exclusivement spirituel. Quant au paradis, ses joies ne sont aussi que spirituelles et consistent essentiellement en la contemplation de la majesté divine et de LA vérité qui, enfin, s'impose à tous. Et connaître la vérité, pour un juif, est la plus grande des joies



Propos recueillis par Jérôme Cordelier



Dalil Boubakeur


« Le Coran est une authentification du message biblique »


 


Le Point : Le Coran ne cite jamais expressément de versets bibliques...



Dalil Boubakeur : Il ne dit pas nommément que, dans telle partie de la Bible, il est dit que... Mais il y fait référence. Quand Moïse, par exemple, dit à son peuple « Quiconque tue une vie humaine tue toute l'humanité, quiconque sauve une vie humaine sauve toute l'humanité », ce verset se réfère à la Bible. Le Coran évoque les Dix Commandements, la vie des prophètes, Abraham, Moïse, Pharaon, l'Exode... Il y a des références tellement fortes à la Bible dans le Coran que celui-ci devient une authentification, un « imprimatur » des messages bibliques et évangéliques. Comme si l'on attendait la confirmation coranique pour dire combien ces livres sont des textes de vérités et de prières et que les hommes ont eu tort de ne pas les suivre, et même parfois de s'en éloigner. Ces Ecritures doivent être replacées dans leur contexte sémitique de naissance. On ne peut pas comprendre le Coran si l'on n'a pas présent à l'esprit que le christianisme de l'époque n'avait pas les mêmes visions que celui d'aujourd'hui.



L. P. : C'est-à-dire ?



D. B. : Dans le Coran, la Crucifixion n'est qu'une vision du peuple, « un faux-semblant » (sourate IV, versets 157-158) qui a consisté en l'élévation de Jésus vers Dieu. Le peuple juif est donc lavé de tout déicide. Les Actes de Jean numéros 99 et 101 expriment la même thèse. Dans la Bible, il est dit : « Voici mon fils, obéissez-lui ! » Dans le Coran, c'est Jésus qui parle et dit : « Je suis le serviteur de Dieu. » On trouve la même donnée dans l'Evangile apocryphe de Barnabé : Dieu présente Jésus non comme son fils mais comme son serviteur au moment de la Transfiguration.



L. P. : Pour la Bible, « l'homme est créé à l'image de Dieu » ; pour le Coran, « Allah est fondateur des cieux et de la terre... Rien n'est semblable à lui... »



D. B. : Et surtout l'homme est créé comme « vicaire » de Dieu. Le Coran a donné à l'homme « la prime nature », ce qui le prédispose, par volonté divine, à être porteur de la foi, de la connaissance de « tous les noms de toutes choses », et à poursuivre l'œuvre créatrice de Dieu.



L. P. : Si l'on retient une différence entre le Coran et la Bible, quelle est-elle ?



D. B. : Le péché originel. Dieu a pardonné à Adam (sourate II, verset 37). La vie de l'homme n'a pas pour but de racheter un péché pardonné, mais de mériter à nouveau un paradis qui lui avait été donné sans conditions, de toute éternité. Il doit le reconquérir par son travail, sa peine, sa souffrance, et connaître la mort physique. Mais il n'est pas grevé du péché originel.



L. P. : Ce qui entraîne une différence fondamentale dans la conception de l'homme...



D. B. : Oui. L'homme dans l'islam est entièrement responsable de ses actes, il ne peut pas se réfugier derrière une espèce de prédestination. Pour l'islam, Jésus n'est pas venu sauver une humanité pécheresse. L'homme de l'islam est un homme libre, pardonné, à qui les révélations successives vont sans cesse rappeler son devoir primordial d'adoration de Dieu.



L. P. : Libre mais entièrement soumis à Dieu...



D. B. : Il est soumis à la volonté de Dieu exprimée par les prophètes. Dieu, dans le Coran, ne se reconnaît qu'une fonction : donner sa grâce et sa miséricorde. Et nous, les hommes, nous devons nous comporter comme si nous devions la mériter, par nos œuvres, notre adoration, notre soumission. La mort n'est pas un passage, mais le moment du bilan.



L. P. : Quelles sont les autres grandes divergences entre les deux textes ?



D. B. : Surtout, la querelle du Paraclet, l'antique pomme de discorde de la polémique islamo-chrétienne. Pour les chrétiens, ce Paraclet, c'est le Jésus de la Résurrection. Pour nous, le Paraclet, c'est l'homme attendu, le « Loué », c'est-à-dire Mahomet. Nos divergences avec les chrétiens portent essentiellement sur des points de doctrine : même si l'islam accepte Marie (sourate XIX), sa virginité, Jésus, l'Esprit saint... nous refusons la Trinité. Avec le judaïsme, l'écart est davantage de nature historique et politique. N'oublions pas que le judaïsme n'a pas accepté Mahomet comme Prophète.



L. P. : Le Coran et la Bible sont des textes rivaux ?



D. B. : Mohamed Abdou, un illustre maître de l'islam, a écrit que « la Bible, l'Evangile et le Coran sont trois livres concordants. [...] Je prévois le jour prochain où luira parmi les hommes la connaissance parfaite et où se dissiperont les ténèbres de l'ignorance. Alors, les deux grandes religions, le christianisme et l'islam, s'apprécieront mutuellement et se tendront la main »


Propos recueillis par Jérôme Cordelier