Chapitre 2: De l’Egypte à la Terre promise


(Exode ; Lévitique ; Nombres ; Deutéronome)



L’héroïsme de Moïse face à la tyrannie du pharaon, les dix plaies d’Egypte, l’Exode de masse des Israélites, ces épisodes hautement dramatiques, dont le souvenir s’est perpétué au cours des siècles, comptent parmi les événements les plus marquants de l’histoire biblique. Sous la conduite d’un chef – et non plus d’un père – divinement inspiré, qui représente Dieu auprès de la nation et la nation auprès de Dieu, les Israélites accomplissent l’impossible périple qui les fait passer de la déchéance de l’esclavage aux frontières de la Terre promise.


I.              La servitude des fils d’Israël (Exode 1)


En l’espace de 430 ans, les descendants des douze frères et de leurs familles proches sont devenus une grande nation – ainsi que Dieu le leur avait promis –, que la population égyptienne appelle les Hébreux : « Ils furent féconds et se multiplièrent, ils devinrent de plus en plus nombreux et puissants, au point que le pays en fut rempli » (Ex 1,7). Mais les temps changent. Un nouveau pharaon monte sur le trône, « qui n’avait pas connu Joseph ». De crainte que les Hébreux ne trahissent l’Egypte en faveur de l’un de ses ennemis, le nouveau pharaon les réduit en esclavage et les condamne aux travaux forcés sur les chantiers de construction des cités impériales de Pitom et Ramsès. « Mais plus on lui [Israël] rendait la vie dure, plus il croissait en nombre et surabondait » (Ex 1,12). Le cercle vicieux de la répression s’intensifie : les Egyptiens rendent la vie encore plus dure aux Hébreux (Ex 1,14).

Craignant une explosion démographique chez ces dangereux travailleurs immigrés, le pharaon ordonne de noyer tous les enfants mâles dans le Nil (Ex 1,21). De cette mesure radicale naquit l’instrument de la libération du peuple hébreu ?

II.             Moïse : de la cour du Pharaon au pays de Madiân (Exode 2,1-22)

Un fils de la tribu de Lévi – confié au fleuve dans une corbeille de papyrus – est découvert et adopté par l’une des filles du pharaon. Elle le nomme Moïse (de la racine hébraïque « tirer » des eaux). Il grandit au sein de la cour impériale. Des années plus tard, devenu adulte, Moïse aperçoit un contremaître égyptien en train de battre un esclave hébreu. Son sang ne faisant qu’un tour, il tue le contremaître et le « cache dans le sable ». Craignant pour sa vie, Moïse fuit dans le désert ; il prend refuge au pays de Madiân, où il adopte l’existence d’un nomade du désert. Au cours de son périple de berger solitaire, près de l’Horeb, « la montagne de Dieu », il reçoit la révélation qui changera la face du monde.

III.           « Je suis celui qui est » (Exode 2,23 à 4,17)

Au milieu des flammes étincelantes d’un buisson qui brûle dans le désert sans pour autant se consumer, le Dieu d’Israël se révèle au regard de Moïse comme le libérateur du peuple hébreu. Dieu promet de le délivrer des mains de ses oppresseurs pour le mener sain et sauf à la Terre promise où il vivra libre et en sécurité. Dieu se présente comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Il révèle à Moïse son nom mystérieux et mystique, YHWH, « Je suis celui qui est ». Alors, Dieu confie à Moïse la mission solennelle de retourner en Egypte, avec son frère Aaron, pour confronter le pharaon à la démonstration éclatante de puissants miracles et exiger de lui la liberté de la maison d’Israël.

IV.           Les fléaux d’Egypte (Exode 4,18 à 12,36)

Mais le pharaon a le cœur endurci. Sa seule réponse à Moïse sera d’intensifier la persécution des esclaves hébreux. C’est pourquoi Dieu ordonne à Moïse de menacer l’Egypte d’une série de fléaux épouvantables si le pharaon persiste à refuser de se plier à la divine injonction : « Laisse partir mon peuple ! » (Ex 7,16). Le pharaon refuse de plier. Le Nil se change en sang. Des nuées de grenouilles, de moustiques et de taon tombent sur tout le pays. Une épizootie mystérieuse décime les troupeaux égyptiens. Des ulcères et des pustules crèvent la peau des gens et des bêtes qui ont survécu. La grêle s’abat sur la contrée et détruit les récoltes. Obstiné, le pharaon ne cède toujours pas. Des nuées de sauterelles dévorent le peu qui reste des récoltes et les ténèbres assombrissent tout le pays d’Egypte. Enfin, intervient la plaie la plus terrible de toutes : la mort des premiers-nés, ceux des hommes comme ceux du bétail, sur toute la terre du Nil.

Pour protéger les premiers-nés israélites, Dieu ordonne à Moïse et à Aaron de préparer la congrégation d’Israël par l’offrande spéciale de moutons ou de chèvres dont le sang devra être répandu sur le seuil des maisons israélites de façon que Dieu les épargne la nuit où il frappera les enfants égyptiens. Il donne aussi l’ordre de préparer des provisions de pain azyme en vue d’un départ précipité. Quand le pharaon découvre la perte terrible occasionnée par le dixième fléau, la mort de tous les premiers-nés, y compris les siens, il s’avoue vaincu et supplie les Israélites de quitter le pays avec leurs troupeaux.

V.            La sortie d’Egypte (Exode 12,37 à 15,21)

C’est ainsi que la multitude d’Israël, « au nombre de près de six cent mille hommes de pied, sans compter leur famille » (Ex 12,37), abandonne les villes de la région orientale du delta et se dirige vers les étendues désertiques du Sinaï. « Lorsque Pharaon eut laissé partir le peuple, Dieu ne lui fit pas prendre la route du pays des Philistins, bien qu’elle fût plus proche, car Dieu s’était dit qu’à la vue des combats le peuple pourrait se repentir et retourner en Egypte. Dieu fit donc faire au peuple un détour par la route du désert de la mer des Roseaux » (Ex 13,17-18). Mais le pharaon regrette soudain sa décision et envoie une force armée de « six cents des meilleurs chars et tous les chars d’Egypte » à la poursuite des Israélites. La mer Rouge se divise en deux pour permettre aux Hébreux de passer à pied sec sur la rive opposée du Sinaï. A peine l’ont-ils franchie que les eaux se referment sur les poursuivants égyptiens, miracle inoubliable que commémore le Chant de victoire (Ex 15,1-18).

VI.           En chemin vers la « montagne de Dieu » (Exode 15,22 à 18)

Sous la conduite de Moïse, la foule des Israélites accomplit un interminable périple à travers le désert. Ils suivent une route à l’itinéraire soigneusement répertorié, qui précise les noms de lieux où ils ont souffert de la soif, de la faim, où ils ont exprimé leur mécontentement, où ils ont été consolés, nourris et abreuvés, grâce à l’intercession de Moïse auprès de Dieu. Ils atteignent finalement la « montagne de Dieu », où Moïse a déjà reçu sa première révélation.

VII.          L’alliance (Exode 19 à 40)

Le peuple se rassemble au pied du mont, tandis que Moïse grimpe au sommet pour y recevoir la Loi destinée à régir l’existence des Israélites nouvellement libérés. La réunion est gâchée par les Israélites, qui se sont mis à adorer le Veau d’or pendant que Moïse était occupé au sommet du mont. De colère, Moïse brise le premier exemplaire des Tables de la Loi. En dépit de cet incident, Dieu s’en remet à Moïse pour communiquer à son peuple les dix commandements, ainsi qu’une législation très complexe sur tout ce qui touche au culte, à la pureté rituelle et à la nourriture. L’Arche d’alliance qui renferme les Tables de la Loi servira dorénavant d’étendard de bataille ; symbole national le plus sacré, elle accompagnera les Israélites tout au long de leur périple.

VIII.        Premier essai de pénétration en Canaan (Nombres)

De leur campement dans le désert de Parân, les Israélites envoient des espions pour collecter des informations sur les peuples de Canaan (Nb 13). A leur retour, ces derniers font un rapport tellement impressionnant sur les forces cananéennes et la dimension formidable des remparts qui protègent leurs cités que les Israélites perdent courage. Ils se rebellent contre Moïse, allant jusqu'à le supplier de les ramener en Egypte où, au moins, leur sécurité physique est garantie. En voyant cela, Dieu décrète que la génération qui a connu l'esclavage en Egypte ne vivra pas pour jouir de l'héritage de la Terre promise, et devra poursuivre son périple dans le désert pendant encore quarante ans. Aussi les Israélites n'entreront-ils pas dans Canaan directement, mais par un itinéraire détourné, passant par Cadès-Barnéa, puis par l'Araba, puis à travers les terres d'Edom et de Moab, pour aboutir à l'est de la mer Morte.

IX.           Derniers discours et mort de Moïse (Deutéronome)

L'acte final de l'Exode prend place dans les plaines de Moab, en Transjordanie, en vue de la Terre promise. Moïse, qui a atteint un âge fort avancé, révèle aux Israélites les termes définitifs de la Loi qu'ils devront observer s'ils veulent hériter de Canaan. Cette seconde version de la Loi, le Deutéronome, (du grec "deuteronomos", signifie "deuxième loi") réitère les dangers mortels de l'idolâtrie, établit le calendrier des fêtes, énumère toute une série de législations sociales, et ordonne que, une fois la conquête accomplie, le Dieu d'Israël ne soit plus vénéré que dans un sanctuaire unique, "au lieu choisit par Yahvé ton Dieu pour y faire habiter ton nom" (Dt 26,2). Comme il fait partie de la génération qui a subi l'amère servitude égyptienne, lui aussi est condamné à mourir sans poser le pied sur la Terre promise.  Après avoir imposé les mains sur Josué, fils de Nûn, pour qu'il commande aux Israélites durant leur brève campagne de conquête, le vieux Moïse, âgé de cent vingt ans, monte au sommet du mont Nébo pour y rendre l'âme. Ainsi s'achève la transition de famille à nation. Cette dernière n'a plus qu'à relever son défi le plus périlleux: accomplir le destin que Dieu lui a réservé.
[In La Bible dévoilée, Israël Finkelstein & Neil Asher Silberman, p. 84 et 86 à 90 – filio127histoire]


Moïse a-t-il existé et a-t-il inventé le monothéisme ?

Ce que dit la Bible
Pour la Bible, la question ne se pose pas. Moïse est appelé par Yahvé pour lui annoncer qu'il est le seul dieu qu'Israël doit vénérer. Les auteurs bibliques ne connaissent pas le concept abstrait de monothéisme.
Ce que dit l'historien
L'historicité de Moïse est difficile à saisir. Son nom est d'origine égyptienne, il a parfois été identifié à de hauts fonctionnaires d'origine sémite. S'il a existé, il n'a pas inventé le monothéisme : celui-ci ne voit le jour qu'au VIe siècle avant notre ère.
[Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]

À quelle période se situe la sortie d'Égypte, si elle a eu lieu ?

Ce que dit la Bible
La Bible ne précise pas le nom du pharaon sous lequel a lieu cet événement. Elle donne le chiffre de 600 000 hommes adultes qui auraient traversé la mer des Joncs en une nuit. Elle mentionne la ville de Pithom que les Hébreux ont dû construire (Exode 1, 11), un nom de ville attesté à partir du VIIIe siècle avant notre ère.
Ce que dit l'historien
On a voulu situer l'exode sous Ramsès II (vers 1220 avant notre ère), mais il n'existe aucune preuve d'un « grand exode » des Hébreux vers la Palestine. 600 000 mâles adultes avec leurs familles représentent plus que la population de l'Égypte à l'époque. La Bible se base sur le souvenir de plusieurs « escapades » de groupes sémitiques hors d'Égypte.
[Publié le 1 novembre 2008 - Le Monde des Religions n°32]


La légende de Sargon [Moïse, Thomas Römer. Gallimard, 2002]
« Sargon, le roi puissant, le roi d'Akkad, je le suis. Ma mère était une prêtresse, mon père, je ne le connaissais pas... Ma mère, la prêtresse, me conçut en secret, elle m'enfanta. Elle me mit dans une corbeille de roseau avec de l'asphalte, elle ferma le couvercle. Elle me jeta dans la rivière qui ne m'engloutit pas. Le fleuve me porta et m'emmena vers Akki, le puiseur d'eau. Akki, le puiseur d'eau, me sortit comme il trempait son vase. Akki, le puiseur d'eau, me prit comme son fils et m'éleva. Il me plaça comme son jardinier. Durant mon jardinage, Ishtar m'aima. »


Avec ses roches déchiquetées, son paysage à couper le souffle, ses flancs escarpés, le mont Sinaï lui va comme un gant. Lui ? Moïse, qui a reçu ici même les Tables de la Loi, au sommet de la montagne rouge, portant le feu en elle, de l'aurore au crépuscule. Un décor incandescent de Genèse qui impose le silence et qui engendre l'évidence : au début était le Verbe, et juste après Moïse, tant la figure du personnage, prophète des trois religions du Livre, domine ces lieux. A perte de vue, des collines et d'autres monts, quelques villages et, en contrebas, baigné par une lumière douce qui dut caresser aussi le premier jour, le monastère de Sainte-Catherine, garant du protectorat ancestral sur ces lieux bibliques.
L'ennui, c'est que le mont Sinaï n'est peut-être pas le bon endroit. Le berceau de la révélation serait ailleurs, davantage au nord, plus proche des points d'eau et de l'itinéraire des antiques caravanes. C'est du moins ce qu'affirment maints chercheurs, chrétiens et juifs. Que le mont Sinaï, le djebel Moussa des musulmans, soit le lieu historique de la révélation ou non, la polémique souligne en tout cas la force du personnage. Moïse. Une épopée fabuleuse, celle d'un héros magnifique et magnifié. A la fois tribun biblique incomparable, contestataire hors pair, symbole de la révolte, roi législateur, prophète-messager qui sut être faucon et colombe, voyageur solitaire et guide de tout un peuple...
Dans le salon du monastère Sainte-Catherine, bâti en 527 après Jésus-Christ par les envoyés de l'empereur Justinien de Byzance, et aux mains de 23 moines grecs orthodoxes, le père Nilos veut bien admettre qu'il y ait différentes thèses en présence, mais lui n'a qu'une certitude : son monastère est bien construit sur les contreforts du mont mythique. Il fait confiance à la tradition. C'est là-haut, au-delà d'un escalier de plusieurs centaines de marches taillées dans la roche, à plus de 2000 mètres d'altitude, que Moïse aurait reçu les Dix Commandements, au terme d'un isolement de quarante jours et quarante nuits. Et c'est ici que demeure le buisson ardent sur lequel veille jalousement le père Michaël, originaire de Crète, chargé d'arroser toutes les deux semaines l'arbuste vénéré. Tel était d'ailleurs le premier nom du couvent, « monastère du Buisson-Ardent et de la Mère de Dieu », qui rend un hommage quotidien à Moïse.
Nouveau-né emmené par les eaux du Nil : ce commencement-là avait de quoi forger un sacré destin. Arrivé en Egypte pour fuir une disette en pays de Canaan, le peuple d'Israël connaît très vite l'oppression. En butte aux pharaons, il subit la corvée jusqu'au martyre. Méprisants envers ces clans de gueux, les souverains, dépositaires des dieux sur terre, vont jusqu'à ordonner le massacre des nouveau-nés mâles. Un bambin est alors caché par sa mère, de la tribu des Lévites, puis déposé dans un couffin sur le Nil. L'enfant est sauvé par une princesse égyptienne, en fait la fille du pharaon, qui l'adopte. Devenu homme, Moïse, apercevant un lieutenant du souverain frapper un esclave hébreu, saisit le spadassin et le tue. Les siens, sans pitié, le dénoncent, et Moïse fuit sous une double menace, celle des israélites et celle du pharaon. L'épopée est née dans le limon du Nil, elle continue sous le signe de la trahison.
Réfugié au pays de Madian, dans le Sinaï, Moïse devenu pâtre découvre un buisson en feu : le buisson ardent, le signe de Dieu. Une voix lui annonce alors qu'il doit se mettre en route pour chercher son peuple, captif des Egyptiens. Ce qu'il fait, manquant d'être tué par Dieu en route. Devant le pharaon, Moïse implore la libération des Hébreux, le souverain refuse. Alors les dix plaies d'Egypte s'abattent sur le pays du Nil : l'eau du fleuve se transforme en sang ; les grenouilles s'abattent sur le pays ; les insectes envahissent l'Egypte ; les bêtes féroces pullulent ; les épidémies frappent les foyers ; les hommes subissent le calvaire de l'ulcère et autres châtiments divins. Puis, ce sont la grêle, les sauterelles, les ténèbres. La dernière punition est décisive : les nouveau-nés mâles égyptiens meurent, le pharaon est contraint de libérer le peuple d'Israël.
Mais il reprend sa parole et lance son armée à la poursuite des fuyards, acculés devant la mer Rouge. Alors, Moïse reçoit un appui divin et de son bâton ouvre la mer Rouge, laquelle se referme plus tard sur les cohortes des poursuivants, engloutis par les flots. Quand Moïse et son peuple parviennent au pied du mont Sinaï, Dieu lui apparaît pour remettre les Dix Commandements. Subjugué, Moïse est désormais nanti d'une mission céleste. Il est l'homme « que Yahvé a connu face à face » . Mais son peuple est rétif à la parole divine. Dès que Moïse a le dos tourné, les Israélites concoctent la représentation d'un dieu, le veau d'or. Lorsqu'il redescend de ses hauteurs, Moïse aperçoit l'idole et, ivre de colère, brise la statue. Sa tribu, les Lévites, scelle dans le sang le courroux patriarcal. C'est un carnage, au prix de 3 000 morts.
De Moïse, il est vrai, prophète du judaïsme, du christianisme, de l'islam, on a tout dit. Qu'il fut un pharaon égyptien en exil, répondant du nom d'Amenmès, fils de Séthi II, selon l'égyptologue berlinois Rolf Krauss. Qu'il fut l'inventeur du monothéisme. Qu'il fut, encore, le disciple du roi Akhenaton et qu'il convertit à sa religion le peuple hébreu - thèse de Freud dans « Moïse et le monothéisme », violemment critiquée lors de sa parution, en 1939. Comme le suggère Daniel Jeremy Silver, auteur d'une biographie de Moïse, il n'existe que peu d'éléments historiques en dehors de la Bible permettant de corroborer les épisodes de la vie de Moïse et l'exode des Hébreux hors d'Egypte. Les recherches archéologiques ont permis d'affiner cette saga, et d'abord le chapitre au sommet de la montagne.
Pour l'archéologue italien Emmanuel Anati, qui dirige le Centre des études préhistoriques à Capo di Ponte, cela ne fait aucun doute : n'en déplaise aux moines gardiens du temple de Sainte-Catherine, le vrai mont de Moïse est... en Israël, dans le désert du Néguev. Voilà dix-neuf ans que le chercheur italien sonde cette zone. Sa découverte ? Avoir repéré - progressivement - le vrai lieu de la révélation, Har Karkom. Une centaine de sanctuaires sont parsemés sur ce relief tourmenté, dont le plus ancien date de quarante mille ans. Or toute la thèse d'Anati se fonde sur une triple approche : l'exégèse des textes de l'Ancien Testament, la topographie et les trouvailles archéologiques.
Les textes, tout d'abord : dans les références du Pentateuque - les cinq premiers livres de la Bible, la Torah des juifs -, aucune ne laisse penser que le mont Sinaï se situe au sud de la péninsule. Au contraire, le mont sacré serait aux confins de la Terre promise. Or Har Karkom ne se situe qu'à 50 kilomètres de la frontière décrite par Josué.
Et la mer Rouge, dans tout ça ?
La topographie, ensuite. Anati a pris son bâton de pèlerin et a emprunté la sente de l'exode - celle qu'il croit être la bonne -, c'est-à-dire celle qui fend au nord du Sinaï égyptien. « J'ai recensé, assure-t-il, 16 des 22 sites mentionnés dans la Bible. Et l'un des puits sur la route, d'eau salée, se situait à proximité d'un point de bonne eau, à Mara, sur les rives de la mer Rouge, comme dans la Bible, quand Moïse a sauvé les siens en passant de l'un à l'autre. »
Les fouilles, enfin : l'archéologue, auteur d'« Aux origines de l'art, 50 000 ans d'art préhistorique et tribal » (Fayard), a découvert avec son équipe, au pied de « sa » montagne, douze pierres sur un promontoire rocheux, comme pour rappeler le lieu où Moïse bâtit un autel avec une douzaine de cailloux afin de symboliser les douze tribus d'Israël. « Ce petit monument a peut-être été érigé après la mort de Moïse, tempère Anati, mais cela signifie au moins que la tradition situait là le vrai mont Sinaï. »
Et la mer Rouge, dans tout ça ? Anati estime qu'il s'agit en fait de la mer des Roseaux, et non de la mer Rouge, à cause d'une erreur de traduction de l'hébreu. Cette mer des Roseaux serait en fait un lac intérieur, le Bardawil, non loin de la Méditerranée, entre Suez et Palestine, « trois sites justement mentionnés par la Bible » , exulte Anati. D'autres chercheurs et exégètes estiment qu'il pourrait s'agir des lacs Amer, entre Méditerranée et mer Rouge, franchis par un gué praticable à certaines saisons.
Bref, la petite révolution de l'archéologue, loin de contredire la Bible, ne fait que l'enrichir. Et s'oppose d'abord à l'école minimaliste développée par des chercheurs israéliens - Anati les connaît pour avoir enseigné à Tel-Aviv - et suivie par des homologues allemands et américains, qui estiment que la Bible ne comporte que peu d'éléments historiques. A écouter Anati, on sort convaincu qu'elle en regorge plus que prévu. En tout cas, on sait que les récits bibliques de Moïse ont été rédigés aux environs du VIe siècle avant J.-C., après la destruction de Jérusalem, afin que les meneurs du peuple juif en exil à Babylone puissent supporter l'asservissement. On peut s'interroger sur la validité historique de Moïse. Mais reste sa charge symbolique, sa figure représentative qui est identitaire car forgeant la religion.
Qu'importent les polémiques ! Demeure le personnage qui a inspiré tant de récits, de mythes, d'épopées - et jusqu'au personnage de Néo dans « Matrix ». La Bible a, pour celui qui a vu Yahvé, une phrase magnifique, quand il descend du mont Sinaï : « Moïse ne savait pas que la peau de son visage rayonnait d'avoir parlé avec Lui » (Exode, 34). L'éblouissement, l'élévation de l'âme, après les épreuves, la mort, les combats. Le libérateur est d'abord un homme, le prophète appartient au domaine du spirituel. Chaleureux et courroucé, quitte à briser les Tables pour vilipender le culte du veau d'or. Et c'est cette double image de lumière et de colère qui traversera les siècles, l'image hautement épique d'un homme aux mille visages qui a tant nourri la culture occidentale.
 [Olivier Weber, envoyé spécial au Mont Sinaï pour Le Point 1631-1632]

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DECRYPTAGE
Le passage de la mer Rouge (Exode 14, 19-23, 26-27, 29, 31)

Nul texte ne mérite autant le nom de " fondateur ". Il évoque un épisode clé de l’histoire du peuple d’Israël, la justification de l’éthique juive. Côté chrétien, on y a vu la figure de la résurrection et du baptême. Mais, par-delà l’aspect religieux, il parle à quiconque veut se libérer ou se délivrer intérieurement.

1. Une lecture juive

" C’est parce que les enfants d’Israël se disposèrent face à la mer Rouge selon l’ordre des douze tribus afin de préserver l’héritage des enfants de Jacob que Dieu suscita le miracle et les fit traverser la mer à pied sec. " (Midrash (1) Yalkout reouvéni sur Exode 14).

Le miracle de la mer Rouge est là pour rappeler que les tribus d’Israël sont indissociables.

On aurait pu penser que cette partition du peuple en douze tribus ait quelque peu perdu de son sens ou de son intérêt avec le temps, que les particularismes des pères fondateurs de la nation se soient estompés, progressivement, comme tous les particularismes, suivant en cela une pente naturelle. Et, sans doute, effectivement, au moment de quitter définitivement l’Egypte après des générations de servitude et d’assimilation, cette constitution du peuple en douze " familles " a-t-elle perdu de sa force originelle.

Or la Torah réagit avec vigueur contre une telle évolution. Tout au long du chapitre 14 de l’Exode, le Midrash revient avec régularité sur cette formelle exigence : " C’est selon les tribus de vos pères que vous bénéficierez de l’ouverture de la mer Rouge et que vous hériterez de la terre d’Israël. " Les dernières lignes du Midrash résonnent encore de cette préoccupation : " Chacun des enfants d’Israël demeura attaché à l’héritage de ses pères et se rassembla devant la mer Rouge selon l’ordre des tribus. " Lorsque la Bible répète à l’envi " qu’aucun héritage chez les enfants d’Israël ne sera transporté d’une tribu à une autre " (Nombres 36, 7), elle témoigne sans doute d’un souci qui dépasse largement celui de la préservation du patrimoine de chaque tribu, du maintien de chacune dans les limites qui lui auront été imparties.

C’est aussi de la persistance du caractère particulier de chaque tribu qu’il s’agit là. Le patrimoine spécifique de chacune doit trouver à s’exprimer encore dans l’enracinement sur une terre, dans la confrontation aux problèmes politiques. Epreuve décisive.

Mais le souci de la Torah ne peut s’envisager comme une pure et simple volonté d’exacerbation des différences, qui ouvrirait vite le champ à l’émergence de petits nationalismes tatillons et jaloux, à vocation éventuellement hégémonique, qui risquerait de compromettre gravement toute idée d’unité.

Elle désire, en fait, par la persistance de la notion de tribu, promouvoir une conception la plus aboutie et la plus exigeante qui soit de l’unité d’un peuple, mais une unité nationale qui ne soit pas une unité de façade. Celle d’un peuple qui soit un – en ceci que chaque individu y soit unique et irremplaçable – et arrive à s’intégrer à la dynamique collective tout en donnant pleinement sens à sa vie. Or ceci est loin d’aller de soi dans la pratique quotidienne.

Pour qu’il devienne possible de se situer et d’évoluer dans une aire médiane, entre un individualisme exacerbé et sans partage qui ne permet à aucun projet collectif d’aboutir et un nationalisme exacerbé qui fait fi de tout particularisme, soumettant les individus, sans contrepartie, à la raison d’Etat. Les douze fils de Jacob représentent douze modalités différentes de vivre la Loi. Les douze tribus constituent la passerelle obligée entre l’individu et la nation. Mais ces figures pour être véritablement opérantes ne peuvent rester références livresques, modèles " mythiques ". Elles doivent continuer à s’incarner et à évoluer dans le temps. Car il ne s’est jamais agi de toute façon de reproduire et de perpétuer dans les tribus les caractéristiques propres des pères de ces dernières, telles quelles, sans nuances. Ces pères incarnent chacun des tendances, un style qui doit être infléchi progressivement jusqu’à être porté à un certain accomplissement dans son expression, au niveau du groupe, attaché à sa terre.

Chaque tribu aura à cœur de s’accomplir dans son " style " propre, parachevant aussi l’œuvre des pères, assumant jusqu’au bout son mode d’existence spécifique. Assurant ainsi la transmission des valeurs patriarcales sous douze modes principaux qui doivent trouver à se conjuguer dans l’histoire, seule condition d’une perpétuation de l’héritage paternel dans son intégralité.

Ainsi, au-delà de la seule exigence de coexistence pacifique, de respect mutuel dans la différence, on voit se profiler la nécessité de viser à une complémentarité pleinement acceptée, pleinement efficace, condition d’accès à la véritable unité.

C’est ce qu’on voit s’ébaucher déjà chez les fils de Jacob. Des associations s’esquissent, bonnes ou mauvaises. Siméon et Lévi, "couple maudit " que Jacob voulait briser à tout prix (Genèse 49, 5-7). Issa’har et Zabulon dont l’association fructueuse se poursuivra de manière exemplaire.

Dans le livre des Nombres, de nouveaux regroupements se font. Dans le camp d’Israël (chap. 2), les tribus sont subtilement disposées par groupe de trois autour du Tabernacle. Par cet " arrangement-là ", un sommet est atteint. Les fondements de l’unité du peuple sont valablement posés, la présence divine peut résider en son sein.

Mais cette unité doit encore s’éprouver dans l’enracinement dans une terre. Là, il faudra plus que jamais déjouer les tentations nationalistes, laisser place à la diversité, dans l’unité. C’est pour cette raison que la Torah tient à ce que soit préservé ce regroupement par tribus. Et que le Midrash en souligne l’importance dès le passage miraculeux de la mer Rouge, acte fondateur de l’histoire d’Israël.

(1) Midrash : commentaire homilétique de la Bible

[Gilles Bernheim, grand rabbin de la synagogue de la Victoire, à Paris, et directeur du département Torah et Société du Consistoire de Paris- Publié le 1 mars 2004 - Le Monde des Religions n°4]

2. Une lecture chrétienne

Par le passage de la mer Rouge, les Hébreux préparent la voie à ceux qui viendront après eux.

Dans la liturgie de l’Eglise catholique, l’évocation du passage de la mer donne le coup d’envoi des célébrations pascales. Lors de la veillée du samedi soir, les fidèles se regroupent sur le parvis de l’église, allument le cierge pascal et l’introduisent dans l’église. Dans la pénombre, à la lueur des cierges, s’élève le chant de l’Exultet. Dans ce vieil hymne, dont certains éléments remontent jusqu’à Ambroise de Milan, on célèbre " la nuit où tu as tiré d’Egypte les enfants d’Israël, nos pères, et leur as fait passer la mer Rouge à pied sec. C’est la nuit où le feu d’une colonne lumineuse repoussait les ténèbres du péché (...) Voici la nuit où le Christ, brisant les liens de la mort, s’est relevé, victorieux, des enfers (...) Ô nuit de vrai bonheur, nuit où le ciel s’unit à la terre, où l’homme rencontre Dieu. "

L’assemblée écoute et médite une série de textes bibliques : le poème de la création, la ligature d’Isaac, le passage de la mer, suivi du Cantique de Moïse.

L’Exultet ainsi que la sélection de texte s’inspire du poème juif des quatre nuits qui marquent le monde : création, Abraham, Pâque, venue du Messie (Targoum Neofiti Exode 12,42). Après quelques autres lectures vient la liturgie baptismale. Le prêtre bénit l’eau : " Aux enfants d’Abraham, tu as fait passer la mer Rouge à pied sec, pour que le peuple d’Israël, libéré de la servitude, préfigure le peuple des baptisés (...) que vienne sur cette eau la puissance de l’Esprit saint, afin que tout homme qui sera baptisé, enseveli dans la mort avec le Christ, ressuscite avec le Christ pour la vie. "

La Pâque chrétienne célèbre la résurrection du Christ, mais, comme on peut le constater, se situe également en continuité avec la Pâque juive. On y célèbre l’action de Dieu qui fait passer la mer Rouge à pied sec à nos pères et qui fait passer Jésus de la mort à la vie. Le passage de la mer est une image de la mort-résurrection de Jésus et une image du baptême. Jésus a été plongé dans la mort pour renaître à la vie. Le baptisé est plongé dans les eaux du baptême pour renaître à une vie nouvelle. " Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions, nous aussi, une vie nouvelle ", écrit Paul dans sa Lettre aux Romains (6, 4)

Le passage de la mer est l’objet d’une lecture typologique. Cela signifie que les événements racontés dans la Bible servent d’exemple aux générations ultérieures et qu’elles sont des images de ce qui se réalisera en plénitude en Jésus-Christ. Un passage de sa Lettre aux Corinthiens illustre bien ce type d’exégèse. Paul apprend que certains Corinthiens sont gonflés d’orgueil. Ils s’imaginent que, parce qu’ils sont baptisés, ils peuvent tout se permettre y compris manger de la viande offerte aux idoles au risque de scandaliser les plus faibles. Paul leur rappelle que le salut n’est pas acquis une fois pour toutes. Pour preuve, ce qui s’est passé lors de la sortie d’Egypte : " Nos ancêtres ont tous été sous la protection de la colonne de nuée, et tous ont passé la mer Rouge. Tous, ils ont été pour ainsi dire baptisés en Moïse, dans la nuée et dans la mer (...). Cependant, la plupart n’ont fait que déplaire à Dieu, et ils sont tombés au désert." (10,1-2, 5)

" Baptisés en Moïse. " L’expression est étonnante. Elle signifie que Moïse est une figure du Christ. La colonne de nuée – colonne de nuée le jour pour leur ouvrir la route, colonne de feu la nuit, pour les éclairer, selon Exode 13,21 qui symbolise la présence de Dieu – et le passage de la mer sont des figures du baptême.

Dans son sermon pour l’Epiphanie, saint Maxime de Turin (³ 415) commente : " La colonne de feu s’est avancée la première à travers la mer Rouge pour que les fils d’Israël marchent sur ses traces avec intrépidité. Elle a traversé les eaux en premier pour préparer la voie à ceux qui viendraient après elle. Ce fut là, dit l’Apôtre, un mystère préfigurant le baptême. Oui, ce fut comme un baptême, lorsque la nuée recouvrait les hommes, et que l’eau les portait. D’une façon plus populaire, les negro-spirituals ont repris cette idée, en associant le passage de la mer et le baptême.

Terminons avec le diacre Ephrem (IVe siècle). Pour montrer la nouveauté apportée par le Christ, il associe dans la même joie pascale le réveil de la nature au printemps, le passage de la mer et la résurrection de Jésus. Voici un court extrait : " Au mois de Nisan, quand les fleurs emprisonnées sortirent de leurs boutons, les enfants à leur tour sortirent de leur chambre. C’était fête ; ils jubilèrent ensemble pour leur Beau Seigneur, les enfants et les fleurs (...) Au mois de Nisan, le mois exubérant qui engendre les chants, les enfants donnèrent leur voix, sans plus avoir de crainte (...) Avec l’agneau pascal, les enfants purent sortir et, comme des agneaux hors de l’enclos, ils bondirent en liberté. " (De Azymis XI).

Pour en savoir plus : L’Exode. Ses relectures (Concilium, n°209) ; La Pâque et le passage de la mer dans les lectures juives, chrétiennes et musulmanes. Exode 12-14 (Cahiers Evangile Suppléments, n°92).

[Joseph Stricher, prêtre du diocèse de Metz et directeur du Service biblique Evangile et Vie (SBEV) - Publié le 1 mars 2004 - Le Monde des Religions n°4]

3. Une lecture psy

La délivrance du peuple hébreu parle à chacun de la sienne : l’être humain n’a pas vocation à rester sous dépendance d’autrui.
" Quitter le lien de dépendance n’est pas évident. Quand j’y pense, un sentiment d’insécurité me submerge et me paralyse. Pourtant, ces derniers jours, une image s’est imposée. Je marchais et les eaux s’ouvraient devant moi. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’avancer, seule. Alors le tracé se faisait, le sillon se creusait, les parois s’écartaient sur mon passage... Au-delà de la peur, je perçois une puissance qui me dépasse et me porte. " Marianne envisage de mettre un terme à sa relation trop étouffante avec son compagnon. Mais la décision lui est difficile à prendre. A-t-elle conscience que ses paroles renvoient à un récit de la Bible, l’Exode, et particulièrement au " passage de la mer des roseaux "?

Les Hébreux cherchent, sous la conduite de Moshé, à échapper à la domination égyptienne. Devant le danger, l’effroi les saisit. Mais, par la grâce du dieu libérateur capable de fendre les eaux devant eux, ils parviennent à sortir de captivité. Cette histoire d’une délivrance parle à chacun de sa destinée. Car l’être humain n’a pas pour vocation de rester sous dépendance d’autrui. Il est appelé à naître à sa véritable identité.

L’accouchement est un combat terrible entre les forces qui poussent vers l’avant et les besoins sécuritaires qui conduisent à se replier, quitte à accepter l’aliénation. Cette violence s’exprime en images évocatrices : face au pharaon, expression même du pouvoir qui tient en esclavage, les enfants d’Israël sont tétanisés. " Il nous plaît de servir les Egyptiens ! Mieux vaut pour nous les servir que de mourir dans le désert ! ", s’écrient-ils, désespérés. On peut les penser lâches. Mais combien de petites ou grandes compromissions ne sommes-nous pas prêts à faire pour échapper au risque de la solitude et au sentiment d’insécurité qui l’accompagne ?
Malgré la haute opinion que l’être humain a souvent de lui-même, il lui est plus facile de rester sous la dépendance d’un autre plutôt que de s’en démarquer. Des expériences scientifiques ont fait apparaître sa propension à s’adapter à ce qu’une autorité lui demande. Cette aliénation, dont la plupart du temps il n’a pas conscience, lui vient de sa peur profonde de se retrouver seul, sans le secours d’une figure parentale, essentiellement maternelle, pour le protéger.

L’épopée vécue par le peuple hébreu raconte comment, malgré cette angoisse première, chacun d’entre nous est appelé à suivre un chemin de libération. Il y est poussé par la vie même, par les forces de croissance en lui qui l’incitent à quitter le connu pour se propulser en avant, dans l’inconnu. Et s’il peut s’y engager, c’est parce qu’il y a une instance séparatrice, enracinée dans l’expérience de la présence paternelle face au " Tout " de l’univers matriciel. Les limites sont mises. La colonne de nuée s’interpose entre Israël et l’armée de pharaon. Le pouvoir phallique, symbolisé par le bâton levé de Moshé, fend les eaux. Plus forte que la peur existentielle, une puissance libératrice s’exprime, qui, en donnant sa loi d’altérité, permet le dégagement et l’advenue à soi. Tout ce qui reste de l’attitude infantile de dépendance va être emportée par les flots. L’être humain, désormais dégagé de l’emprise matricielle, peut marcher selon son désir propre. Ainsi en est-il de sa destinée quand il sait répondre avec confiance, par delà les angoisses viscérales, à l’appel à être qui monte du fond de lui.

[Marie Romanens, psychanalyste - Publié le 1 mars 2004 - Le Monde des Religions n°4]


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Références


Géographie
. D’après le géographe Jean-Pierre Pinot, la mer Rouge semble devoir son nom à la prolifération épisodique d’une algue bleue... qui vire au rouge à sa mort. Des récifs coralliens sont présents au long de presque toutes les côtes ; ils sont particulièrement développés au Sud, où ils rendent la navigation dangereuse (voir Rouge (Mer) de l’Encyclopædia Universalis).

Histoire. Dans les annales égyptiennes, il n’est fait aucune mention de la traversée de la mer Rouge évoquée par la Bible. Certains en déduisent qu’elle n’a pas de fondement historique. " D’autres avancent qu’il est peu raisonnable de penser qu’un peuple ait délibérément choisi l’esclavage comme récit des origines ; si cette tradition existe, c’est qu’elle est véridique. " (Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Elie Barnavi, Atlas-Hachette, 1992). Deux choses paraissent certaines : les événements rapportés par l’Exode " n’ont eu qu’une portée modeste " du point de vue de l’histoire égyptienne (Anne-Marie Pelletier dans Lectures bibliques, aux sources de la culture occidentale, Nathan-Cerf, 1995). Et, s’il y a eu sortie d’Egypte pour le peuple d’Israël, elle s’est effectuée avant la fin du XIIIe siècle avant notre ère.

Pâque. Ce texte constitue la "référence majeure de la mémoire biblique " (Anne-Marie Pelletier). L’événement, rappelé chaque jour par la liturgie juive, donne sa signification à la fête de la Pâque, qui célèbre la délivrance d’Israël de l’asservissement à l’Egypte.

Liturgie. La libération d’Israël a une contrepartie : la mort des premiers-nés égyptiens. Elle garde donc, écrit Anne-Marie Pelletier, " la saveur amère d’un drame ". C’est pourquoi la liturgie juive de la Pâque prévoit de retirer quelque chose de la coupe rituelle de la joie, en souvenir des morts égyptiens.

Musique. A Gioacchino Antonio Rossini, le compositeur italien auteur du Barbier de Séville, on doit l’opéra Moïse en Egypte (deux versions, en1818 et 1827), qui évoque le passage de la mer Rouge.

Littérature. L’écrivain Théophile Gautier (1811-1872) rêva d’Egypte toute sa vie. Il eut l’opportunité d’accompagner l’impératrice Eugénie à l’inauguration du canal de Suez. Il rapporta du voyage la matière du Roman de la Momie (1857) qui donne à la traversée de la mer Rouge rapportée par l’Exode l’ampleur d’une épopée. L’ouvrage conte l’histoire des amours de la belle Egyptienne Tahoser avec un jeune Hébreu.

Dessin. Toujours dans la même veine romantique, le célèbre Gustave Doré (1632-1663) a consacré une série de gravures à l’épisode biblique. Un siècle plus tard, ce fut au tour de Marc Chagall de le représenter, mais dans un tout autre esprit. Voici comment Anne-Marie Pelletier résume ce tableau que nous reproduisons : " On y voit le roi David et le Crucifié encadrant l’ange qui ouvre le chemin. Moïse étend la main sur les eaux, au milieu desquelles se pressent la foule d’Israël et celle d’Egypte. " Puissance de l’évocation !


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Mont Nébo
Le tombeau de Moïse

Situé en Jordanie, le mont Nébo domine la Terre promise aux enfants d'Israël. Selon la Bible, le prophète Moïse s'y est rendu juste avant de mourir.
Depuis le Jourdain, il faut emprunter une route sinueuse qui grimpe vers le massif des Abarim. Aucune trace de civilisation ne jalonne le parcours hormis quelques moutons occupés à traquer les rares touffes de verdure. Puis, tranchant avec ce relief aride, surgit le mont Nébo, piqué de centaines de pins et d'oliviers. Nous sommes à 817 mètres d'altitude et une gentille brise balaye le site biblique.
Le mont Nébo marque la fin du voyage pour Moïse, dont l'existence est affirmée par une seule source historique, la Bible. Durant quarante ans d'errance dans le désert, depuis la sortie d'Égypte, raconte la Bible, il a présidé aux destinées des Hébreux, son peuple qui s'apprête à entrer en Terre promise. De ce sommet du massif des Abarim, le prophète embrasse du regard le pays de Canaan. « Et le seigneur lui montra tout le pays : le Galaad jusqu'à Dan, tout Nephtali, le pays d'Éphraïm et de Ménassé, tout le pays de Juda jusqu'à la mer Postérieure, le Néguev, la plaine, la ville de Jéricho, ville de palmiers, jusqu'à Tsoar » (Deutéronome, 34). Aujourd'hui, au sommet du mont Nébo, une table d'orientation permet de situer les lieux que le prophète a pu contempler il y a trente-trois siècles. Jéricho et ses palmiers sont bien là, juste en face, à une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau. Sur la gauche, on aperçoit le Jourdain qui se jette dans la mer Morte. Sur la droite, au nord, les monts de Samarie, la Cisjordanie, où s'encastrent Ramallah et Naplouse. Et au loin, vers l'horizon, on distingue les gratte-ciel de Jérusalem qui percent la brume. Hormis ces traces éparses de civilisation, le paysage n'est que désert brûlant.
« Voici le pays que j'ai promis à Abraham, Isaac et Jacob », dit l'Éternel à Moïse. Selon les commentaires rabbiniques, Dieu ne lui montre pas seulement la géographie d'Israël mais aussi son histoire. Du mont Nébo, Moïse aurait en effet vu défiler les événements que vivront toutes les générations jusqu'à la délivrance finale. Puis il meurt, sans avoir pourtant foulé la terre d'Israël. « Je te l'ai fait voir de tes yeux mais tu n'y entreras pas », l'avait prévenu le Seigneur. Une terrible sentence qui sanctionne un accès de colère du prophète, relaté dans le chapitre 20 du livre des Nombres. Arrivés dans le désert de Cîn, les Hébreux manquent d'eau et se rebellent contre leur guide. Ils lui reprochent de les avoir fait sortir d'Égypte pour les laisser mourir de soif dans le désert. Ulcérés devant tant d'ingratitude, Moïse et son frère Aaron se tournent vers Dieu. L'Éternel ordonne alors à son prophète de parler à un rocher afin d'en faire jaillir de l'eau. Mais au lieu de se contenter d'une parole, Moïse frappe rageusement le rocher à deux reprises en invectivant le peuple. Hommes et bêtes boiront mais Dieu reprochera à Moïse ce courroux. « Puisque vous n'avez pas eu confiance en moi pour me sanctifier aux yeux des enfants d'Israël, aussi ne conduirez-vous pas ce peuple dans le pays que je leur ai donné », dit-il aux deux frères.
Aaron meurt peu avant l'arrivée des Hébreux au mont Nébo. Sa tombe, dit la tradition, se trouve à une centaine de kilomètres plus au sud, non loin de Pétra. Moïse, lui, conduit son peuple jusqu'aux portes de la Terre promise, à quelques encablures du Jourdain qui sépare le pays de Moab de celui de Canaan. Il sait que l'Éternel ne reviendra pas sur sa décision. De fait, immédiatement après la description du panorama du mont Nébo, la Bible poursuit : « Là mourut Moïse, serviteur du Seigneur, dans le pays de Moab, sur l'ordre du Seigneur. » Puis suit cette précision troublante : « Il l'enterra dans la vallée. » L'exégèse classique considère que « Il » désigne Dieu, qui procéda lui-même à l'inhumation de son prophète. À quel endroit précisément ? Les Juifs s'interdisent de le savoir. La recherche de la sépulture de Moïse constitue même un grave péché. Le Talmud, dans le traité de Sota, raconte qu'un odieux gouvernement a envoyé un jour des émissaires pour localiser la tombe de Moïse. Quand ils montèrent sur le mont Nébo, le tombeau leur apparut en bas. Descendus, ils crurent le distinguer cette fois sur le sommet. Ils se partagèrent finalement en deux groupes. Mais ceux qui se trouvaient en bas juraient qu'il se trouvait en haut. Et ceux du haut le voyaient en bas. La Bible n'affirme-t-elle pas que « nul n'a connu son tombeau jusqu'à ce jour » ?
Les commentateurs bibliques se sont beaucoup interrogés sur les raisons d'un tel mystère alors même que le texte indique explicitement que Moïse s'est éteint sur le mont Nébo. Pour le Talmud, ce secret ne garantit rien de moins que la survie du peuple juif. Car Dieu savait que le Temple de Jérusalem allait un jour être détruit et les enfants d'Israël exilés. Grande aurait alors été la tentation de venir implorer la clémence divine sur la tombe de Moïse. L'intercession de ce juste parfait aurait forcé l'Éternel à obtempérer, à sauver le Temple. Et cette mansuétude aurait été fatale, estime le Talmud. Car Dieu a sacrifié le Temple afin d'expier les fautes du peuple juif. À défaut, il aurait dû détruire le peuple lui-même.
Une autre question interpelle les commentateurs de la Bible : comment expliquer l'extrême sévérité de la punition divine condamnant Moïse à se contenter du sublime panorama du mont Nébo ? À chaque étape de l'Exode, Moïse a amplement prouvé sa fidélité à Dieu et sa capacité à guider ce peuple à la nuque raide. « Il ne s'est plus levé en Israël de prophète tel quel Moïse », dit d'ailleurs le texte. Comment, pour un malheureux coup de bâton, l'Éternel peut-il le priver de la Terre promise ?
« Un prophète ne doit jamais désespérer de son peuple, rappelle Élihaou Atlhan, professeur d'histoire juive, spécialiste des lieux bibliques. Il a le devoir de faire preuve de patience et d'amour envers son prochain, d'où la gravité de sa faute. En outre, en faisant mourir Moïse, Dieu entend signifier au peuple que s'achève la période des miracles incessants. Après deux cents ans d'esclavage en Égypte, les Hébreux se sont désormais refait une santé. Descendus du mont Nébo et orphelins de Moïse, ils doivent surtout compter sur leurs propres forces pour conquérir le pays d'Israël. »
À la faveur de l'accord de paix signé avec la Jordanie en 1994, les Juifs d'Israël viennent de plus en plus nombreux au mont Nébo, attirés par la charge symbolique du lieu, et aussi par sa beauté. Les musulmans, qui reconnaissent en Moïse un des prophètes de l'islam, l'honorent de l'autre côté du Jourdain, près de Jéricho, dans le sanctuaire de nabi Moussa, le prophète Moïse.

Si les Juifs s'interdisent de chercher la tombe de Moïse, la chrétienté se passionne très tôt pour le mont Nébo. Dès la fin du IVe siècle, les Byzantins y érigent une petite église, bourgeon d'un vaste complexe religieux comprenant notamment une basilique à trois nefs. Au VIIe siècle, le mont Nébo constitue une étape prisée des pèlerins chrétiens en Terre sainte. Depuis 1933, sous la direction des Franciscains de Terre sainte, propriétaires des lieux, le mont Nébo fait l'objet de fouilles continuelles. Plusieurs bâtiments ont été mis au jour ainsi que des mosaïques de l'époque byzantine. Un petit monastère abrite franciscains et archéologues. Au lieu supposé de la tombe de Moïse, se dresse une grande croix autour de laquelle s'enroule le serpent d'airain. « C'est ici que Moïse a été déposé par les anges, puisque comme il est écrit, "aucun homme ne connaît sa sépulture" », explique, au IVe siècle, un des moines du mont Nébo à la pèlerine Égérie. En 2000, à l'occasion du jubilé, le pape Jean Paul II se rend au mont Nébo et y prononce ces mots : « Ici, sur les hauteurs du mont Nébo, je commence cette phase de mon pèlerinage jubilaire. Je pense à la grande figure de Moïse et à l'alliance que Dieu établit avec lui sur le mont Sinaï. Je rends grâce à Dieu pour le don ineffable de Jésus-Christ, qui scella la nouvelle alliance avec son propre sang et qui porta la Loi à son accomplissement. À Lui, qui est "l'Alpha et l'Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin" (Ap 22, 13), je dédie chaque pas de ce voyage sur la terre qui fut la sienne. »
[STEPHANE AMAR - Publié le 1 mars 2008 - Le Monde des Religions n°28]