Chapitre 1: Une saga de quatre générations


(Genèse 12 et suivants)



Au commencement était une famille qui bénéficiait d’une relation privilégiée avec Dieu. Au fil du temps, cette famille devint féconde et se multiplia, donnant naissance au peuple d’Israël. Ainsi débute la grande saga de la Bible. Abraham est le premier patriarche. Dieu lui promet une terre et une nombreuse descendance. La promesse divine se transmet de génération en génération, par l’intermédiaire du fils d’Abraham, Isaac, puis du fils de celui-ci, Jacob, connu également sous le nom d’Israël. A leur tour, les douze fils de Jacob deviendront les patriarches des douze tribus, mais c’est à Juda que sera accordé l’honneur insigne de régner sur les autres.

I.              D’Abram à Abraham : la promesse et l’alliance (Gn 12 à 25)

Abraham est l’archétype du patriarche et de l’homme de foi. Originaire d’Ur, en Mésopotamie méridionale, il vient s’installer avec sa famille à Harân, sur l’un des affluents du haut Euphrate. Là, Dieu lui apparaît et lui ordonne (Gn, 12,1-2) : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction. » Obéissant à l’injonction divine, Abram (c’est ainsi qu’il se nomme à l’époque) emmène avec lui son épouse, Saraï, son neveu, Lot, et se rend à Canaan. Il mène une vie pastorale, errant avec ses troupeaux dans les régions montagneuses du centre du pays ; il se déplace principalement entre Sichem, au nord, Béthel (près de Jérusalem) et Hébron, au sud ; ses pas le mènent parfois jusqu’au Néguev, à l’extrême sud du pays.

Dans son errance, Abram bâtit des autels à la gloire de Dieu dans de nombreux endroits ; il prend conscience, petit à petit, de la vraie nature de sa destinée. Dieu lui promet, à lui et à sa postérité, toute la terre « du fleuve d’Egypte jusqu’au grand fleuve, le fleuve Euphrate » (Gn 15,18). Pour confirmer qu’Abram est destiné à devenir le patriarche d’un grand peuple, Dieu change son nom en celui d’Abraham, « car je te fais père d’une multitude de nations » (Gn 17,5). Dieu change aussi le nom de Saraï, la femme d’ Abraham, en celui de Sara, pour bien marquer qu’elle a aussi changé de statut.

La famille d’Abraham engendre la totalité des peuples de la région. Pendant leur transhumance à travers le pays de Canaan, une querelle oppose les bergers d’Abraham à ceux de Lot. Pour éviter que le conflit s’envenime, Abraham et Lot décident de départager leurs territoires respectifs. Abraham et son peuple demeurent sur place, sur les hautes terres occidentales, tandis que Lot et sa famille émigrent vers l’orient, en direction de la vallée du Jourdain, et s’établissent à Sodome, près de la mer Morte. Les populations de Sodome et de la ville voisine, Gomorrhe, se révèlent fourbes et dépravées. Dieu fait donc pleuvoir sur elles le souffre et le feu, détruisant ainsi ces cités impies. Lot dirige alors ses pas en direction des collines orientales ; il sera l’ancêtre des Moabites et des Ammonites de Transjordanie. Abraham aussi sera à l’origine d’un certain nombre d’anciennes peuplades. Comme son épouse, Sara, âgée de quatre-vingt-dix ans, ne peut enfanter, Abraham prend une concubine, la servante égyptienne de Sara, Hagar, qui lui donne un fils du nom d’Ismaël ; il sera l’ancêtre des Arabes, qui peupleront les étendues désertiques méridionales.

C’est alors qu’intervient le moment crucial du récit biblique : Dieu promet à Abraham que Sara lui donnera un fils. Elle enfantera Isaac. L’un des épisodes les plus tragiques de la Bible raconte alors comment Dieu, pour éprouver la foi d’Abraham, lui ordonne de sacrifier son fils unique, Isaac, au sommet d’un mont dans la région de Moriah. Dieu, qui est intervenu à temps pour annuler le sacrifice, récompense la fidélité d’Abraham en renouvelant l’alliance qu’il a jadis passés avec lui. Non seulement la postérité d’Abraham deviendra une grande nation, mais les futures nations du monde seront bénies à travers elle.

Isaac croît en force et en sagesse. Il erre aux alentours de la cité méridionale de Beersheba ; il épouse Rébecca, une jeune femme qu’il a envoyé chercher dans le nord, au pays natal de son père. Pendant ce temps, la famille s’enracine de plus en plus profondément dans la Terre promise. Abraham acquiert la grotte de Makpéla, à Hébron, dans la région montagneuse du midi, pour y enterrer Sara, son épouse bien-aimée. Il y sera inhumé à son tour.

II.             Isaac et ses fils (Gn 26 à 28,9)

Les générations se succèdent. Dans leur campement du Néguev, l’épouse d’Isaac, Rébecca, met au monde des jumeaux. Ceux-ci se révèlent dotés de caractères et de tempéraments violemment antagonistes ; leurs descendants se livreront une guerre permanente pendant des siècles. L’aîné, Esaü, un rude chasseur, est le préféré d’Isaac, tandis que Jacob, le cadet, plus sensible et délicat, jouit des faveurs de sa mère. L’héritage de la promesse divine doit en principe revenir à l’aîné ; mais Rébecca revêt Jacob de peaux de mouton et l’introduit auprès de la couche sur laquelle gît Isaac, agonisant. Faible et aveugle, le patriarche prend Jacob pour Esaü et lui octroie la bénédiction sacrée, réservée au fils aîné.

De retour au camp, Esaü découvre la supercherie, mais elle ne peut être réparée. Son vieux père ne peut que lui promettre qu’il sera le père des Edomites, qui peupleront le désert. « Loin des gras terroirs sera ta demeure », lui dit-il, en guise de consolation (Gn 27,39). Ainsi est fondé l’un des peuples de la région. Plus tard (Gn 28,9), Esaü prendra femme dans la famille de son oncle Ismaël ; c’est ainsi qu’il engendrera de nouvelles tribus du désert. Toutes ces tribus seront en conflit permanent avec les Israélites – nom que porteront les descendants de son frère Jacob, qui lui a dérobé son droit d’aînesse.

Fuyant la colère de son frère, Jacob se dirige vers le nord, où se trouve la maison de son oncle Laban, à Harân, pour y prendre épouse.

III.           De Jacob à Israël : le renouvellement de la promesse (Gn 28,10 à 36)

En chemin, Jacob fait halte pour la nuit. Un songe le visite : une échelle dressée sur la terre s’élève jusqu’au ciel, et des anges de Dieu y montent et en descendent. Dieu, qui se tient au sommet de l’échelle, fait alors à Jacob la promesse qu’il a faite jadis à Abraham (Gn 28,13-15).

Jacob poursuit son périple en direction du nord vers Harân. Il demeure plusieurs années chez Laban dont il épouse les deux filles, Léa et Rachel. Ses deux épouses et leurs deux servantes lui donneront onze fils : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Dan, Nephtali, Gad, Asher, Issachar, Zabulon et Joseph. Un beau jour, Dieu ordonne à Jacob de retourner à Canaan avec sa nombreuse famille. En chemin, alors qu’il traverse le fleuve au gué de Yabboq, en Transjordanie, un personnage mystérieux le contraint de lutter avec lui. A l’issue du combat, ce personnage mystérieux – ange ou Dieu ? – change le nom de Jacob en celui d’Israël (ce qui littéralement signifie « Celui qui lutte avec Dieu »), « car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes, et tu l’as emporté » (Gn 32,28). Jacob retourne donc à Canaan, où il établit son camp près de Sichem ; il construit un autel à Béthel. Il poursuit son périple vers le sud. Rachel meurt près de Bethléem, en accouchant de Benjamin, le dernier des fils de Jacob. Peu après, Isaac, le père de Jacob, décède à son tour. Il est enterré lui aussi dans la grotte de Makpéla, à Hébron.

IV.           De Canaan à l’Egypte, le destin fabuleux de Joseph (Gn 37 à 50)

Graduellement, la famille s’élargit aux dimensions d’un clan, en passe de devenir une nation. Pourtant, les enfants d’Israël en sont encore au stade d’une grande famille, dont les frères se querellent. En effet, Joseph, qui est le fils favori de Jacob, se fait détester par ses frères en raison de rêves étranges et prémonitoires dans lesquels il règne sur toute la famille. Ruben et Juda parviennent à grand-peine à convaincre leurs autres frères de ne pas assassiner Joseph. Au lieu de l’éliminer, ceux-ci le vendent à un groupe de marchands ismaélites dont la caravane de chameaux se dirige vers l’Egypte. Ses frères, feignant la douleur, expliquent à Jacob qu’une bête féroce a dévoré Joseph. Le patriarche porte longtemps le deuil de son fils bien-aimé.

Mais la jalousie criminelle de ses frères ne remet nullement en question le destin fabuleux de Joseph. Arrivé en Egypte, il gravit rapidement, grâce à ses dons exceptionnels, les échelons du pouvoir et de la richesse. Un jour, Joseph interprète de façon magistrale le rêve du pharaon : il lui prédit que sept années d’abondance seront suivies d’autant d’années de disette. Le souverain l’élève alors à la position de grand vizir. Joseph en profite pour réorganiser l’économie du pays : il fait emmagasiner le blé pendant les années d’abondance en prévision des années de disette. Aussi, quand vient la famine, l’Egypte, dont les greniers sont pleins, est prête. Cependant, au pays voisin de Canaan, Jacob et ses fils n’ont plus rien pour se nourrir. Jacob envoie alors en Egypte dix de ses onze fils en quête de ravitaillement. Ceux-ci se rendent auprès du grand vizir, qui n’est autre que leur frère, parvenu à l’âge adulte. De prime abord, les fils de Jacob ne le reconnaissent pas : il avait disparu depuis des lustres. De son côté, Joseph ne dévoile pas son identité. Plus tard, dans une scène émouvante, il leur révélera qu’il n’est autre que ce frère tant haï.

Les enfants d’Israël sont enfin réunis. Le vieux patriarche Jacob, avec sa famille nombreuse, vient vivre auprès du personnage influent qu’est devenu son fils, dans la terre de Goshèn. Sur son lit de mort, Jacob bénit ses fils et ses deux petits-fils, Manassé et Ephraïm, les fils de Joseph. Tous sont honorés, mais c’est à Juda que revient le droit d’aînesse de la souveraineté (Gn 49,8-10).

Après la mort de Jacob, son corps est ramené à Canaan et se fils l’enterrent dans la grotte de Makpéla, près d’Hébron. A son tour, Joseph décède. Les enfants d’Israël demeurent en Egypte, où se déroulera la suite de leur histoire en tant que nation.
[In La Bible dévoilée, Israël Finkelstein & Neil Asher Silberman, p. 53 à 61 – filio127histoire]

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DECRYPTAGE : Abraham a-t-il existé ?


Macha Fogel - publié le 20/12/2010 - Le Monde des Religions

Selon l’archéologue Israël Finkelstein, la figure du patriarche décrite dans la Bible traduit les ambitions idéologiques et théologiques de ses auteurs, plus qu’elle ne fait la chronique scrupuleuse de la vie d’un personnage historique avéré.

Le personnage d’Abraham pourrait-il avoir existé? Constitue-t-il une figure crédible?

À moins de retrouver une inscription, les archéologues sont absolument incapables de dire si une personne individuelle a existé ou non. La figure d’Abraham sert avant tout les ambitions idéologiques des auteurs de la Bible; il est toutefois raisonnable de penser qu’elle s’inspire de figures connues, au moins mythologiques. Quant à savoir s’il existe une figure historique derrière le récit biblique, cela restera probablement à jamais un mystère.

Les travaux de plusieurs exégètes ont montré que le Pentateuque n’avait pas été écrit d’un trait ni par un seul homme, mais par plusieurs groupes de rédacteurs et à différentes époques. Quand les passages concernant l’histoire d’Abraham ont-ils été écrits selon vous?

Au milieu du XXe siècle, des chercheurs à tendance conservatrice ont tenté de démontrer que les aventures des patriarches s’étaient déroulées au début du deuxième millénaire avant notre ère. Ce faisant, ils essayaient de prouver les dires de la Bible, qui situent l’histoire d’Abraham de nombreux siècles avant la période monarchique. De fait, la Bible fournit certaines informations chronologiques censées permettre de dater les événements. Il est mentionné, par exemple, que l’Exode a eu lieu 480 ans avant le début de la construction du Temple de Jérusalem. En recoupant différents indices de temps, le lecteur de la Bible peut ainsi situer le départ d’Abraham de Canaan en 2100 avant notre ère. Pourtant, on sait aujourd’hui que le contexte qui sert de toile de fond à la narration des aventures des patriarches est celui des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère, et leur écriture pourrait même avoir eu lieu plus tard, après le retour d’Exil (VIe et Ve siècles avant notre ère). La rédaction des récits des patriarches comprend un certain nombre d’anachronismes. Par exemple, il est fait mention à de fréquentes reprises de la présence de chameaux. Or, les archéologues ont découvert que le chameau n’avait commencé à être employé comme bête de somme qu’au cours du premier millénaire avant notre ère. De surcroît, la thèse d’une vague de migration de population depuis la Mésopotamie vers Canaan au deuxième millénaire avant notre ère, qui formait la base de la conception des chercheurs conservateurs du milieu du XXe siècle, s’est révélée infondée.

Dans quel contexte historico-politique l’histoire d’Abraham a-t-elle été écrite? Quels étaient les objectifs des rédacteurs?

Le contexte est celui des périodes assyrienne, néobabylonienne et perse, du VIIe au Ve siècles avant notre ère. à cette époque, le royaume d’Israël a disparu. Seul existe le royaume de Juda, plus tard appelé Yehud au temps de la domination perse, sur le territoire duquel se trouvent Jérusalem et son temple. Les rédacteurs de la Bible cherchent à cette époque à construire un narratif national pour unifier le peuple. Les récits relatifs aux patriarches n’ont sans doute pas plus de réalité historique que l’Odyssée d’Homère ou que les aventures d’Enée, ils sont le fruit d’une volonté idéologique et théologique. L’histoire d’Abraham décrit la vie d’un ancêtre commun et rassembleur, qui a vécu la majeure partie de sa vie dans ce qui allait devenir le royaume de Juda. Selon le chercheur allemand Martin Noth, les récits des trois patriarches tentent d’intégrer les traditions du Sud (Juda) et celles du Nord (Israël), tout en affirmant la prééminence de Juda. C’est pourquoi les rédacteurs de la Bible font construire à Abraham des autels à Sichem et à Béthel (les deux principaux centres du royaume du Nord), aussi bien qu’à Hébron (royaume de Juda, au sud). L’un des objectifs de l’histoire d’Abraham est de montrer l’unité des deux peuples - Juda et Israël - tout en expliquant la prééminence de Juda par une conformité aux lois divines.

Un autre objectif de l’histoire d’Abraham consiste à décrire les origines de la nation hébraïque comme celles d’un peuple « séparé », différent du peuple de Canaan. Il s’agit bien plus d’une tentative littéraire de définition du peuple d’Israël que de la chronique scrupuleuse de la vie de personnages historiques.

Peut-on attribuer une valeur historique au récit de la destruction des villes de Sodome et Gomorrhe?

La réponse est non, mais il est possible que les populations de l’âge du fer aient remarqué les traces d’anciennes cités datant de l’âge de bronze, dans la région de la mer Morte (par exemple la ville détruite de Bab ed-Dhra) et aient cherché à expliquer leur disparition. Ainsi, sans doute, se développèrent ces mythes.

Retrouve-t-on dans l’histoire d’Abraham la trame de récits mythologiques qui auraient existé ailleurs au Moyen-Orient?

Dans l’ensemble, le récit des patriarches reflète l’idéologie de ses auteurs, tout en se fondant sur les mythes préexistants des peuples de la région. L’« histoire » des patriarches regroupe en un récit narratif unique les légendes traditionnelles de diverses régions, afin de forger l’unité nationale et politique d’une population hébreu très hétérogène. Il est très possible que les épisodes individuels de la vie des patriarches soient inspirés de légendes anciennes et diverses. La trame narrative et même certains personnages présents dans l’histoire d’Abraham étaient probablement connus dans les folklores de l’époque. Par ailleurs, certaines coutumes décrites dans les récits en question, tel le fait d’avoir un enfant de la servante de sa femme par exemple, étaient tout à fait répandues dans le Proche-Orient ancien, aux deuxième et premier millénaires avant notre ère.

Israël Finkelstein

Archéologue, directeur de l’Institut d’archéologie de l’université de Tel-Aviv et co-responsable des fouilles de Megiddo (Israël), il est l’auteur d’Un archéologue au pays de la Bible (Bayard, 2008), de Les Rois sacrés de la Bible, à la recherche de David et Salomon (avec Neil Asher Silberman, Gallimard, 2007) et de La Bible dévoilée (avec Neil Asher Silberman, Gallimard, 2004).


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DECRYPTAGE
Le sacrifice d’Abraham Genèse 22, 1-19 ; Sourate 37, à partir du verset 101.

Abraham est le père commun des croyants appartenant aux trois religions monothéistes. Il a une double descendance : Isaac, qu’il a eu avec sa femme légitime Sarah, et Ismaël, le fils que lui donna Agar, servante de Sarah. La tradition attribue à l’un la descendance juive et à l’autre la descendance arabe. Le texte coranique ne précise pas si le fils que Dieu demande à Abraham d’immoler est Isaac ou Ismaël.

1- Une lecture juive
Que sommes-nous prêts à sacrifier pour notre idéal personnel ou collectif ? Jusqu’où faut-il aimer sa patrie, ses parents, ses enfants, son épouse, une idole de la musique ou du spectacle, une philosophie ou plus simplement, un maître, un gourou ? Il est apparemment difficile d’objecter à la réponse : " Je l’aime et je suis prêt à mourir pour lui. " En ce sens, la logique immanente de l’amour serait celle du sacrifice, comme les mères le vivent pour leurs enfants, par exemple, ou le héros qui meurt pour sa patrie, ou Rabbi Aqiba écorché vif par les Romains parce qu’il s’entêtait à enseigner la Torah malgré l’interdit, ou le martyr chrétien dans les arènes de Rome. Cette conception de l’amour est admirable, c’est pourquoi elle est présentée comme modèle par les religions, par les chefs militaires et par les meneurs révolutionnaires. Elle est synonyme d’abnégation, de don, de générosité, d’abandon et de pureté, quand ce n’est pas de sainteté.
 Mais c’est peut-être contre cet amour-ci et ses conséquences que le récit biblique est écrit et canonisé ! En effet, les historiens et les exégètes nous avertissent déjà que l’intention première de ce récit vise l’interdiction de sacrifier son enfant à la divinité, car c’était là un rite païen et idolâtre. La Torah y insiste en plusieurs endroits en l’appelant " rite du Molokh " (1). Molokh était une divinité du peuple d’Ammon, de Tyr et des Assyriens, auquel les Hébreux et même leurs rois furent poussés à sacrifier leurs enfants dans la vallée de la Géhenne ! En d’autres termes, le Dieu de Yisra’el, le Dieu monothéiste, ne désire pas qu’on lui sacrifie les enfants. Le récit biblique insiste donc sur la limitation du pouvoir du père qui, en ces temps-là, était absolu et allait jusqu’à la mort du fils pour de multiples raisons imbéciles, telle que le handicap, par exemple. Le récit biblique enseigne que, même pour Dieu, le père n’a pas le droit d’attenter à la vie de son fils parce que c’est là un rite païen.
Mais, surtout, les interprètes juifs montrent que l’épreuve d’Abraham ne pouvait consister, comme on l’enseigne toujours, dans le sacrifice de son fils parce que Dieu le demandait. Dans un tel cas de figure, ça aurait été au patriarche lui-même de donner sa vie pour prouver son amour ! L’ange envoyé au patriarche lui dit : " N’étends pas la main sur ce jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n’as pas épargné ton fils unique pour moi ! " (v. 12) Et non pas : " Car maintenant je sais que tu aimes Dieu. " Craindre Dieu, c’est le respecter, c’est-à-dire obéir à sa loi et non à la loi que nous nous dictons nous-mêmes individuellement ou collectivement. L’épreuve était donc celle de la Loi et non de l’amour. Il s’agissait pour Abraham de montrer qu’il était capable, en tant qu’être humain, d’intérioriser une Loi qu’il recevait de l’extérieur, une loi transcendante.
Et sur quoi portait donc cette Loi ? C’est le verset deux du chapitre qui l’énonce : " Dieu dit : " Prends ton fils, ton unique, Isaac que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l’offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t’indiquerai. " " Rachi, le fameux commentateur de la Torah, fait cette remarque : " Dieu n’a pas dit à Abraham : "Egorge-le !", car le Saint Béni est-il ne désirait pas l’immolation d’Isaac, mais " le faire monter sur la montagne " pour lui donner le caractère d’une offrande à Dieu. Quand il le fit monter, il lui dit : " Fais-le descendre ! " "
Entendons bien ce que cette lecture signifie : le patriarche aurait mal compris l’ordre divin qui se rapportait en fait à la question de l’initiation d’Isaac, à son élévation et à sa promotion au statut de fils. La fonction du père n’est pas, comme l’a comprise Abraham, d’apprendre à son fils à mourir, mais à s’élever jusqu’à ce point où il peut redescendre avec son père. Il peut alors se marier, comme le raconte le récit suivant, et devenir père à son tour. " Immole ton fils " ne pouvait être un ordre divin ; malheureusement le père comprend l’initiation du fils comme sa soumission totale et absolue à sa propre compréhension du monde et de la transmission humaine. Mais l’ange ne laisse pas Abraham toucher son fils Isaac. Il attend qu’il le ligote parce que c’est tout ce qu’il lui demande, mais le couteau ne touche pas Isaac, et le sang du fils ne coula pas parce que Dieu ne le désirait pas. C’est pourquoi la tradition juive a donné à l’épisode biblique le titre de " Ligature d’Isaac " et non celui de " Sacrifice d’Isaac ". C’est la relation entre les générations qui est analysée dans ce récit biblique, c’est-à-dire, en réalité, la relation entre le père et le fils, entre la paternité et la filialité. Si Abraham avait sacrifié son fils, il aurait été un païen. Son épreuve fut de pouvoir accomplir son sacrifice en laissant vivre son fils et en redescendant avec lui de la montagne. Ce n’est pas dans la montée que se déroulait l’épreuve, d’après l’interprétation de Rachi, mais dans la descente " avec " son fils.
(1)Lévitique 18,21 ; 20,2,3,4,5 ; 1 Rois 11,7 ; 2 Rois 23,10 ; Jérémie 32,35
[Armand Abécassis, professeur de philosophie générale et comparée (Université Bordeaux II)I. Publié le 1 septembre 2003 - Le Monde des Religions n°1]

2- Une interprétation musulmane
Selon l’islam, le Coran est le point terminal de la Révélation. Il se présente comme la récapitulation et la synthèse des messages antérieurs, et maints récits bibliques y sont relatés de façon condensée et allusive.
L’épisode du sacrifice d’Abraham illustre le thème coranique de l’épreuve (bala’), qui agit comme une véritable pédagogie spirituelle à l’adresse des croyants et, a fortiori, des prophètes : leur élection et leur investiture ont pour passage obligatoire la purification. Abraham (Ibrahim, en arabe) a été choisi comme " ami intime de Dieu " (khalîl Allâh) parce qu’il a subi avec succès maintes épreuves. L’une des plus intenses fut sans doute ce songe au cours duquel le patriarche se vit en train d’immoler son fils : " " Ô mon fils, je vois en rêve que je t’égorge. Qu’en penses-tu ? " " Père ", répondit le fils, " fais ce qui t’est ordonné. Tu me trouveras si Dieu veut, parmi ceux qui supportent l’épreuve ". "
Tous les traducteurs rendent ce passage au temps passé – " Ô mon fils, j’ai vu en rêve que... " –, mais il importe de restituer le présent employé dans le texte arabe : celui-ci vit la vision en direct, non en différé ! Les commentateurs insistent sur la dimension onirique de la scène – absente du récit biblique. Cependant, Abraham n’a pas interprété, " transposé " dit l’arabe, cette vision, car, selon l’avis des commentateurs, le songe ou la vision des prophètes relève de la révélation (wahy), et est perçu par eux comme une réalité immédiate. En effet : " Lorsqu’ils se furent tous deux abandonnés à la volonté divine (aslama) et qu’Abraham eut couché son fils le front contre terre, Nous l’appelâmes : " Ô Abraham ! tu as ajouté foi à la vision." C’est ainsi que nous rétribuons les êtres doués d’excellence. " En réalité, la vision qu’a reçue Abraham ne lui intimait pas d’immoler matériellement son fils, mais de le consacrer à Dieu. L’islam rejoint sur ce point la tradition judaïque.
" Voici certes l’épreuve évidente. " Epreuve suprême de soumission à Dieu que de se croire contraint d’égorger son fils ! Selon certains soufis, l’épreuve consistait à donner son vrai sens à la vision. Ils font remarquer que l’enfant est le symbole de l’âme. C’est donc son " moi " que Dieu demande à Abraham d’immoler, cette âme prophétique élevée, certes, mais encore capable d’amour pour un autre que Dieu. Or, afin d’être investi pleinement de l’intimité divine, Abraham doit vider son cœur de tout attachement aux créatures. D’ailleurs, l’épisode du sacrifice suit immédiatement un passage où l’on voit Abraham détruire les idoles adorées par son peuple (84-98).
 " Nous le rachetâmes par un sacrifice solennel ", car l’enjeu est immense. Un bélier venant, selon la tradition, du paradis, et conduit sur terre par l’ange Gabriel pour le sacrifice, se substitue au fils : grâce à ce transfert, Dieu rachète à Abraham toute sa descendance, prophétique et autre, afin de mieux la préserver et la bénir. Ainsi, " Nous perpétuâmes (le souvenir d’Abraham) parmi les générations postérieures. Paix sur Abraham ! " : après la soumission (islam) vient la paix (salam). L’animal, être pur parce qu’il connaît par intuition directe son Créateur, à l’instar des règnes minéral et végétal, peut en effet prendre la place d’un humain pur, prophète et fils de prophète. Par son sacrifice consenti, il permet aux " fils d’Adam " – et pas seulement d’Abraham – de régénérer leurs énergies vitale et spirituelle.
Toujours est-il que la commémoration du sacrifice d’Abraham, actualisée chaque année par le sacrifice d’animaux, est devenue la " grande fête " (Aïd al-Kabir) des musulmans, célébrée le 10 de Doul-Hijja, mois du Pèlerinage, le Hadj. Ceux qui l’ont accompli le savent bien, le Hadj est une épreuve. A l’instar de la bête, le pèlerin est l’offrande sacrificielle dont le parcours rituel permet à la communauté musulmane, et au-delà à l’humanité, de se régénérer. Si le sacrifice animal garde aujourd’hui toute sa pertinence, et si le partage et le don de la viande perpétuent " l’hospitalité sacrée " d’Abraham, il importe de ne pas perdre de vue le sens premier du sacrifice : la purification intérieure.
On observera que le Coran ne précise pas si le fils offert en oblation est Ismaël, père des Arabes, fils de la servante Agar jalousée par Sara, ou Isaac, son frère cadet, père des Juifs. Cette imprécision a partagé les auteurs musulmans, chacun tirant argument de façon opposée des mêmes passages coraniques en faveur d’Isaac ou Ismaël.
Le silence coranique sur l’identité du fils sacrifié – ou sanctifié – au regard du contexte actuel, peut être perçu comme une source tantôt de rivalité et d’inimitié, tantôt de proximité voire d’intimité entre juifs et musulmans. Ne serait-ce pas dans le dépassement de l’ego, vrai sens du sacrifice abrahamique, que les uns et les autres parviendront à restaurer une harmonie séculaire mise à mal par des développements politiques récents ?
[Eric Geoffroy, professeur d’arabe et d’islamologie à l’université de Strasbourg. Publié le 1 septembre 2003 - Le Monde des Religions n°1]
3- Un point de vue psy
Comment ne pas s’étonner que le Dieu d’Israël qui demande à l’homme de ne point tuer semble exiger ici un meurtre ? Ce dieu qui a promis une postérité innombrable à Abraham, qui a permis à son épouse, Sarah, femme âgée et stérile, de mettre au monde un fils, comment se fait-il qu’il veuille gommer d’un seul geste à la fois ses paroles et ses actes ? Serait-il un dieu plein d’incohérences, cruel et despote ?
On peut comprendre que nombre de personnes se soient détournées de lui après avoir reçu une telle image en guise de représentation divine. L’interprétation qui leur a été donnée allait dans le sens de la soumission : il faut obéir aveuglément pour ne pas déplaire à ce dieu jaloux. Dans le sens du dolorisme aussi : pour rentrer dans ses grâces, il faut accepter ce qui fait le plus souffrir !
Pourtant ce passage biblique semble dire autre chose. Certes, il parle d’épreuve – " Dieu mit à l’épreuve Abraham ". Mais l’épreuve est inhérente à la vie. Elle est ce qui conduit chacun à grandir en humanité, c’est-à-dire à devenir plus conscient et davantage capable d’ouverture. Alors il ne paraît pas étonnant que le destin d’Abraham l’y confronte tôt ou tard. Peut-être que, pour finir, ce texte ne parle pas de subordination, mais bien plutôt de libération ? Il n’aurait pas pour but de maintenir dans un état de petitesse, mais tout au contraire de favoriser le déploiement de l’être.
Son aspect éminemment paradoxal interroge tout du long. Quand Abraham laisse ses serviteurs, il leur demande d’attendre le retour de " nous ", autrement dit du père et du fils, alors qu’il est censé revenir seul. Dieu semble exiger un sacrifice pour le refuser ensuite. On peut se demander si ce côté déroutant de l’écriture n’est pas là pour permettre, par les questions qu’il suscite, un cheminement chez le lecteur, un cheminement pour son grandissement justement.
 Le mystère s’approfondit quand on songe au comportement d’Isaac. Un fils quasiment muet, qui se laisse ligoter sans se rebeller. Pourtant, le seul moment où il ouvre la bouche, c’est pour poser une question cruciale : " Où est l’agneau pour l’holocauste ? " Comme tout enfant, il a le don d’aller au cœur du sujet. Il interpelle ce père ambigu qui le chérit comme " son " fils, son " unique ", et qui s’arrange pour qu’ils s’en aillent " tous deux ensemble ". Ne se sent-il pas l’agneau sacrifié, cet enfant tellement désiré qu’on imagine ses parents le couver sans cesse d’une attention pleine d’angoisse ? Ne doit-il pas rester lié, si son père, encore bien immature, a besoin pour vivre de rester ainsi accroché à lui ?
Abraham répond : " Dieu saura voir l’agneau pour l’holocauste, mon fils ! " Ainsi, le patriarche accepte, en se tournant vers plus haut que lui, de ne pas savoir, de ne pas rester en position d’emprise. La psychanalyste Marie Balmary (1) relève d’ailleurs que les mots " mon fils " et " ils s’en allèrent tous deux ensemble ", qui manifestent l’union étouffante, semblent comme mis en place de l’agneau. Le couteau est appelé à trancher le lien de dépendance, à rendre le fils libre et, par là-même, à faire devenir ce père pleinement père. Abraham se montre capable de dépasser ses angoisses, d’oublier ses besoins affectifs trop dévorants et de laisser Isaac aller à son destin. L’immolation du bélier signifie qu’il accepte la perte. Ainsi chacun, père et fils, et peut-être le lecteur, échappe aux forces de mort générées par un Moi trop contrôlant pour goûter à la Vie féconde.
(1) Le Sacrifice interdit (Grasset, 1999).
[Marie Romanens psychanalyste. Publié le 1 septembre 2003 - Le Monde des Religions n°1]

Références
Euripide. Il est intéressant de rapprocher cet épisode de la Genèse de la tragédie d’Euripide, Iphigénie à Aulis. Agamemnon doit sacrifier à Artémis sa fille Iphigénie afin que des vents favorables lui permettent de voguer vers Troie. Comme Isaac, Iphigénie accepte son sacrifice, mais la déesse Artémis la sauve de la mort en lui substituant une biche.
Concordances. La Bible juive campe Abraham et balise sa vie de nomade. II est la figure de l’Ancien Testament la plus citée après Moïse. Saint Paul en fait le père de tous les croyants, juifs et non juifs (Epitre aux Romains 4, 9-12). Abraham occupe une place de choix dans le Coran, en compagnie de Jésus et de Moïse. Il est défini comme " monothéiste " et " soumis " (muslim).
 C’est donc le premier musulman (sourate 3, 62-68).
Figure du Christ. La tradition chrétienne a vu dans le personnage d’Isaac la figure anticipatrice du Christ, fils de Dieu sacrifié pour le salut de l’humanité. Cette interprétation s’appuie sur l’Epître aux Hébreux (11, 17-19). A l’image d’Isaac, Jésus est ligoté au cours de son supplice et il porte lui même sa croix...
Iconographie. La ligature d’Isaac a inspiré des peintres aussi divers que Caravage, Rembrandt, Dali, Chagall.
Philosophie. La figure d’Abraham a également intéressé philosophes et penseurs. Le Danois Kierkegaard, dans Crainte et Tremblement y a vu " l’expérience de la foi nue " et l’illustration d’une distinction entre " l’ordre éthique " et " l’ordre religieux " qui consiste en un débordement de l’éthique au contact de l’absolu.