CADRE DE VIE Chapitre 4: Une Galilée prospère mais agitée


Ses campagnes fertiles nourrissent des villes à demi-païennes et grouillant d’étrangers. Arrêtons-nous à Nazareth, village où – selon les Evangiles – Jésus a grandi, et à Sepphoris, une capitale qui, à l’époque, portait les couleurs honnies de Rome.



En grec, le toponyme « Galilée » vient de l’hébreu « gelil ha-Goyim ». L’expression signifie « le district des non-juifs » et désigne la partie nord de l’ancien royaume d’Israël. Zone frontalière, limitée au nord-ouest par la Phénicie, à l’est parla Décapole et au sud par la Samarie, la Galilée est un lieu de passage de nombreuses caravanes. C’est une terre de brassages ethnique et culturel, ce qui n’est pas sans générer tensions et antagonismes entre la population locale, à majorité rurale, et les « étrangers » qui viennent dans ses villes.

La majorité des galiléens vivent dans des bourgs, voire des hameaux agricoles. L’un d’eux, Nazareth, a fait l’objet d’une étude très poussée. Et pour cause, les Evangiles y font grandir Jésus.

Les différentes enquêtes menées en ce lieu portaient l’espoir d’identifier les deux maisons attachées, dans les Evangiles, à l’enfance du Christ. Celle de Marie lorsqu’elle le conçut et celle de Joseph, où l’enfant grandit. Diverses traditions orales, toutes séculaires, attribuent cette qualité à quatre emplacements dans l’ancien village. Chaque époque y a bâti ses églises, dissimulant toujours davantage d’éventuels vestiges.

A partir de 1955, lorsque débute les travaux de construction d’une nouvelle basilique, les restes d’une habitation sont mis à jour. Le lieu est considéré depuis toujours comme le théâtre de l’Annonciation.

A en juger par tous les éléments recueillis, la production agricole de Nazareth devait être foisonnante. Les paysans écoulaient leur production sur les marchés des agglomérations voisines, au premier rang desquelles Sepphoris.

Cette cité, située à sept kilomètres au nord-ouest de Nazareth, est la capitale de la Basse-Galilée. Elle est, selon Flavius Josèphe, « l’ornement » de la région. Les habitations, bâties à la mode romaine, s’alignent le long de rues revêtues de calcaire concassé. Les deux axes les plus importants de la cité sont le Cardo maximus, orienté nord-sud, et le Decumanus, orienté est-ouest.

Au carrefour de ces deux voies se dresse une « basilique civile ». Quel était le rôle du bâtiment ? Sans doute administratif mais nul ne peut l’affirmer aujourd’hui.

Un système d’adduction d’eau perfectionné parcourait toute la ville.

Le mode de vie des Sepphoréens porte donc à la fois la marque de Rome et de la culture hellénistique que véhicule l’empire.

Toutefois, Sepphoris n’était pas peuplée que de citoyens romains ou assimilés. Certains des habitants étaient de religion juive. Cependant, aucune trace de synagogues du 1er siècle apr. J.-C. n’a été retrouvée.

Siège du pouvoir d’origine romaine qui contrôle la région, Sepphoris focalise, comme telle, le ressentiment des populations environnantes.

En 66 après J.-C., Sepphoris obtient l’aide et la protection du général romain Vespasien contre les populations juives environnantes, qui se font menaçantes. La ville refuse ensuite de se dresser contre Rome lorsqu’éclate la fameuse guerre des Juifs, qui va enflammer toute la Galilée.
[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, J.-B.GOUYON, p. 52 à 58]


Jésus est-il bien de Nazareth ?
C’est un fait, le nom de Nazareth est absent des sources historiques jusqu’au IIIe siècle de notre ère. Cela ne signifie pas que le village n’existait pas avant, la présence humaine sur les lieux remonte à la fin du IIIe millénaire avant notre ère. Mais il découle de cette lacune la méconnaissance de la manière dont les habitants du village étaient nommés au 1er siècle.
L’enracinement du personnage Jésus à Nazareth vient de ce que l’Evangile de Marc le désigne à l’aide de l’adjectif « nazarénien », qui signifie de « Nazareth ». Toutefois, les Evangiles de Matthieu et Jean n’emploient jamais ce terme, mais celui de « Nazoréen ». Ainsi que l’indique Marie-Françoise Baslez, professeur d’histoire grecque à l’Université Rennes II, « ce qualificatif est phonétiquement trop éloigné de Nazara, Nazareth en grec, pour être une indication d’origine, à moins d’envisager une transcription intermédiaire en araméen ».
Nazoréen renvoie en revanche à une tendance du judaïsme de l’époque, caractérisée par une stricte observance de la loi mosaïque. On peut y lire aussi une déclinaison du radical hébreu « neser », qui signifie rejeton.
« Une incertitude qui traduit la faiblesse de la tradition orale », conclut M.-F. Baslez. 

[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, J.-B.GOUYON, p. 52 à 58]

« Fais des recherches et tu verras : de la Galilée, il ne surgit pas de prophètes. » (Jn 7,52)

Il n’est pas exagéré de dire que les textes de la première Alliance, rédigés en grande majorité à partir du royaume de Judée, ont eut tendance à dévaluer ce qui venait du royaume du nord, Israël : monarques jugés infidèles, temples dissidents, cultes idolâtriques. Cette attitude, face à laquelle il y a toujours lieu d’être sur ses gardes quand on lit la Bible, a eu longue vie. Il n’est donc pas surprenant que le quatrième évangéliste mette dans la bouche de certains pharisiens de Judée la parole suivante adressée à Nicodème : « Serais-tu de Galilée, toi aussi ? Fais des recherches et tu verras : de la Galilée, il ne surgit pas de prophète » (Jn 7,52). Ou qu’après l’échec de la seconde révolte juive (135), les scribes et les pharisiens, qui fuiront la Judée pour s’installer en Galilée, n’éprouveront encore que mépris pour le « peuple du pays ».
Au VIIIe siècle avant notre ère, le royaume du Nord fut envahi par l’Assyrie qui le vida de ses élites, forçant les petits villages galiléens à suivre leurs propres us et coutumes sans être contrôlés par un gouvernement central. La situation sera la même sous les régimes perse et hellénistiques. Pendant huit siècles, la Galilée ne fut qu’à peine vingt ans sous influence directe du Sud. Ce fut à la fin du VIIe siècle, au temps de Josias, qui envahit le Nord pour en détruire les temples et massacrer les prêtres (2 R 23,15-20), au profit du Temple de Jérusalem, désormais seul de son espèce. Il est permis de penser que les Galiléens ont longtemps gardé le souvenir des gestes de Josias, et sont restés peu enclins à transférer leur affection cultuelle au Temple de Jérusalem.
En 104 avant notre ère, profitant de la faiblesse du pouvoir hellénistique situé à Antioche, les Hasmonéens de Judée envahissent le Nord. Pour la première fois (depuis Salomon ? Cf. « La Bible dévoilée »), la Galilée est soumise aux grands-prêtres de Jérusalem, au Temple et aux taxes sacerdotales. En 63 avant notre ère, c’est au tour des romains d’envahir le pays. Ils confirment l’hégémonie hasmonéenne. Des troubles éclatent en Galilée. En 40 avant notre ère, Rome permet à Hérode le Grand de s’emparer de la Galilée. Lui aussi se doit de faire financer ses imposantes constructions en taxant la population. Des révoltes sporadiques se produisent.
A la mort d’Hérode le Grand, l’insurrection éclate, sous la conduite d’un roi populaire, Judas fils d’Ezéchias. La répression romaine est dure dans les environs de Nazareth. Hérode Antipas hérite de la Galilée, qu’il gouverne de -4 à 39. Pendant presque tout le 1er siècle, la Galilée a une autre administration que celle de la Judée. En 4 avant notre ère, Hérode rebâtit Sepphoris puis, une quinzaine d’années plus tard, il fonde Tibériade d’où il dirige et taxe la Galilée. Faut-il s’étonner, alors, de cette parole de Flavius Josèphe à propos des Galiléens : « Ils éprouvaient autant de haine pour les habitants de Tibériade que pour ceux de Sepphoris » (Vie, 384) ?
La Galilée a vécu sa propre façon de comprendre les traditions israélites. Elle a toujours été étrangère à la mystique de la pérennité de la lignée davidique et à l’attente du roi idéal ou messie qui naîtrait de cette lignée. Elle n’est pas partie prenante de la mise en forme de la Tora, de l’interprétation judéenne de l’histoire ou de la rédaction du corpus prophétique.
Juif, on l’est, mais pas de la même manière qu’en Judée. Tout cela, on le devine, n’est pas sans importance pour comprendre l’homme de Nazareth.
C’était un Galiléen
1.     Jésus est de Galilée (Jn 7,41-42), vraisemblablement de Nazareth, et non  de Judée (Bethléem) où les scribes chrétiens (judéens d’origine ?) situeront sa naissance (Mt 2,1-6), dans le but évident d’établir un parallèle avec la patrie de David (1 S 16,1-13).
2.     Le Nazaréen a passé toute sa vie en territoire occupé.
3.     Comme la plupart des Galiléens, Jésus n’a pas étudié (Jn 7,15 ; Ac 4,13). Les conflits des évangiles témoignent des efforts des classes dirigeantes du Sud pour imposer leur vision de la vie israélite à la Galilée. En Jésus, c’est le peuple de la Galilée qui résiste aux pressions du Sud.
4.     C’est un prophète du Sud, Jean le Baptiste, qui sera le catalyseur d’un changement radical dans la vie du charpentier de Nazareth. Il revient vite en Galilée, peut-être dès après l’arrestation de Jean (Mc 1,14). Et les deux ou trois dernières années de sa vie se passent presque exclusivement dans un rectangle d’environ 15 km par 5 km, couvrant le nord/nord ouest du lac englobant Magdala, la plaine de Génésareth, Capharnaüm, Chorazin et Bethsaïde. Exceptionnellement, il se rend dans la Décapole ou dans la région de Tyr et de Sidon, mais il évite la Judée (Jn 7,1).
5.     S’opposant symboliquement à l’idéal centralisateur du Sud, en particulier à son attente messianique d’un leader idéal issu de la lignée de David, il annonce un retour à l’antique mode de gouvernement et s’entoure de douze partisans destinés à gouverner les douze tribus d’Israël (Mt 19,28). Il n’envisage aucune tâche  de gouvernement pour lui-même, il ne sera ni chef de tribu, ni roi populaire selon la tradition du Nord encore moins (voir Jn 7,41).
6.     Dans une Galilée dévastée par l’occupant romain et ses alliés de Jérusalem, il œuvre pour redonner la santé à ses gens, rétablir leur dignité, défendre leurs coutumes, abolir leurs dettes, contrer leur faim, rendre l’espoir possible. Il n’est pas surprenant qu’on ait rêvé de lui comme d’un roi populaire, capable de libérer son peuple (Jn 6,15).
7.     Après deux ou trois ans d’activité, il décide de se rendre à Jérusalem y dénoncer le système mis en place pour opprimer sa Galilée. Dans un geste symbolique percutant, il annonce la fin du Temple. Son geste ne pouvait rester impuni (voir Jr 7,26).
8.     On le crucifie comme prétendant royal : « le roi des Juifs » (Mc 15,26). On ne peut mieux nier le sens de l’engagement le sens de son engagement.
9.     Ses partisans ont fui en Galilée (Mc 14,50).
10.   C’est ainsi que l’évènement Jésus se termine, avant que, selon certains, tout ne recommence. En Galilée, bien sûr (Mc 16,7) !
[Le monde de la Bible, hors série 2002, p. 23 à 27. André MYRE, professeur à la faculté de théologie de l’Université de Montréal]