CADRE DE VIE Chapitre 1: Jérusalem entre luxe, beauté et ambiguïté


Au Ier siècle, sous l’impulsion d’Hérode, Jérusalem se pare de mille feux. Temple des Israélites et palais romains rivalisent, jusqu’à s’arroger « neuf des dix mesures de beauté descendues sur Terre ». 



I.              Le Temple

Le Temple de Jérusalem brille. Il reflète le soleil et attire les regards. C’est Flavius Josèphe qui nous le dit : « De quelque endroit qu’on le contemplât, le Sanctuaire avait tout ce qu’il fallait pour éblouir l’esprit et les yeux. Renvoyés dans toutes les directions par les énormes plaques d’or, les premiers rayons du soleil reflétaient d’énormes rayonnements de feu qui forçaient ceux qui les contemplaient à détourner les regards comme s’ils avaient observé directement le soleil. Aux étrangers qui s’approchaient, il ressemblait à distance à une montagne couverte de neige car tout ce qui n’était pas couvert par de l’or était d’un blanc éblouissant… »

C’est le roi Hérode, originaire d’Idumée (région correspondant à l’ancien royaume d’Edom qui avait été traditionnellement en lutte avec les Israélites), considéré par le peuple comme un demi-juif qui avait construit cette merveille. Il était soucieux de gloire et désireux de se concilier la sympathie des juifs : or, ceux-ci voyaient d’un mauvais œil ce fidèle allié de Rome, qui ne cachait pas son goût pour la culture romaine et hellénistique.

Le complexe du Temple était un espace très hiérarchisé. D’abord il y avait une séparation stricte entre païens (« gentils ») et juifs. Les païens pouvaient se rendre sur l’esplanade du Temple. Mais le mur percé de treize portes les empêchait d’aller plus loin. Une inscription en latin ou en grec, présente à chaque porte disait : « Aucun gentil ne peut franchir la barrière qui entoure le Temple. Toute personne prise en défaut est comptable envers elle-même de la mort qui s’ensuivra ».

Au-delà de cette limite, se trouvait la Cour des femmes. Ensuite on pénétrait par la porte de Nicanor dans la « cour des Israélites » qui était séparée par une nouvelle barrière de la « cour des prêtres ». C’est là que se trouvaient le grand autel (14 m², 7 m de haut), le bassin (une immense cuve de bronze dans laquelle les prêtres se purifiaient) et les tables, piliers, crocs servant à l’abattage et la préparation des bêtes pour le sacrifice.

En face, le Temple lui-même : il était divisé en trois (vestibule, Saint, Saint des Saints). Les prêtres étaient seuls autorisés à pénétrer dans le Lieu saint : deux fois par jour, ils y faisaient l’offrande de l’encens et entretenaient le chandelier à sept branches. A l’extrémité occidentale du Lieu saint se trouvait le voile, double rideau qui cachait à la vue la partie la plus retirée du sanctuaire : « Là, il n’y avait absolument rien. Inaccessible, inviolable, invisible à tous, on l’appelait le Saint des Saints. » (Flavius Josèphe).

Le Temple attirait à Jérusalem les juifs du monde entier. Depuis la réforme de Josias (VIIe siècle av. J.-C.), c’est à Jérusalem que l’on devait immoler l’agneau pascal. C’est là aussi que l’on apportait les prémices de la récolte. Là encore que les mères se purifiaient, après une naissance. La femme soupçonnée d’adultère y était amenée pour le jugement de Dieu. Tout juif mâle devait acquitter pour le Temple un impôt. Les juifs étaient également tenus de dépenser à Jérusalem le dixième du revenu de leur terre.

De manière générale, comme le résume très bien Joachim Jeremias (« Jérusalem au temps de Jésus »), « le terme Israélite a pour périphrase “celui qui va à Jérusalem“ ».

Le poids du Temple était inscrit dans la topographie de la ville. La Jérusalem du 1er siècle s’organisait selon une opposition ville haute (autour du Temple) – ville basse. Bien entendu la ville haute était la plus favorisée.

L’importance du Temple avait aussi des incidences très fortes sur l’économie locale. Sans lui, Jérusalem n’aurait été qu’une modeste ville de montagne, plutôt défavorisée par les facteurs naturels.

Pour les produits les plus courants, Jérusalem était obligée de recourir à des importations massives. Il faut donc imaginer le défilé incessant des caravanes de chameaux (ou d’ânes) chargées d’approvisionner les différents marchés de la ville.

Détournons les yeux un instant de l’aveuglante blancheur du Temple. La Jérusalem du 1er siècle comportait d’autres bâtiments remarquables, également commandés par Hérode.

II.             Jérusalem, au-delà du Temple

Au nord-ouest de l’esplanade du Temple, comme une sentinelle vigilante, se trouvaient l’Antonia et ses tours. Une garnison romaine y séjournait. Cette forteresse était l’édifice le plus élevé de la ville. Par sa hauteur, par son allure, il était tout à fait éloquent : il disait que ce Temple majestueux, fierté du judaïsme, était sous tutelle. Que les vrais maîtres étaient romains. Un autre bâtiment, tout aussi impressionnant, tenait le même discours.

Il s’agissait du Palais royal, encore construit par Hérode. Le palais était entouré d’une muraille de 15 m de hauteur, avec des tours ornementales régulièrement espacées. Aucun vestige de ce palais n’a été découvert à ce jour.

Mais ce n’est pas tout. Hérode avait édifié un théâtre dans l’enceinte, et aussi un stade pour les démonstrations d’athlétisme et les courses de chars. Avec le Temple et le Palais royal, tous ces monuments donnaient à Jérusalem un éclat extraordinaire.

Les différents monuments de Jérusalem résument bien l’ambivalence de cette ville, capitale du culte juif et soumise à l’influence de l’hellénisme et à la domination de Rome. A Jérusalem se renforcent et s’accusent tous les contrastes du judaïsme de l’époque.

Mais d’autres hiérarchies, plus subtiles, existaient, fondées sur la pureté de l’origine L’opposition entre riches et pauvres était également très marquée. Autour du Temple se pressaient des nuées de mendiants.

Et nous en revenons au Temple. Dépositaire d’une énorme richesse grâce à l’impôt annuel versé par tous les juifs, le Temple avait aussi un rôle d’assistance.


[In Les Cahiers de Sciences & Vie n°83 – Octobre 2004, J.-F.MONDOT, p. 21 à 27]