BOUDDHA, JESUS Chapitre 4: Deux moines en dialogue


Dom Robert Le Gall et lama Jigmé Rimpoché publiaient, il y a cinq ans, un livre d'entretiens. Retour sur cette expérience en forme d'interview croisé.
Après la publication de Le Moine et le Lama chez Fayard en 2001 (rééd. Livre de Poche, 2003), Dom Robert Le Gall, père-abbé du monastère bénédictin Sainte-Anne de Kergonan en Bretagne, devenu évêque de Mende en 2002, et lama Jigmé Rinpoché, qui dirige le centre tibétain de Dhagpo Kagyu Ling en Dordogne, n'ont pas cessé leurs relations pour autant.
Aujourd'hui, les deux hommes évoquent de quelle manière leur cheminement respectif s'est enrichi de ces échanges et comment christianisme et bouddhisme se situent l'un par rapport à l'autre.


Qu'avez-vous retenu de plus important du dialogue instauré dans votre livre ?

- Mgr Robert Le Gall : Un vrai dialogue, serein et positif, s'est instauré, chacun écoutait l'autre parler de son expérience spirituelle dans la voie monastique. Je connaissais un peu l'hindouisme par les livres du père Henri Le Saux, lui aussi moine de l'abbaye Sainte-Anne de Kergonan, mais guère le bouddhisme. Cela m'a permis de poser au lama des questions « naïves » allant jusqu'au fond de nos cheminements. Le premier bénéfice de ces entretiens a été la rencontre elle-même, exemplaire en sa qualité d'écoute mutuelle sans a-priori. Lama Jigmé a passé trois jours dans mon abbaye de Bretagne, et j'ai vécu trois jours à Dhagpo Kagyu Ling en Dordogne. Nous avons eu le temps de nous entendre, de nous écouter, de nous comprendre, souvent au-delà des mots. Ces rencontres ont une suite dans les nombreuses conférences que nous avons données ensemble : nous avons pu aller plus loin dans nos échanges grâce aux questions qui nous étaient posées.

- Lama Jigmé Rimpoché : La compréhension du catholicisme est devenue infiniment plus claire dans mon esprit. Grâce à la pénétration et à la ferveur des explications données par Mgr Le Gall, j'ai pu avoir accès à la signification profonde de la foi chrétienne et du chemin spirituel qu'elle sous-tend. J'ai perçu avec acuité l'immense bienfait de la pratique du catholicisme et de la manière dont elle conduit les fidèles sur le chemin de l'Absolu. Sur tous ces points, mes attentes ont été comblées. Par ailleurs, je garde présent dans le cœur la chaleur et la force d'une rencontre pleine d'amitié et de respect mutuel. De très nombreux « retours » me sont parvenus des lecteurs, et ces remarques m'ont inspiré autant que mes réflexions personnelles.

En quoi le bouddhisme et le christianisme vous paraissent-ils le plus proches ?

- Mgr Robert Le Gall : Le mode de vie nous rapprochait : le lama et moi-même étions des moines, nous portions un habit, suivions une règle de vie, mettions l'accent sur la vie intérieure. Très vite, nous nous sommes compris. Dans le christianisme comme dans le bouddhisme, la vie monastique prend des formes assez similaires, non seulement dans la nourriture, les longues prières ou psalmodies et la façon d'organiser son temps ou son lieu de vie, mais aussi dans les pratiques d'ascèse. Nous nous sommes retrouvés dans les étapes de la vie spirituelle : renoncement, illumination, union, et même dans une certaine échelle de la vie de prière, avec la lecture, la méditation, la psalmodie, le silence de pleine adhésion au Mystère. L'usage des symboles de la lampe à huile, de l'encens, des offrandes, etc. nous rapprochait aussi.

- Lama Jigmé Rimpoché : Les points les plus significatifs me semblent être les similitudes concernant la vie monastique ; le sens et le bienfait accordés à la prière et à l'influence qu'elle peut exercer sur le plus grand nombre ; la correspondance entre la motivation et les qualités des bodhisattvas – ces êtres d'amour et de sagesse totalement dédiés au bien d'autrui –, et celles des grands saints du christianisme ; le lien entre la contemplation chrétienne et certains aspects de la pratique méditative dans le bouddhisme ; l'importance accordée à la foi qui ouvre la porte des bénédictions transmises par la divinité ainsi que la fonction exercée par l'Esprit-Saint qui transmet la grâce divine. J'ai cru comprendre également que, selon le christianisme, chaque être porte à la pointe fine de l'âme comme une étincelle du divin qui le relie en permanence à Dieu. Ces aspects me semblent proches des vues que l'on trouve dans la tradition vajrayana du bouddhisme à laquelle j'appartiens : le pratiquant qui porte en lui la graine de la bouddhéité reçoit, par la force de la foi et de l'aspiration, l'influence spirituelle des Trois Joyaux et des Yidams (les divinités de méditation), et est ainsi à même de réaliser l'absolu, le dharmakaya.

Où se situent les divergences les plus importantes entre bouddhisme et christianisme ?

- Mgr Robert Le Gall : La difficulté fut d'emblée de préciser l'Absolu qui nous attirait comme un aimant et qui nous mettait en route. Autant il nous paraît clair, comme chrétiens, que Dieu s'est révélé en Jésus-Christ comme Unique en trois Personnes qui sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit, autant le lama avait du mal à définir, au moins en anglais, cet Absolu dont il parlait pourtant : «It is difficult to precise», répétait-il en réponse à mes questions insistantes. L'identité de l'Absolu ainsi que l'impermanence de tout le reste représentaient pour moi la difficulté la plus grande de notre dialogue : manifestement, nos philosophies n'étaient pas les mêmes. J'ai cru comprendre que les bouddhistes se refusent à toute définition de l'Absolu pour la raison qu'ils estiment ne pas pouvoir en parler avant d'avoir expérimenté l'illumination ou l'éveil. Pressé par mes questions, lama Jigmé a fini par répondre : « L'Absolu, c'est comme l'azur très pur ! » Il s'en sortait par une image, mais celle-ci m'a rejoint tout de suite, ce qui m'a profondément ému. En effet, après que Moïse eut offert au pied du Sinaï le sacrifice de l'Alliance (un moment clé), il est précisé qu'il monta sur la montagne avec quelques notables : « Ils virent le Dieu d'Israël. Sous ses pieds, il y avait comme un pavement de saphir, aussi pur que le ciel même » (Ex 24,10). Nous nous retrouvions donc d'une certaine façon grâce à ce bleu intense qui, d'après le prophète Ezéchiel, est proche du mystère de Dieu (Ez 1,26 ; 10,1).

- Lama Jigmé Rimpoché : Sur deux points, la réincarnation et le karma. Le christianisme souligne aussi qu'après la mort l'âme poursuit son chemin et peut se rendre au purgatoire, en enfer ou au paradis. Le bouddhisme, qui met en avant le phénomène des renaissances successives, s'exprime différemment. La conscience après la mort, si elle n'atteint pas la libération, se manifeste à nouveau sous des formes multiples dans les différents états de l'existence conditionnée. Le christianisme admet que les actes accomplis par les êtres influents sur leur destinée. Cependant, le karma (l'action et ses conséquences – la loi de cause à effet) tel que le bouddhisme l'exprime, a des enjeux plus profonds. De fait, selon l'enseignement du Bouddha, le karma produit et façonne entièrement les conditions de vie et de renaissance des êtres.

Dans quelle mesure le christianisme peut-il enrichir l'expérience des bouddhistes ?

- Mgr Robert Le Gall : Inaccessibilité, impermanence, vide, inconnaissance caractérisent la voie bouddhiste ; peut-être le dialogue avec les chrétiens permet-il aux bouddhistes d'aller dans le sens d'une certaine précision de la « réalité » mystérieuse qui les attire ; en outre, il peut permettre aux spiritualités extrême-orientales de s'« incarner » davantage dans des œuvres d'attention et d'assistance à l'égard de ceux qui ont besoin de nous. Tout le domaine caritatif semble un peu étranger aux bouddhistes, dont l'idéal bien présent est pourtant d'« aider » autrui.

- Lama Jigmé Rimpoché : Le sens de la générosité en acte et de la compassion en action. Bien entendu, le bouddhisme invite à la pratique de la générosité et de la conduite éthique. Cependant, les chrétiens – aussi bien des âmes d'élite comme l'abbé Pierre ou mère Teresa que des pratiquants plus anonymes – par leur mise en œuvre rigoureuse d'une charité vaste et fervente envers les pauvres, les abandonnés ou les malades constituent un exemple particulièrement inspirant. Ils sont un guide et un modèle pour l'application de l'amour et de la compassion dans tous les actes du quotidien.

Et que peut apporter le bouddhisme aux chrétiens ?

- Mgr Robert Le Gall : Le bouddhisme est capable de reconduire les chrétiens vers leur patrimoine spirituel, souvent oublié ou méconnu, non seulement en retrouvant des pratiques d'ascèse ou d'intériorisation, mais aussi en redécouvrant ce que les premiers Pères de l'Eglise appelaient l'apophase, c'est-à-dire la précaution de ne pas trop dire sur Dieu par respect pour son mystère, car il est ineffable. C'est, avec l'azur très pur, ce que je retiens de plus profond de nos échanges fraternels avec le lama Jigmé, qui se poursuivent.

- Lama Jigmé Rimpoché : Deux éléments me semble-t-il : à travers l'étude et l'apprentissage de la philosophie bouddhiste, les chrétiens peuvent sans doute éclairer d'une lueur nouvelle l'enseignement qui leur est transmis et pénétrer plus avant sa signification véritable. Par ailleurs, l'entraînement à la méditation bouddhiste m'apparaît susceptible de procurer aux adeptes du christianisme une base et un support pour la mise en pratique et l'accomplissement de la contemplation telle qu'elle est enseignée dans leur tradition.

[Publié le 1 juillet 2006 - Le Monde des Religions n°18]