BOUDDHA, JESUS Chapitre 3: Une tradition peut en révéler une autre


Les passerelles sont de plus en plus assumées entre chrétiens et bouddhistes. La conséquence n'en est pas obligatoirement une conversion, mais le plus souvent l'opportunité de revivifier sa foi dans sa tradition d'origine.




Dimanche de Pâques. Une assemblée de 650 personnes se presse dans une immense salle de prière. Sur les chaises et tapis posés sur le sol, des œufs de Pâques les attendent. L'assistance est en bonne partie composée de chrétiens, mais ce n'est pas la résurrection du Christ qu'ils viennent célébrer. Face à eux, un tableau coloré représentant Bouddha, des fleurs et des cierges. Nous sommes au Village des Pruniers, dans le sud-ouest de la France, haut lieu bouddhiste fondé il y a une vingtaine d'années par le maître vietnamien Thich Nhat Hanh. Dans un silence absolu, une fine silhouette fait son entrée, suivie de ses disciples. « Thay », le « maître » comme l'appellent ses proches, prend place et rompt le silence. De sa voix douce, il délivre les enseignements que les pratiquants, le dos bien droit en position de méditation, sont venus écouter. Il se pliera ensuite à la traditionnelle séance de questions-réponses, tenant l'assemblée en haleine jusqu'à la fin de la session. Ils sont de tous âges, de toutes les catégories sociales. Mais que viennent chercher ces chrétiens dans cette retraite bouddhiste en ce jour crucial de l'année liturgique ?

Parmi eux, Francine. Cette Française d'origine vietnamienne, convertie au christianisme il y a environ vingt ans, ne ressent aucune contradiction dans le fait d'écouter les enseignements bouddhistes plutôt que d'assister à la messe. « Le plus important pour moi est de prier, peu importe l'endroit, explique-t-elle. Auparavant, je tenais à aller dans une église lors des grandes fêtes chrétiennes, maintenant cela n'a plus d'importance. Je peux me recueillir et prier Jésus, que ce soit dans une église ou devant Bouddha. » Selon Thich Nhat Hanh, il n'y a rien d'incompatible entre le fait d'être chrétien et de venir se recueillir dans un lieu de retraite bouddhiste. « Au contraire, dit-il, les chrétiens ont la chance d'approfondir leur foi en venant ici. Il n'y a pas de conflit, ils sont à l'aise : nous leur offrons un nouvel éclairage sur leur propre religion, notamment grâce aux techniques de méditation. » D'après le maître, les enseignements de Bouddha et de Jésus ne seraient pas si éloignés. La différence résiderait dans leur formulation : « C'est comme si on compare une mangue et une orange. Leur apparence n'est pas pareille, mais les éléments qui constituent ces fruits sont les mêmes. L'acidité et le sucre sont juste dosés de manière différente. » D'après Thich Nhat Hanh, le bouddhisme serait moins dogmatique et plus compréhensible que le christianisme : « Son enseignement est plus adapté à la souffrance d'aujourd'hui, procurant des outils qui aident les gens à vivre, comme ceux touchant à l'attitude du corps, à la manière de marcher, de respirer, de parler, explique-t-il. A cela s'ajoute l'apprentissage de la vie en communauté, en remède à cette société caractérisée dans notre siècle par l'individualisme. Ici chacun apporte sa propre contribution et participe à la construction de la communauté. Cela procure un sentiment de sécurité qui permet aux gens d'évoluer plus harmonieusement. » Depuis plus de vingt ans, ils sont des milliers à venir du monde entier pour méditer et apprendre ces fameux outils enseignés par le maître. Accueillis par des moniales vietnamiennes, ils se répartissent dans les sept hameaux que compte le village. Elément central de cette vie en communauté, les « cloches de pleine conscience » rythment les activités de chacun. A leur son, tout s'arrête. La respiration devient alors, pendant quelques secondes, l'unique préoccupation de chacun. Toute notion de temps disparaît. « Les gens viennent déposer ici leur souffrance », explique Minh Tri, une habituée des lieux. Comme Eliane, ancien professeur d'économie et de gestion, qui a consommé il y a une vingtaine d'années sa rupture avec le christianisme. Arrivée au village des Pruniers dans un moment dramatique de sa vie, elle y est restée deux ans : « J'avais besoin d'un refuge pour me retrouver et faire un travail de transformation et de guérison. Déçue par le christianisme, il me fallait découvrir ma propre morale. J'ai trouvé dans le bouddhisme ce qui me manquait dans ma religion d'origine : des aspects pratiques pour m'aider à apaiser ma souffrance et me reconstruire. L'Eglise est trop attachée aux apparences. Ce qui m'a séduit, c'est l'aspect dépouillé des choses, le peu de rituels. Tout est limité à l'essentiel. Ce qui est important ici, c'est le respect de l'évolution du cheminement individuel. J'ai trouvé des outils pratiques au Village des Pruniers qui m'ont aidée à vivre. »

Le bouddhisme : plus qu'une thérapie

Le bouddhisme, une béquille psychologique pour chrétiens en rupture de ban ? Une thérapie antidouleur ? Pas seulement. Pour certains, comme Patrice, ce sont les notions de péché et de culpabilité qui l'ont détourné du christianisme. Autant de raisons qui s'ajoutent à celles mentionnées dans une étude menée par Dennis Gira, le directeur adjoint de l'Institut des sciences et de théologie des religions à l'Université catholique de Paris : « Une grande insatisfaction vis-à-vis de la société actuelle, notamment celle de consommation, une certaine difficulté à comprendre le discours sur Dieu, le besoin d'avoir un maître ou un guide spirituel, ou encore la volonté d'appartenir à une société qui ne soit pas marquée par la violence, comme a pu l'être l'Eglise à des moments peu glorieux de son histoire (croisades et Inquisition) : autant de motifs qui décident les chrétiens à se tourner vers une religion qui semble apporter des réponses bien plus pragmatiques à leurs interrogations spirituelles », explique-t-il.

Une conversion harmonieuse

Mais si un certain nombre de chrétiens se tournent vers le bouddhisme, l'inverse ne fait pas exception. C'est le cas d'Anne, une bouddhiste devenue chrétienne. Fille aînée d'une famille de dix enfants, Anne est élevée au Vietnam dans la plus pure tradition bouddhiste, avec une mère très pratiquante. « Je l'accompagnais souvent au temple, on priait tous les soirs devant l'autel des ancêtres et devant le Bouddha… », se souvient-elle. Anne fuit le pays à 22 ans et débarque dans le nord de la France : « J'ai ressenti une grande solitude lorsque je suis arrivée, raconte-t-elle, car il n'y avait plus de cérémonie ni de temple pour me soutenir. L'atmosphère spirituelle de mon pays me manquait. » Mariée à l'église avec son mari catholique, elle décide de faire baptiser ses enfants. Dans un premier temps, la jeune femme ne cherche pas à se convertir, mais simplement à mieux connaître les Evangiles. « Je vivais alors dans un camp militaire avec mon mari, je voyais ces gens très pieux autour de moi et leur foi dans le Christ me touchait », se souvient-elle. Elle décide alors de se faire baptiser en même temps que son troisième enfant. « C'était alors une continuité de ma première religion bouddhiste. Elle changeait juste de visage en prenant celui du Christ. C'était une sorte de transcription dans une autre langue de la même chose. » Anne vit une période de « double appartenance » puis se passionne de plus en plus pour la personne de Jésus. « Pour moi, explique-t-elle, c'est quelqu'un qui est avant tout humain, en chair et en os. Cet aspect m'a beaucoup plu et je ne l'ai jamais trouvé dans la religion bouddhiste. C'est important de voir un homme capable de donner sa vie par amour et montrer ensuite le chemin. Je suis très émue par le Christ, et si je devais résumer ma vie, je dirais tout simplement que je suis une bouddhiste qui a rencontré Jésus. » Elle quitte alors la religion de son enfance pour ne pratiquer que le catholicisme, de façon sereine et naturelle. « Quand on épouse une religion, résume-t-elle, il faut le faire dans sa totalité et accepter ses qualités, ses défauts. On doit s'engager à fond en acceptant d'aller jusqu'au bout. La perfection n'existe pas. L'Eglise a ses failles, je le sais, mais ce n'est pas grave, car Dieu est au-delà de tout ça.»

Les déchirements d'une double appartenance

Si, pour Anne, la transition s'est accomplie en douceur, il n'en est pas de même pour Françoise, pour qui la double appartenance a été synonyme de déchirement et de douleur.

Catholique, c'est à la fin des années 1970 qu'elle rencontre le bouddhisme avec son mari, à travers Arnaud Desjardins, puis le maître tibétain Kalou Rimpoché. Le couple se rend dans un centre tibétain en Bourgogne, qu'il fréquentera assidûment pendant une quinzaine d'années. Françoise ne laisse pas de côté le christianisme pour autant et tente de vivre les deux. Même passionnante, cette longue expérience de double appartenance s'avère difficile à vivre. « Je n'arrivais pas à concilier les deux religions, car je pense être une personne fidèle et j'ai eu la sensation de trahir le Christ, même si je me contorsionnais dans tous les sens pour essayer de joindre les deux tendances. Dans le bouddhisme tibétain, ajoute-t-elle, il faut avoir un maître spirituel et se livrer à lui complètement. Je ne pouvais pas et je ne voulais pas puisque mon maître spirituel est Jésus-Christ. Si j'ai tant essayé à l'époque, c'est que mon mari était beaucoup plus attiré par le bouddhisme que moi. Il en avait besoin pour son équilibre, c'était une de ses raisons de vivre et je ne voulais pas le perdre. Mais à sa mort, en 1993, je m'en suis éloignée. » En 2002, quelques années après le décès de son mari, Françoise est de nouveau confrontée à un deuil terrible, celui de sa propre fille. « Je me suis alors retrouvée face à la personne du Christ, en me rendant compte que rien ne le remplace ni le surpasse ailleurs, et j'ai décidé de m'en remettre uniquement à lui. Je suis revenue à mes premières amours. » Avec du recul, Françoise dit ne pas regretter cette aventure bouddhiste. Elle estime aujourd'hui avoir enrichi et redécouvert son rapport au christianisme. « Cela m'a permis d'appliquer un regard neuf à ma propre religion et surtout de redonner une vraie signification aux mots employés, qui s'étaient vidés de leur sens. »

Evangiles et zazen

Nous sommes dans une petite salle de prière nichée sous les toits du couvent des Clarisses, dans le 7e arrondissement de Paris. Au fond de la salle trône une sculpture du Christ en croix. En dessous, une photo du maître zen japonais Narita, posée sur une bible ouverte. Sur le sol, des zafus, des petits coussins ronds, et des tapis de couleur violette. Elles sont cinq femmes à se réunir toutes les semaines dans ce lieu catholique pour faire zazen. Jambes croisées en position de lotus, colonne vertébrale bien étirée, yeux mi-clos, les doigts de la main gauche posés sur ceux de la main droite, elles se concentrent sur leur respiration. Une odeur d'encens flotte dans la pièce. La séance commence dans un silence absolu, par une longue méditation suivie d'une lecture des Evangiles. Aujourd'hui, un texte de saint Luc. Une fois la session terminée, les participantes quitteront la salle de prière pour rejoindre quelques étages plus bas, dans la chapelle du couvent, les sœurs bénédictines qui les attendent pour les complies. Les personnes présentes se déclarent toutes proches du christianisme, chacune à sa façon, utilisant la pratique du zazen pour approfondir leur foi.
Cela peut être pour certains le début d'une longue quête spirituelle et un premier pas vers le bouddhisme. Comme Evelyne qui, après s'être éloignée de l'Eglise catholique, découvre la pratique du zazen à un moment crucial de sa vie. « J'ai eu un sentiment de retour à la source, de me retrouver » explique-t-elle. Elle décide alors d'entrer en relation avec le groupe de méditation du maître zen japonais Deshimaru. Evelyne part au Japon et devient la seule femme à être formée et promue disciple par le successeur de maître Deshimaru, maître Narita, dont elle reçoit la transmission. Même si elle est très impliquée dans le bouddhisme, son attachement au christianisme est pourtant toujours présent « comme un fil rouge ». Evelyne fait tout pour l'oublier : « Je ne voulais pas y penser car je savais qu'il ne fallait pas tout mélanger, mais ça m'a rattrapée ». Un jour de Pâques, elle craque : « Je me suis précipitée comme une véritable assoiffée à l'église, confie-t-elle, puis j'ai commencé à faire le mur lors de sesshin (retraites bouddhistes) pour me rendre à la messe, à moitié à pied, à moitié en stop. » Elle décide de mettre la question de côté, mais celle-ci ressurgit lors de la transmission par maître Narita.

Un détour bouddhique réconciliateur

Cela fait six mois qu'elle est au Japon : « J'étais dans le train en quittant le monastère où avait eu lieu la cérémonie et ça m'est tombé dessus. J'ai reçu cette vérité. J'ai réalisé subitement que je ne pouvais prendre qu'un seul chemin et que je ne pouvais plus ignorer le “côté chrétien” de ma personnalité, explique-t-elle avec émotion. C'était un sentiment très violent ; prise de panique, j'ai eu besoin d'écrire à deux personnes ce qui m'arrivait : à ma mère (qui ne cessait de prier pour que je revienne dans le “sérail” du catholicisme) et à mon maître. » Tout cela se concrétise peu après, lorsqu'Evelyne doit apporter la communion à sa mère mourante. « Il n'y avait pas de prêtre disponible et j'ai dû accomplir ce geste, le crâne encore rasé, et j'ai ressenti à ce moment-là un terrassement profond qui m'a fait prendre conscience de l'urgence de mon retour vers le Christ. » Evelyne ressent alors le besoin impérieux de recommunier pour pouvoir se réconcilier avec le christianisme. « Je peux dire aujourd'hui que le bouddhisme a été honnête avec moi pour me reconduire vers ma religion et non m'avoir “gardée”. J'ai été accueillie, élevée et nourrie par le bouddhisme. Une fois mûre j'ai été prête à revenir vers ma famille chrétienne. » Pour cela, Evelyne reconnaît que l'accompagnement dont elle a bénéficié a été primordial.

C'est le but de Benoît Billot, qui tente d'aider les gens à « réconcilier » différents aspects du christianisme et du bouddhisme en favorisant ce qu'il appelle « un travail d'unification ». Ce frère bénédictin découvre le bouddhisme au début de sa vie religieuse, et commence à pratiquer matin et soir la méditation : « J'ai fait cette découverte extraordinaire qui était d'apprendre à gérer le silence, explique-t-il, j'ai réellement trouvé une “sagesse du corps” caractérisée par une attention décuplée à la circulation des énergies, aux sensations… ». Benoît Billot part ensuite au Japon se plonger dans les monastères zen. Un moment important dans sa vie monastique et spirituelle : « J'ai été amené à regarder avec des yeux extérieurs ma propre tradition ; cela a été déroutant, dérangeant et déstabilisant, mais très fécond. » C'est le début d'une nouvelle réflexion sur la vie pour le frère bénédictin. Après un retour en France, marqué par le début d'une psychanalyse et une année sabbatique où il se consacre à étudier les enseignements de Willigis Jäger et Karlfried Graf Durckheïm, il décide de partager ses expériences en créant un lieu consacré à la méditation, permettant de concilier ces différents aspects du bouddhisme et du christianisme, baptisé « La Maison de Tobie ».

Figurent entre autres objectifs : la considération du corps et la façon de pouvoir gérer la respiration, la sexualité, la circulation des énergies… « On est passé d'une vision ascétique et monastique du corps à une vision mécaniste destinée à la jouissance à et la performance, constate-t-il. C'est important aujourd'hui de savoir le gérer et s'en servir pour le faire participer à la vie spirituelle. » Et quand on lui demande qui vient à La Maison de Tobie profiter de ces enseignements, Benoît Billot reconnaît que si beaucoup de gens viennent pour puiser différents aspects du bouddhisme et du christianisme, il n'hésite pas à leur rappeler qu'il est nécessaire de se référer à un centre unique : « Pour tourner, une roue a besoin d'avoir un seul axe. Il s'agit pour moi du Christ. » Cet amoureux du jardinage ne peut s'empêcher de filer cette métaphore végétale : « Il est intéressant de greffer tous ces rameaux sur ce grand tronc que représente le Christ. Lorsque la greffe prend, elle modifie la circulation de la sève et l'aspect extérieur de l'arbre. Il y a une interaction. Dans ce travail de vie spirituelle, il n'est pas difficile de faire cohabiter deux façons de penser, je crois même qu'elles peuvent être complémentaires… »
[Aurélie Godefroy - Publié le 1 juillet 2006 - Le Monde des Religions n°18]


Christian Rangdreul : orthodoxe et bouddhiste

« J'ai vécu la “double appartenance” d'orthodoxe-bouddhiste pendant quinze ans, sans conflit. Je trouvais dans le bouddhisme des méthodes spirituelles, des plus simples aux plus compliquées, adaptées aux divers tempéraments de l'être humain. Le christianisme me parlait quant à lui, grâce à sa doctrine d'un Dieu créateur unique en trois Personnes. Tout en restant un chrétien convaincu, assidu à la liturgie dominicale et aux grandes fêtes annuelles, ma pratique quotidienne était bouddhique. Je me concoctais un “arrangement”, mais je reconnais aujourd'hui avoir été dans une certaine forme d'illusion en voulant combiner les deux pratiques et leurs deux formes rituelles. Si le sommet de la montagne mystique est unique, suivre alternativement deux chemins ne peut que retarder l'ascension. Mais à l'époque, je n'arrivais pas à faire un choix définitif, ma situation étant la même que celle d'un homme amoureux de deux femmes. Aujourd'hui je reste très attaché au bouddhisme, je continue à m'y intéresser, mais j'ai cessé toute pratique. J'ai définitivement pris conscience de l'entrave, sinon de l'illusion sans doute un peu orgueilleuse que constitue le fait de vouloir suivre deux voies. »
[Publié le 1er juillet 2006, Le Monde des Religions n°18]


ENTRETIEN AVEC LE PERE MICHEL, ermite bénédictin proche du bouddhisme

D'où vient votre intérêt pour le bouddhisme ?
C'est un rapprochement circonstanciel. Quand mes supérieurs m'ont autorisé à poursuivre ma vie monastique dans la solitude, ils m'ont demandé de me trouver un maître capable de guider mes pas. Ce fut frère Antoine, qui avait fait de longs séjours en Inde et découvert, auprès des Tibétains réfugiés au Sikkim, une ouverture spirituelle, une démarche de vie qu'il n'avait pas trouvée dans le christianisme. Il m'a transmis ce trésor de l'enseignement bouddhiste.
Qu'est-ce qui vous a touché dans cette tradition ?
L'enseignement de vie, de vie spirituelle. D'un dynamisme capable de faire accéder à un réel épanouissement spirituel. J'ai fait cette découverte dans le bouddhisme tantrique, d'autres chrétiens la font en ayant accès à la spiritualité chrétienne de l'Antiquité, qui avait atteint son apogée au XIIe siècle, avant que la culture occidentale subisse la révolution de la rationalité. Dès lors, le christianisme occidental s'est absorbé dans l'effort intellectuel pour concilier foi et raison, et de très nombreux chrétiens en souffrent.
Peut-on être à la fois chrétien et bouddhiste ?
L'expérience religieuse, dans son vécu fondamental, est unique et semblable dans toutes les religions. C'est son expression verbale qui diffère, parce que toute religion, dans son discours, se réfère à la culture dans laquelle elle est née et s'est développée. C'est à ce niveau que naissent les difficultés. Or, le fondement de la religion, vous l'appellerez nirvana si vous êtes bouddhiste, filiation divine si vous êtes chrétien. Cette différence de langage, de culture, n'a jamais produit une incompatibilité de vie.
Le bouddhisme offre d'attirantes méthodes de travail sur soi. Mais est-il toujours bien compris par des Occidentaux qui tendent à lui appliquer des catégories qui ne sont pas forcément les siennes ?
Les Occidentaux peuvent-ils vraiment comprendre le bouddhisme ? Cette question m'a été posée maintes fois ces dernières années. Je ne peux y répondre par la négative : j'ai trop d'amis occidentaux qui se nourrissent très authentiquement du bouddhisme. Cependant, plus de trente ans d'études bouddhiques, au Japon d'abord, puis en France, m'empêchent de répondre par un « oui » sans nuance. La vérité, me semble-t-il, est que le bouddhisme, même s'il n'est évidemment pas incompréhensible pour les Occidentaux, reste très souvent incompris, pour des raisons liées à la fois aux dispositions de ceux qui s'y intéressent et à la complexité de cette tradition ancienne de plus de vingt-cinq siècles et riche de tous ses contacts avec les diverses cultures et spiritualités d'Asie.
La première raison pour laquelle les Occidentaux risquent de passer à côté de ce qui est au cœur du bouddhisme est la difficulté à reconnaître et à accueillir ce qui est vraiment unique, et donc différent, dans cette tradition. A ce propos, je pense souvent à certains amis américains qui me rendaient visite au Japon et qui voulaient à tout prix visiter une maison japonaise traditionnelle. Par chance, je connaissais une personne prête à ouvrir sa maison à mes visiteurs. A l'intérieur, ces amis me regardaient, quelque peu désorientés, et demandaient timidement où était la table. Par elle-même, cette question les mettait dans l'incapacité de s'ouvrir à la beauté extraordinaire d'un lieu d'habitation dont la cohérence interne se comprend totalement sans la présence d'une table ! Bref, il est extrêmement difficile de résister à la tentation de chercher d'abord chez autrui ce qui est porteur de sens chez soi, et cela à tous les niveaux.
Ainsi, il nous arrive souvent de chercher d'abord, dans l'édifice majestueux qu'est le bouddhisme, des éléments essentiels à la cohérence interne de notre propre tradition ou vision du monde. Les chrétiens, par exemple, sont souvent convaincus qu'il doit y avoir, dans le bouddhisme, une réalité correspondant à Dieu, à un Dieu personnel qui est amour, qui est en même temps de l'ordre de l'absolu. Il n'y a rien de plus « naturel » car, dans le christianisme, rien ne s'explique sans ce Dieu, et surtout pas le phénomène de l'homme. Et pourtant, dans le bouddhisme, tout s'explique sans Dieu. Et au bout du compte, à cause de l'importance qu'ils accordent à l'existence de Dieu, les chrétiens risquent, consciemment ou inconsciemment, de restructurer la cohérence interne du bouddhisme. Ils cherchent, parfois désespérément, un espace pour ce qui leur semble indispensable à toute démarche spirituelle, à savoir la rencontre avec Dieu. C'est ainsi que l'édifice bouddhique commence à ressembler peu à peu à l'édifice chrétien qui, lui, est réellement structuré par cette rencontre.
Cette tendance à rechercher dans le bouddhisme ce qui nous est essentiel, ne se limite pas aux chrétiens. Ainsi, nombre d'Occidentaux qui ne croient plus de tout en Dieu reconnaissent dans le bouddhisme une tradition « athée » proposant une voie intérieure balisée depuis des millénaires par des maîtres qualifiés. Les bouddhistes nés dans les pays bouddhiques ne sont pourtant pas « athées ». Et ils n'apprécient pas que les Occidentaux les obligent, en quelque sorte, à se situer devant une question qui n'est pas la leur : celle de Dieu. En fait, cette question ne les effleure pas : ils ne sont ni « athées », ni « agnostiques », ni « croyants », ils sont ailleurs. Le véritable défi consiste à découvrir cet « ailleurs », à y entrer et à en comprendre la cohérence. Et ce n'est pas toujours facile.
Une autre grande difficulté à laquelle se heurte un Occidental qui s'intéresse au bouddhisme est liée à la langue. Tout se résume dans l'adage « traduire, c'est trahir ». Les langues bouddhiques (le pali, le sanscrit, le chinois, le japonais, le tibétain) échappent souvent à tous nos efforts de traduction ! Par exemple, comment comprendre l'enseignement du Bouddha lorsque, selon les traductions françaises des textes bouddhiques, il affirme que tout est « souffrance » (première des Quatre Nobles Vérités) et que l'origine de cette souffrance est le « désir » ? Il ne faut pas oublier que ces expressions, et tant d'autres que nous employons pour parler de l'expérience et de l'enseignement du Bouddha, sont tributaires de notre tradition (judéo-chrétienne, grecque, latine…). Pour comprendre vraiment ce qu'est le bouddhisme, il importe d'être toujours conscient du décalage considérable qui existe entre l'expérience du Bouddha et les mots français que nous employons pour en parler. Sans cette lucidité de base, les possibilités de malentendus se multiplient presque à l'infini.
La troisième difficulté est la tentation de confondre une partie de la tradition bouddhiste avec son tout. En Occident, un très fort accent est mis sur la méditation, au détriment de la discipline morale ou éthique, très exigeante, qui fait pourtant partie, elle aussi, de la voie bouddhiste. Les préceptes qui concernent le respect de la vie, l'usage de la parole, la place accordée aux bien matériels, la vie sexuelle, etc., sont souvent tout simplement laissés de côté. C'est bien dommage, car c'est en vivant selon ces préceptes que les bouddhistes intègrent à leur vie ce qu'ils comprennent grâce à leur pratique de la discipline mentale.
Cette difficulté peut aussi aboutir à une confusion entre le type de bouddhisme que l'on pratique, ou auquel on s'intéresse, et la grande tradition bouddhiste. On peut comprendre que celui qui pratique le zen soit convaincu que cette forme du bouddhisme est la meilleure pour lui. Mais qu'il garde à l'esprit le fait que l'édifice bouddhiste est beaucoup plus vaste que la « salle zen » qui en fait partie. C'est par son effort de comprendre les « autres bouddhismes » qu'il pourra approfondir sa connaissance du bouddhisme qu'il pratique.
Comprendre le bouddhisme en profondeur n'est donc pas facile pour les Occidentaux. Mais il faut reconnaître que ce n'est pas facile non plus pour ceux qui vivent dans les pays bouddhistes ! Car, finalement, le bouddhisme exige de chacun une véritable conversion intérieure, un abandon du soi, un changement radical de sa manière de penser et d'être dans ce monde. Et personne n'aime ça ! C'est sans doute d'ailleurs la résistance à cette métamorphose qui constitue la plus grande difficulté pour tous ceux qui veulent entrer pleinement dans l'expérience du Bouddha.

[Dennis Gira, Directeur adjoint de l'Institut de science et de théologie des religions (Institut catholique de Paris)  - Publié le 1er juillet 2006, Le Monde des Religions n°18]