BOUDDHA, JESUS Chapitre 1: Les enjeux d’une rencontre



Bouddha est le dernier génie religieux de l'humanité avec lequel le christianisme aura à s'expliquer », affirmait il y a un peu plus d'un demi-siècle le théologien catholique Romano Guardini. Christianisme et bouddhisme, ces deux grandes religions universelles de salut, qui prônent l'amour et la compassion, n'avaient en effet historiquement jamais été en concurrence aussi directe. Depuis quelques décennies, avec la percée du christianisme en Asie et celle du bouddhisme en Occident, l'« explication » a véritablement commencé.



On est aujourd'hui à même de connaître avec justesse les deux religions et de comparer de manière distanciée leurs points essentiels de doctrine. Cela n'a pas été le cas dans le passé. Depuis que les premiers missionnaires chrétiens ont découvert les différentes traditions bouddhistes, aux XVIe et XVIIe siècles, bien des malentendus se sont répandus en Occident sur les enseignements du Bouddha, qui ont été utilisés à des fins polémiques par les adversaires ou les partisans du christianisme.
Du côté des adversaires, on souligne le modernisme du bouddhisme, sa rationalité, son absence de dogmes. Ainsi Nietzsche écrit dans L'Antéchrist : « Le bouddhisme est cent fois plus réaliste que le christianisme. Il a dépassé le leurre de soi-même que sont les notions morales. Il se tient, pour employer mon langage, par-delà le Bien et le Mal. » Cette lecture positiviste du bouddhisme se fonde sur une lecture des textes les plus philosophiques et fait totalement abstraction de son évolution historique et de son enracinement dans des cultures locales très diverses, teintés de cultes aux divinités, de superstition et de religiosité populaire.
A l'inverse, les partisans du christianisme soulignent le caractère superstitieux de la plupart des bouddhismes asiatiques et ne retiennent des enseignements fondamentaux du Bouddha que la théorie du nirvana, assimilé au néant. Ainsi Jules Barthélemy Saint-Hilaire, un philosophe français contemporain de Nietzsche, n'hésite pas à écrire : « Au fond, le bouddhisme n'est pas autre chose que l'adoration et le fanatisme du néant. C'est la destruction de la personnalité humaine poursuivie jusque dans ses espérances les plus légitimes. Je demande s'il est au monde quelque chose de plus contraire au dogme chrétien, héritier de toute la civilisation antique, que cette aberration et cette monstruosité. » Cette compréhension du bouddhisme comme « un épouvantable culte du néant » est confortée par son assimilation à la pensée radicalement pessimiste du philosophe allemand Arthur Schopenhauer. Or, comme le montrent les études contemporaines fondées tant sur une meilleure connaissance des textes que sur leur interprétation par les religieux bouddhistes eux-mêmes, cette interprétation d'un bouddhisme « pessimiste », « nihiliste » ou même « égoïste » est tout aussi erronée que celle d'un bouddhisme « moderne » et « purement rationnel » qui serait exempt de religiosité populaire ou de croyances irrationnelles.
Pourtant, ces interprétations polémiques séculaires continuent bien souvent d'avoir cours dans de nombreux milieux chrétiens hostiles au bouddhisme ou, à l'inverse, chez des Occidentaux nouvellement convertis à cette tradition. Malgré des gestes spectaculaires comme la rencontre d'Assise, où le pape était assis à côté du Dalaï-lama, Jean Paul II a suscité l'indignation des milieux bouddhistes et universitaires en donnant dans son livre Entrez dans l'Espérance, une lecture schopenhauerienne du nirvana bouddhiste. Et on entend encore fréquemment chez les nouveaux adeptes du bouddhisme des arguments du type : « Je suis devenu bouddhiste car, contrairement au christianisme, c'est une religion totalement rationnelle, sans foi ni dogme, qui ne repose que sur l'expérience. » En fait, au-delà des erreurs de compréhension des deux religions, la grande tentation consiste aussi à comparer le pire d'une tradition au meilleur de l'autre. Ainsi compare-t-on facilement dans les milieux bouddhistes occidentaux le message de paix du Dalaï-lama à l'Inquisition et aux croisades, ou bien, inversement, chez certains chrétiens, la charité d'une mère Teresa à l'absence totale de préoccupation caritative et sociale de certains moines bouddhistes. Pour confronter de manière juste le bouddhisme et le christianisme, il faut comparer les sommets avec les sommets et les égarements avec les égarements. De même convient-il de bien connaître la subtilité des doctrines et surtout leur diversité. Car, pas plus qu'il existe un seul christianisme homogène, il n'existe un seul bouddhisme authentique. Le bouddhisme, c'est à la fois les textes anciens attribués au Bouddha, le Theravada répandu dans toute l'Asie du Sud-Est, le chan chinois ou le zen japonais, ou encore le Vajrayana tibétain. C'est sans parti pris idéologique et en tenant compte de ces précautions que s'ouvre notre dossier à travers l'article d'Eric Vinson sur les dix clefs de la confrontation doctrinale entre Jésus et Bouddha et les traditions qui se réclament de leurs enseignements depuis plusieurs millénaires.
Mais l'enjeu de la rencontre du bouddhisme et du christianisme ne se résume pas, aussi précieux soit-il, à un tel comparatisme. Il se joue aussi à un niveau plus existentiel chez les individus, de plus en plus nombreux, qui sont touchés par les deux traditions. On rencontre des bouddhistes convertis au christianisme qui maintiennent un attachement profond à la religion de leur enfance et, inversement, de plus en plus de chrétiens devenus bouddhistes qui reviennent vers le christianisme en conservant des pratiques et des enseignements bouddhistes, ou bien encore qui revendiquent la double appartenance. On trouve aussi, et ce sont les plus nombreux, des chrétiens qui pratiquent la méditation bouddhiste ou des bouddhistes qui prient Jésus. Loin d'assister à un phénomène d'exclusion mutuelle, on constate donc de plus en plus, chez des personnes touchées par les deux traditions, des tentatives de mélanges et d'intégration. Pour la première fois, notre reporter Aurélie Godefroy a longuement enquêté chez ces « chrétiens bouddhistes » et son reportage émouvant montre la diversité et la difficulté des tentatives de synthèses personnelles, qui insistent souvent sur la familiarité et la complémentarité des deux voies spirituelles. Point de vue critiqué avec nuance par Dennis Gira, chrétien engagé et fin connaisseur du bouddhisme, qui souligne les nombreux pièges et ambiguïtés de la compréhension du bouddhisme par les Occidentaux. Le dossier se clôt par un entretien entre l'évêque de Mende, ancien père abbé bénédictin de Kergonan, et un lama tibétain directeur du centre Dhagpo Kagyu Ling. Ces deux moines se sont longuement rencontrés il y a quelques années pour faire un livre de dialogue. Ils font ici le point de cette passionnante et fructueuse rencontre, qui a permis de mettre en évidence à travers l'angle du chemin spirituel les principales divergences et ressemblances du bouddhisme et du christianisme.
Reste le dernier enjeu de cette rencontre, celle de la concurrence que vont se livrer à l'échelle planétaire ces deux grandes religions universelles du salut. Paradoxalement, le bouddhisme progresse actuellement plus en Occident qu'en Orient, et le christianisme bien davantage en Orient qu'en Occident. Assistera-t-on à une vraie bataille de conversions ou bien plutôt à l'émergence progressive et inédite d'un christiano-bouddhisme ? Cela peut encore nous paraître étrange, voire impossible, mais notre enquête en montre pourtant les germes, et Arnold Toynbee, le grand historien des civilisations, affirmait que la rencontre de ces deux traditions si proches et si lointaines constituait « l'événement le plus significatif du XXe siècle » pouvant favoriser l'émergence d'une nouvelle civilisation.
[Frédéric Lenoir, Philosophe et sociologue, auteur de La Rencontre du bouddhisme et de l'Occident (Albin Michel, 2001). Publié le 1 juillet 2006 - Le Monde des Religions n°18]

LEXIQUE
- Samsara (litt. «Perpétuelle errance ») : cycle infini des morts et des renaissances dû à l'ignorance et l'égocentrisme qui aveuglent l'esprit sous la forme des « trois poisons » émotionnels (le désir-attachement, la colère-aversion, la stupidité-indifférence). Le samsara se caractérise par l'aliénation douloureuse de la conscience sous l'effet de l'enchaînement des causes et des conséquences, des «actes » et des « fruits » (karma).
- Nirvana (litt. «Extinction ») : libération « personnelle » du frustrant samsara. Objet de subtiles distinctions selon les écoles, il a pour synonymes « Etat de bouddha », « Eveil », « Délivrance » (moksa).
- Dharma : la réalité telle qu'elle est, à savoir l'ordre juste du monde et du discours selon l'enseignement du Bouddha. Synonyme de «religion », « doctrine », « pratique spirituelle » bouddhistes.
- Theravada (litt. « Ecole des Anciens ») : forme de bouddhisme qui domine l'Asie du Sud et se veut la plus fidèle au Bouddha. Fondée sur la complémentarité entre moines et laïcs, sur l'éthique individuelle et la méditation, on l'appelle aussi Hinayana (« Petit Véhicule de progression »), terme péjoratif venu de son rival Mahayana.
- Mahayana (litt. « Grand Véhicule de progression ») : occupant le centre et le nord de l'Asie, cette forme de bouddhisme est fondée sur les idées de vacuité et d'amour-compassion universels. Elle donne lieu à une luxuriante religiosité dédiée à ses innombrables bouddhas et bodhisattvas.
- Vajrayana (litt. « Véhicule de diamant ») : courant issu du Mahayana fondé sur la transmutation des illusions et passions en sagesse et compassion universelles. Dominant l'Himalaya et le Tibet, on l'appelle aussi bouddhisme tibétain, boudhisme tantrique ou encore lamaïsme.