AUX ORIGINES RELIGIEUSES DE L’HUMANITE Chapitre 1 La religion originelle


-100.000 av. J.-C. Nul de saura jamais ce qui s’est réellement passé ce jour-là, il y a à peu près cent mille ans, à Qafzeh, près de l’actuelle Nazareth, en Israël. Amenés par les leurs, que les archéologues appellent des proto-Cro-Magnons ou Homo sapiens antiques, deux défunts ont été inhumés dans une fosse. Autour d’eux, peut-être sur leurs corps, quantité d’ocre rouge, témoin d’un rituel funéraire.

Premiers rituels de la mort
Les fouilles entreprises à Qafzeh à partir de 1930 ont révélé une trentaine de sépultures de la même époque, renfermant des corps pour la plupart couchés sur le côté, jambes fléchies, couverts d’ocre.
C’est dans ces tombes, vieilles de cent millénaires, que l’on observe les premiers moments de religiosité de l’homme. Des signes laissent en effet penser que la mise en scène entourant ces inhumations exprime la croyance en une vie après la mort. La position recroquevillée du fœtus signifie selon l’hypothèse la plus plausible que la mort est conçue comme une nouvelle naissance. Des objets de plus en plus sophistiqués sont posés à ses côtés. Est-ce pour le seconder dans ce grand voyage qu’il entreprend, ou pour le choyer afin qu’il ne revienne pas importuner les vivants ? Les deux hypothèses ne sont pas inconciliables, et elles témoignent toutes les deux d’une croyance en la survie de l’âme. Fréquemment au Paléolithique moyen (-300.000 à -30.000 av. J.-C.), de manière systématique au Paléolithique supérieur (-30.000 à -10.000 av. J.-C.), les sépultures renferment des silex taillés pour se défendre, de la nourriture, ainsi qu’en témoigne l’étude d’ossements d’animaux retrouvés à proximité des corps, et des pierres sculptées dont les encoches, aujourd’hui indéchiffrables, avaient très certainement un sens symbolique précis pour les artistes qui les avaient taillées.
Autre fait significatif : les morts sont inhumés à l’écart des vivants. Et ce n’est pas tant l’odeur du cadavre en décomposition que veulent fuir les vivants (les corps sont recouverts de couches de terre et de pierres), que le cadavre lui-même, probablement source d’inquiétudes, voire de terreur.
Nous ne disposons d’aucun autre indice quant à la religiosité développé par l’Homo sapiens d’il y a cent mille ans. La recherche archéologique ne permet pas même d’affirmer une quelconque forme de croyance, en un dieu ou en des dieux, en des esprits naturels ou ancestraux.

L’art rupestre
-45.000 av. J.-C. Des millénaires vont encore s’écouler avant que l’homme découvre un nouveau moyen d’expression : l’art, ancêtre de l’écriture. Les plus anciennes peintures rupestres datent de plus de quarante-cinq mille ans, représentant des animaux et des humains. Des dizaines de millions de peintures et de gravures paléolithiques ont été découvertes à ce jour dans cent soixante pays, sur les cinq continents.
Salomon Reinach (1858-1932) et l’abbé Henri de Breuil (1877-1961) ont développé une théorie de l’art magique : en peignant des scènes de chasse, l’homme capturait l’image des animaux qu’il voulait chasser. Plusieurs autres hypothèses ont été émises. En 1967, Andreas Lommel élabore la théorie chamanique (développée en 1996 par Jean Clottes et David Lewis-Williams). Selon ces derniers, les peintures et gravures, où les animaux sont largement dominants, ne représentent pas les animaux eux-mêmes, mais sont les esprits des animaux surgissant de la roche, que les chamanes de la préhistoire invoquaient et avec lesquels ils communiquaient lors des transes rituelles. Des éléments plaident en faveur de cette thèse, en particulier la localisation géographique. En effet, ce ne sont pas des grottes habités qui étaient « décorées », mais des lieux spécifiquement réservés à cette activité, de ce fait très probablement ritualisée.

Le monde invisible
Nous ne saurons jamais laquelle de ces hypothèses est la bonne.
Le chamanisme est une religion de la nature qui s’est développée au sein de populations vivant en profonde symbiose avec cette nature. Chasseurs-cueilleurs aux techniques rudimentaires, ils vivaient en petits clans. Tributaires des saisons, de la pluie, du soleil, ces hommes étaient pris dans des phénomènes extérieurs qui les dépassaient. A chaque pourquoi, seule une réponse supranaturelle semblait appropriée.
On peut aujourd’hui, à travers les cultures chamaniques qui ont survécu, notamment en Sibérie, essayer de se faire une idée de ce qu’a été la première religion de l’humanité. Pour se rassurer face aux aléas, aux menaces, aux dangers que la nature fait peser sur lui, pour exprimer en même temps le sentiment d’admiration qu’il éprouve devant cette grandeur, cette majesté, l’homme va donner une substance au monde invisible. Il nomme des esprits avec lesquels il peut négocier pour s’attirer leurs bonnes grâces. Il est possible que certains personnages, plus doués que d’autres pour ce type de négociations, se soient très tôt détachés du lot. Cet homme providentiel sait procéder à des échanges avec les esprits, leur offrir une compensation en termes de forces vitales en échange de la nourriture prélevées. C’est un donnant-donnant très fonctionnel, somme toute très rationnel, n’incluant ni prières ni sacrifices.

Une seule religion primitive
Un fait est quasi-certain : quelle que soit la région du globe où ils vivaient, et pendant un temps qui s’est étalé sur des dizaines de milliers d’années, les hommes du Paléolithique ont nourri des sentiments religieux d’une surprenante similarité : la survie de l’âme, l’existence d’esprits « naturels » et de causes surnaturelles aux évènements naturels, la possibilité d’entrer en contact avec ces forces et de procéder à des échanges porteurs de normalisation ici-bas. Ces traits communs fondent les religions chamaniques, qui se sont développés dans un relatif, voire un total isolement les unes des autres.
Le constat le plus frappant, y compris pour un œil non averti, est l’usage de la couleur rouge, associée dans toutes les aires à un contact avec l’autre monde. Par ailleurs, en ce qui concerne le choix des motifs, la surreprésentation des animaux, en particulier des taureaux, les serpents et les cervidés, et l’absence quasi-totale de dessins végétaux. Quant aux humains représentés, ils sont souvent, sous toutes les latitudes, dans la position dite de l’orant, c’est-à-dire les bras levés vers le ciel. Pourquoi ? Il sera très difficile d’apporter un jour une réponse définitive. Une autre caractéristique presque universelle est la présence au fond de certaines grottes d’empreintes de mains. Il est possible que ces empreintes aient marqué le terme d’un processus initiatique de jeunes adultes. On peut aussi s’interroger sur le sens du « culte des crânes » pratiqué sous différentes formes par les hommes du Paléolithique.
Une thèse, qui a connu un certain succès parmi les chercheurs, tente de fonder « techniquement » cette indéniable similarité en la rattachant à une donnée confirmée par la génétique : l’origine africaine commune de toute l’humanité. Cette thèse postule une diffusion des bases de la religiosité à partir de ce foyer unique dont les hommes auraient émigré en emportant une mémoire collective elle aussi unique, et dont aurait émergé ultérieurement la mythologie, en particulier le mythe du paradis originel (ou de la terre des origines) que se partagent toutes les civilisations, avec des variantes qui leur sont propres. Un obstacle s’oppose cependant à cette affirmation : on ignore qui étaient ces premiers migrants, et surtout s’ils étaient capables de concevoir une « religion première ».
Toutefois, parler d’une religiosité commune aux chasseurs-cueilleurs n’est pas un abus de langage et elle constitue très certainement une démonstration éclatante de l’universalité de l’esprit humain et de sa spécificité par rapport aux autres êtres vivants.

Le numineux et le sacré
Le théologien luthérien allemand Rudolf Otto (1869-1937) est l’un des premiers penseurs à mettre en avant l’idée d’un sentiment du sacré inhérent à l’homme et précédant ses tentatives d’expliquer le monde, ses origines, son devenir. En 1917, il forge le mot « numineux » pour désigner ce sacré originel. C’est donc à la fois de l’effroi et de l’admiration face à ce qui l’entoure que l’homme prend conscience du sacré, insiste Otto. Les plus grands noms de l’ethnologie et des sciences religieuses qui lui succéderont reconnaîtront d’ailleurs son influence : Paul Tillich, Gustav Mensching, et surtout Mircea Eliade qui fondera le livre qui l’a popularisé, Le Sacré et le Profane, sur la notion de numineux.
Terrorisé et fasciné en même temps par cet inexplicable, l’individu cherche à « accumuler » le numineux dans un lieu, de manière à le localiser, à le posséder.
Le numineux ainsi accumulé pour être maîtrisé est doté de propriétés magiques : c’est de cette façon que s’ébauchent sans doute les premiers rituels, autour des pierres et des tumulus, devant les peintures rupestres, où l’on ne rend pas encore grâce à une divinité, mais où l’on apaise les colères d’esprits non nommés.

[In « Petit traité d’histoire des religions », F.LENOIR, p. 17 à 32]