AUX ORIGINES RELIGIEUSES DE L’HUMANITE - Chapitre 4 : Les dieux du monde


Les Indo-Européens

Vers le IVe millénaire, des peuplades qui nomadisaient dans le Caucase domestiquent le cheval. D’un coup, l’homme acquiert la possibilité de se déplacer sur de très longues distances. De fait, à partir du début du IIIe millénaire, ces Aïryas ou Aryas, comme ils se nomment eux-mêmes (et qui donnera l’adjectif aryen), quittent leur berceau pour aller coloniser d’autres contrées : Iran, Afghanistan, est des rivages de la Méditerranée, ouest des rivages de l’Atlantique. Leur migration s’étale sur des siècles, et elle n’est pas collective : dans chaque cas, ce sont des groupes qui se séparent du tronc commun pour aller vivre leur vie sous d’autres cieux. Au début du IIe millénaire, une partie a atteint la vallée du Grange pour coloniser l’Indus.

Cette colonisation ne s’opère pas partout selon les mêmes modes. Dans beaucoup de zones, elle est relativement pacifique ; dans d’autres régions, la colonisation est plus brutale. Cependant, les Indo-Européens s’intègrent tant et si bien que leurs liens de peuplement ne se reconnaîtront bientôt aucun lien de parenté entre eux. Les Grecs, les Latins, les Celtes, les Hittites, les Perses, les Germains, les Slaves ou encore les Indiens semblent en effet tellement différents les uns des autres que, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, leur étroite parenté ne fut jamais soupçonnée.

C’est par le truchement de la grammaire comparée que cette proximité est d’abord mise en évidence. A partir des années 1930, le philologue Georges Dumézil ouvre de nouvelles perspectives dans cette recherche en comparant la mythologie et la configuration sociologique de ces peuples que l’on appelle indo-européens – parce que étendus de l’Europe à l’Inde. Un fait lui semble d’une limpide évidence, au-delà des caractères particuliers des récits : la notion trinitaire, appliquée aussi bien au ciel qu’à la terre. Tant les hommes que les dieux se partagent en effet en trois fonctions principales : la souveraineté, la religion et le droit, la guerre, et enfin la production de richesses.

L’universalité de cette « tripartition fonctionnelle », pour reprendre l’expression de Dumézil, est toutefois loin d’être universelle. Propre aux Indo-Européens (et à leurs descendants), elle ne figure pas dans les schémas de pensée des autres civilisations où, on le verra plus loin, les répartitions sociales ne s’effectuent pas de la même manière, tandis qu’au ciel, les esprits et les dieux obéissent à d’autres modes hiérarchiques.



La civilisation de l’Indus

Pour raconter l’histoire religieuse de l’humanité, je me suis essentiellement focalisé, dans les chapitres précédents, sur le lieu qui fut un précurseur de cette histoire, son berceau proche-oriental, par ailleurs le plus prodigue en informations archéologiques précoces. Entre le IIIe et le IIe millénaire, d’autres civilisations émergent, géographiquement et culturellement éloignées mais répondant au même schéma évolutif global, avec le passage de la chasse à l’élevage, c’est-à-dire le tournant néolithique dont les caractéristiques sont partout identiques, puis la constitution de cités et de royaumes.

Les voies de peuplement de l’Indus restent mal élucidées. Il est certain que ces contrées ont été habitées au Paléolithique et que la première néolithisation, à la fin du Ve millénaire avant notre ère, a été l’œuvre des autochtones. Assez vite, des peuples venus des steppes d’Asie centrale s’enracinent dans les premiers villages. A partir de 3.500 av. J.-C., la sédentarisation s’accélère. Sur une superficie aussi vaste que l’Europe, dont le centre est le Sind dans l’actuel Pakistan, des cités-Etats, puis des royaumes se constituent et donnent naissance à une civilisation dont on sait très peu de chose, pour la simple raison que l’on n’a pas encore réussi à déchiffrer son écriture de type pictogrammique. La découverte de cette civilisation antique de l’Indus est relativement récente. Ce vaste territoire était par ailleurs doté d’une unité religieuse, si l’on en juge d’après les objets cultuels, fort ressemblants, découverts dans les mille cinq cents sites fouillées au XXe siècle. Comme au Proche-Orient, comme en Europe, le couple déesse/taureau domine le panthéon. D’autres éléments, inédits et inexplicables à ce jour, font leur apparition sous forme de statuettes, certainement vénérées : des ensembles phallus/vagin qui évoquent les futures linga de l’hindouisme, et des personnages cornus ou multifaces assis dans une position proche de celle du lotus, plantes des pieds jointes. Il existait très certainement un culte domestique vivace : les décombres de la plupart des habitations ont révélé des statues de déesses mères. L’absence de temples ne signifie pas forcément de grands rituels : il est tout à fait probable que le culte des dieux, peut-être assorti de sacrifices, se déroulait hors les murs.

La fin de cette civilisation est aussi mystérieuse que son développement. Elle a été relativement brutale, concomitante avec l’arrivée, au début du IIe millénaire, de conquérants indo-européens qui déferlent dans la vallée de l’Indus, forts de leur suprématie militaire.

Le védisme, religion pré-hindouiste de l’Inde, se développe dans la foulée de l’engloutissement de l’antique civilisation de l’Indus, dans une zone désormais sans cités ni écriture. En a-t-il conservé des traces qu’il a conjuguées avec les apports indo-européens ? L’hypothèse est plausible, en particulier s’agissant d’éléments de religion populaire (le culte de la déesse, le phallisme, le yoga…), mais nous n’en avons aucune preuve. On ne sait pas ainsi si le culte du feu ou l’appétence pour les sacrifices sanglants, présents dans la religion des Indo-Européens, l’étaient aussi dans le sous-continent indien avant leur arrivée, ni dans quelle mesure les traditions orales de l’Indus ont été intégrées dans les Veda, dont les premiers éléments sont fixés en sanskrit, la langue des conquérants aryas, entre 1800 et 1500 avant notre ère. Ce livre, les Veda, dont le titre signifie littéralement « connaître et voir », en fait une collection de quatre livres principaux et d’ouvrages connexes, mérite que l’on s’y arrête dans la mesure où il est le seul (et important) témoin du védisme, une religion et une civilisation qui, en l’absence de cités nous ont laissé bien peu de vestiges archéologiques.

Selon la tradition aujourd’hui admise par l’indouisme, les Veda, supposés contenir toute la sagesse divine, existent depuis la création du monde. Ils ont été révélés, dit cette tradition, par des sages mythiques, les rishis, qui ont à travers eux enseigné à des lignées de brahmanes, des prêtres, comment maintenir l’ordre du monde tel que voulu par les dieux. A ces quatre collections se rattachent d’autres ouvrages qui complètent nos informations sur la religion de l’Inde du IIe millénaire – et jusqu’à la moitié du Ier millénaire : les Brahmana, les Aranyaka, enfin les Upanishad. On peut ajouter à cette collection les sutras, exégèse savante des Veda.

La religion védique est essentiellement ritualiste, et ses cultes, assurés par un clergé nombreux, sont minutieusement arrêtés. Elle « se voue tout entière au maintien et au prolongement du dharma originel : chaque génération d’êtres humains s’y intègre et y collabore par des rites ». Elle se situe dans la logique de la religion de ses contemporains, le pharaon d’Egypte assurant chaque matin la prière qui « fait » que le soleil se lève. Mais elle pousse cette logique à son extrême : par les rites védiques, les rita, les prêtres rétablissent en permanence l’ordre tel qu’il a été organisé par les dieux, et menacé sans cesse par le retour au désordre primordial.

A côté de ces rituels collectifs, œuvre exclusive des prêtres, le védisme a inclus, comme les autres traditions religieuses polythéistes de l’époque, des rites domestiques qui nous restent assez mystérieux, les textes étant peu prolixes à leur sujet. Il est possible qu’un culte des ancêtres ait eu cours dans le cadre de ces rites domestiques, destinés comme partout ailleurs à faire parvenir des demandes personnelles aux dieux.

Le trait le plus surprenant de la structure religieuse des sociétés védiques du IIe millénaire avant notre ère se lit en filigrane des Aranyaka, ces obscures commentaires des Veda qui interprètent le rituel dans un sens pleinement symbolique, par opposition aux Brahmana qui l’expliquent de manière que l’on pourrait dire plus factuelle. Les Aranyaka ont été écrits par des méditants qui se retiraient dans la forêt à la recherche d’une pleine communion avec les dieux. Là où les autres sociétés de l’époque ont, pour la plupart, connu des sages qui s’en allaient méditer dans des lieux isolés, le védisme semble avoir sécrété un mouvement de renonçants, probablement en réaction aux excès ritualistes des brahmanes qu’ils vont soumettre à la critique, leur reprochant en particulier de passer à côté d’une part importante des Veda : la question de l’origine. Les pratiques du yoga et de l’ascèse, héritage du prévédisme, seront ainsi d’abord développées en marge de la religion officielle brahmanique, et en réaction probable au varna, le statut de naissance qui définit les obligations religieuses de chaque individu et interdit de ce fait aux mal-nés la possibilité de s’engager dans la voie de la prêtrise brahmanique pour servir les dieux.



La Perse aryenne

L’étroite parenté entre le védisme indien et la religion qui se développe en Perse à partir du IIIe millénaire avant notre ère n’a rien d’étonnant : les Aryas ont conquis la Perse et l’Afghanistan où ils ont vécu. Par ailleurs, leur colonisation de l’Indus s’est accompagnée d’une destruction massive de la culture autochtone, y compris de sa langue : ayant presque fait table rase du passé, ils ont calqué sur leurs nouveaux territoires un système religieux établi, avec ses dieux, ses rites et son organisation, et leur propre langue, le sanskrit, pour en assurer la transmission. C’est d’ailleurs dans les Veda que l’on retrouve les principaux éléments de la religion persane antique. Le culte persan antique se déroulait, comme le culte védique, en plein air, autour d’un feu sacré.

Le feu, dont Mircea Eliade fait remonter le culte à la préhistoire, a été au cœur des croyances aryennes : il est le dieu Atar. Ce dieu-là n’est pas au sommet de la hiérarchie. Mais sa fonction est bien plus importante que son statut : il est l’unique messager des offrandes que les hommes font aux divinités. Dans la tradition indienne, Atar (Agni) est d’ailleurs appelé le « cocher des dieux ». L’autre élément qui lui est intrinsèquement lié, et qui est central dans le socle des croyances aryennes, est constitué par le sacrifice, nécessairement consumé dans le feu. Comme dans l’Indus, la religion persane a évolué vers une surenchère sacrificielle accomplie au cours de minutieux rituels, longs et complexes, conduits par des prêtres richement payés qui se recrutent, non pas dans une catégorie sociale comme les brahmanes, mais au sein d’une tribu spécifique de l’ouest du pays, les Mages.

De nombreux autres points communs sont partagés par les religions de l’Inde et de l’Iran du IIe millénaire avant notre ère.



Le panthéon grec

Les Indo-Européens qui gagnent la Grèce au milieu du IIe millénaire avant notre ère ne débarquent pas sur un terrain vierge. A côté des populations qui pratiquent des rites agraires hérités du Néolithique proche-oriental, agrémentés de légendes locales qui se sont peu à peu construites, les Crétois ont commencé à étendre leur propre civilisation, économiquement et culturellement développée. Les tribus aryennes arrivées sur ces terres méditerranéennes sont-elles moins agressives que celles qui ont poussé quelques siècles plus tôt du côté de l’Indus ? Ou bien ces cavaliers sont-ils impressionnés par la raffinement crétois ? Le fait est qu’en dépit de leur suprématie militaire, ils ne rasent pas la civilisation existante, comme ce fut le cas dans l’Indus, mais intègrent leurs schémas à la culture, à la langue et aux religions déjà en place pour former une grande partie de ce que sera le futur panthéon grec dominé par Zeus, un dieu indo-européen, pourtant fils de Cronos, le père des dieux crétois, qui s’impose à la fois comme maître des éléments naturels et protecteur du foyer, père des dieux et des hommes. La civilisation achéenne, dite aussi mycénienne, dure jusqu’à 1200 avant notre ère, organisée autour d’un puissant roi divin, comme l’est le pharaon d’Egypte. Des Aryens, les Mycéniens ont hérité un tempérament guerrier. Des Crétois, ils conservent les dieux anthropomorphiques dotés de fonctions bien définies, pour lesquels ils édifient des temples et organisent des processions. Par ailleurs, les récits de l’Iliade et de l’Odyssée, plus tard attribués à Homère, commencent à se forger.

On ignore les raisons pour lesquelles le royaume mycénien disparaît. La Grèce, qui se dépeuple brutalement, se transforme en agrégat de pâles petits Etats dont les habitants délaissent l’agriculture pour l’élevage et adoptent l’incinération des morts à la place de l’inhumation. Elle traverse une « période obscure » de trois cents ans durant laquelle se forge l’identité de la Grèce classique. Les Etats étiolés se renforcent ; unis par la langue, le panthéon et les épopées. La propriété privée se développe et une aristocratie terrienne se forme. Dans les temples, les prêtres entretiennent les dieux, mais faute d’un pouvoir politique fort, leur rôle reste limité à la religion. Dans ces cités désormais prospères, la démographie est croissante, poussant les plus aventureux à partir, avec leurs dieux et leur culture, à la conquête de nouvelles colonies méditerranéennes. Les Grecs commencent, à partir du VIIe siècle avant notre ère, à fixer les textes transmis par la tradition orale : l’Iliade et l’Odyssée d’Homère… Leur production littéraire sera dès lors foisonnante, et leur mythologie très fouillée pour raconter la naissance du monde avec Chaos, l’abîme géant (dont on ignore les conditions d’émergence), la création des maux (dont le travail !), autrefois enfermés par Zeus dans une jarre qu’ouvrira la belle Pandore, et surtout la saga des dieux, objet d’une constante fascination.

La religion grecque se forge en effet autour des douze dieux et déesses de l’Olympe qui vivent comme des hommes mais possèdent l’immortalité. Ont-ils  vraiment le pouvoir d’intervenir dans la destinée de ceux qui les prient ? Théoriquement, les Grecs considèrent que chaque individu a sa moïra, son destin, contre lequel rien ni personne ne peut intervenir, pas même Zeus. Pourtant, dans les faits, et comme tous les autres peuples, les Grecs sacrifient aux dieux dans les temples et pratiquent les rituels destinés à s’attirer leurs faveurs. De toute manière, les Grecs sont convaincus qu’ils doivent tout aux dieux.

Comme les Mésopotamiens, les Grecs sont férus de magie (les amulettes se vendent dans les temples) et de divination. La mantiké, c’est-à-dire la connaissance de la pensée divine, gouverne la politique, la vie sociale et privée, plus tard la philosophie. Tout est objet de divination : le vol et le chant des oiseaux pour l’interprétation desquels des règles précises sont instituées ; la « lecture » des entrailles d’animaux sacrifiés ; les mouvements des astres grâce à l’astrologie, introduite entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère par des « mages de Chaldée » dont le savoir, inédit dans cette partie du monde, suscite l’engouement du peuple et de ses dirigeants ; les songes pour l’interprétation desquels sont érigés des « incubateurs de rêves », temples dédiés aux dieux du sommeil et de la médecine ; et bien sûr la consultation des oracles dans des temples dont la réputation attire des fidèles.



La Chine préimpériale

Il ma paraît nécessaire, pour mieux illustrer le tronc commun indo-européen, de donner un rapide aperçu de postnéolithique de civilisations qui ne sont pas concernées par l’influence aryenne et qui ont, de ce fait, développé des cultures et des religions qui, pour répondre aux grandes questions universelles, ont adopté des voies tout à fait différentes de celles que nous avons vues jusqu’à présent.

Je commencerai par le plus grand foyer de peuplement asiatique, la Chine, où les premières communautés agraires, remontent au VIe millénaire avant notre ère. Les récits historiques commencent bien plus tard, au début du IIe millénaire. Des villes se sont alors déjà établies, et, avec elles, une profonde dichotomie entre ruraux et urbains, chacun de ces groupes prenant en charge, d’une certaine façon, un pan de la religion, les rites aux dieux pour les uns, les pratiques chamaniques pour les autres, ces deux formes de religiosité étant considérées comme complémentaires.

Dans les campagnes, où chaque village est formé d’une seule famille unie par les liens du sang, les rites agraires marquent l’année.

Mais, faute de traces écrites, on sait peu de chose de ces célébrations et des moyens mis en œuvre, probablement de type chamanique, pour entrer en contact avec les esprits et célébrer l’harmonie de la nature. C’est en tout cas, phénomène inconcevable dans l’aire indo-européenne, une religion sans prêtres et probablement sans dieux qui s’installe dans ces villages d’agriculteurs et d’éleveurs où ne subsiste par ailleurs pas de traces d’un culte domestique.

Prêtres et dieux sont l’apanage des villes, placées chacune sous la tutelle d’un roi ou d’un seigneur descendant de l’Ancêtre qui l’a fondée. Mais commençons par les dieux, et par le premier d’entre eux : Hao, dit le Souverain d’en haut, l’Auguste Ciel ou le Ciel tout court. Dans les villes, un seul individu est à même d’assurer son culte au nom de tous les autres : le souverain, parce qu’il est T’ien tseu, le Fils du Ciel. Parallèlement, la religion urbaine intègre des cultes à d’autres divinités, les dieux du sol et des moissons, mais aussi les esprits et les puissances des fleuves, des montagnes ou du vent. Le troisième élément du panthéon urbain chinois est constitué par les ancêtres de la lignée.

Dans les villes, où des temples sont consacrés au ciel, aux dieux du sol ou des moissons et aux ancêtres, le rôle des prêtres est essentiellement rituel : les prêtres sont des fonctionnaires plutôt que des médiateurs privilégiés avec les dieux. Mais leur deuxième fonction, qui deviendra bientôt déterminante, est de servir de support aux pratiques divinatoires. Les prêtres, qui multiplient les règles sacrificielles, s’imposent aussi comme devins. C’est d’ailleurs ainsi que naîtra l’écriture en Chine où, dans un premier temps, les prêtres conservent les pièces divinatoires pour pouvoir comparer le signe et les effets qui lui sont associés. Confrontés dans un deuxième temps à des problèmes d’archivage, ils reproduisent ces signes, créant ainsi, vers 1700 avant notre ère, les premiers pictogrammes qui évolueront en idéogrammes. Un demi-siècle plus tard, les prêtres manipulent déjà près de trois mille idéogrammes.

Fortement ritualisée, la religion de la Chine ancienne laisse peu de place aux spéculations théologiques qui sont la source de l’abondante mythologie indo-européenne. Les sacrifices, dont les règles se compliquent et se multiplient, sont source d’inventions culturelles plutôt que d’élaboration d’une pensée religieuse : on ne s’interroge pas sur l’origine du monde, mais on s’active pour maintenir l’ordre.



Les Mayas

Le second exemple sur lequel je vais m’arrêter provient d’une tout autre aire géographique : l’Amérique du Sud, où la sédentarisation néolithique commence au début du IIe millénaire avant notre ère, signant le début de la civilisation olmèque. Une brusque accélération apparaît au début du Ier millénaire, dans une zone qui, à terme, s’étendra du Mexique au Honduras. De nouvelles techniques agricoles apportent la prospérité à des villages qui se transforment en cités entre lesquelles interviennent des échanges commerciaux. Une unité de langue et de culture commence à se dessiner. C’est le moment d’où l’on date le début de la civilisation maya, héritière des Olmèques, qui s’épanouit au tournant de notre ère et perdure jusqu’à la conquête espagnole, au XVIe siècle. Notre connaissance de cette civilisation reste relativement incomplète.

Les fabuleuses cités, avec leurs places, leurs pyramides et leurs palais, étaient édifiées de manière à reproduire le monde tel qu’il était au moment de sa création par les dieux. L’élément visuel le plus marquant, qui était également central dans la religion maya, réside dans ces pyramides aux façades peintes en rouge, omniprésente couleur du Soleil, symbolisant les montagnes, à la fois tombes royales et temples d’où les rois et les prêtres entraient en contact avec des dieux abreuvés du sang des sacrifices humains.

La mythologie maya est aussi complexe que son panthéon. Les récits de la création font état de cycles terrestres et célestes récurrents, la fin du monde étant suivie de la naissance d’un autre monde. Comme plusieurs autres empires mésoaméricains (les Aztèques du Mexique entre le XIVe et le XVIe siècle de notre ère, les Incas du Pérou et des Andes au XVe siècle), les Mayas ont développé une théologie sacrificielle très poussée. C’est du sang, et encore du sang, que réclament les dieux. Le sang de l’élite, y compris du roi, mais aussi le sang de victimes choisies en fonction du dieu auquel elles sont destinées.

Dans la mesure où les Mayas réservaient la survie de l’âme après la mort à une infime élite – le roi, les héros, les victimes consentantes des sacrifices –, ils n’ont pas réellement développé de culte des ancêtres. Néanmoins, sous les demeures où étaient inhumés les défunts de la famille.





[In « Petit traité d’histoire des religions », F.LENOIR, p. 85 à 110]