AUX ORIGINES RELIGIEUSES DE L’HUMANITE Chapitre 3 Les dieux de la cité


La cité-Etat

-4.000 av. J.-C. Eridu (basse Mésopotamie) est la première grande ville connue : quatre mille habitants.

Une classe sociale tout à fait nouvelle apparaît : celle des commerçants, qui ne cultivent pas la terre mais se chargent de l’écoulement de ce qu’elle produit. Des artisans se spécialisent. Des scribes consignent les échanges. Les meilleurs agriculteurs agrandissent leurs terrains et engagent un personnel moins bien loti ; une aristocratie foncière voit ainsi le jour.

Pour les habitants d’Eridu, il est évident que cette prospérité, ils la doivent aux dieux. Ils érigent un premier temple monumental en haut d’un tell. Or, dans une société qui devient d’autant plus patriarcale que la fortune est gagnée par les hommes qui exercent les métiers les plus rentables, la souveraineté de la déesse ne peut pas subsister. Les mâles dirigent, ordonnent, et il leur est de ce fait difficile de concevoir une divinité qui ne soit pas à leur image, virile et protectrice.

A Eridu, où dans un premier temps plusieurs coexistent avec la déesse suprême, l’un d’eux, peut-être celui de la famille la plus puissante, est érigé en dieu de la ville : ainsi commence le règne d’Enki, dieu des eaux douces et des aménagements terrestres. Parallèlement, d’autres cités-Etats se développent en Mésopotamie : Uruk qui gagne très vite en importance, Ur, Nippur, Kish… La vie s’y organise partout de la même manière. Le sommet de la pyramide est occupé par les grands commerçants et propriétaires terriens, et les prêtres dévolus aux principaux temples.

-3.000 av. J.-C. Un système d’écriture apparaît. Le déchiffrage des tablettes de cette époque décrit de manière sommaire le fonctionnement administratif des cités-Etats. Celles-ci sont gérées par deux conseils parallèles. L’un, constitué de sages ; le second est formé de guerriers.

-2.800 av. J.-C. Les premiers petits royaumes apparaissent : désormais, c’est un seul chef qui dirige, et très vite des dynasties héréditaires se forment. Un premier grand royaume émerge vers 2.450 : Lagash. Dès lors, l’histoire de la Mésopotamie sera celle d’une longue épopée guerrière qui changera la face du monde, mais aussi celle des dieux. Ce n’est certes pas une histoire spécifique : la plupart des zones de population ont connu une évolution similaire. L’Egypte bien sûr, la Phénicie et la Grèce qui s’édifieront plus volontiers sur le principe des cités-Etats partageant beaucoup d’éléments communs, l’Indus, la Chine ou la Perse qui, à partir de bases de départ identiques, évolueront sur un mode différent.



Sur la terre comme au ciel

Les hommes du Paléolithique, qui ne possédaient ni biens ni classes sociales, étaient les égaux des esprits naturels. Au Néolithique, quand l’homme s’installe dans de petits villages pour élever ses troupeaux et cultiver ses terres, la vie reste relativement égalitaire, mais une suprématie de l’humain sur le reste du monde s’impose, et avec elle la figure d’une déesse suprême.

Dans les cités, la donne change. L’identité familiale s’impose : une famille se rattache à un nom qui identifie l’ensemble de ses membres, on se contente plus de porter un prénom, désormais on est aussi le « fils de ». Il semble alors tout à fait logique qu’il en soit de même pour les dieux : là où l’on désignait autrefois les esprits par leur fonction, on nomme désormais les dieux en associant ce nom à la fonction. Les cités mésopotamiennes, et plus largement celle de l’âge du bronze qui remplace progressivement l’ère néolithique, se placent sous la protection d’un dieu qui n’est pas exclusif, mais qui est réputé veiller en particulier sur cette cité.

L’Egypte connaît un développement parallèle à la fin du IVe millénaire avant notre ère, avec l’instauration d’un pouvoir centralisateur qui prélude aux premières dynasties pharaoniques du début du IIIe millénaire. L’unité administrative de l’Egypte ancienne n’implique pas une unité religieuse : dans chaque bourgade et chaque cité, un dieu s’est imposé. Sa figure protectrice n’exclut pas la vénération d’autres dieux, dans des temples parfois mitoyens. D’autres dieux, bénéficiant de soutiens humains plus importants, voient leur réputation s’étendre à tout le pays. En Egypte, c’est le cas en particulier des dieux soutenus par les pharaons (Horus, Rê promus vers 2500-2300 ; plus tard Osiris et Isis).

De fait, à mesure que la société se hiérarchise, le panthéon divin suit la même évolution. Quand se forme les royaumes et s’installent les rois, les grands dieux se détachent eux aussi de la masse des divinités et s’entourent d’adjoints, de conseillers, d’exécutants, d’intermédiaires. En Mésopotamie, où s’est installée la civilisation sumérienne, An, le plus grand des dieux (qui deviendra plus tard Anu), symbolisé par le taureau mâle, est le prototype du dieu suprême que l’on retrouvera par la suite dans le panthéon de toutes les autres traditions polythéistes. Selon la mythologie sumérienne, An vivait autrefois dans le ciel, secondé par ses deux fils Enki et Elil (dieu tutélaire d’Erudi). Mais, au fil du temps, An délègue de plus en plus ses tâches à ses fils, il s’éloigne, tant et si bien qu’il devient inaccessible. Il reste un dieu suprême, mais que les hommes cessent de prier, s’adressant aux autres dieux, plus proches.

Avec la prédominance des dieux, le culte des ancêtres s’estompe de la scène publique. La religion des dieux est celle de la cité : elle permet la cohésion sociale autour de pratiques identiques, de fêtes unifiées, de mythes forgeant une loi morale universelle dont l’Etat a besoin pour s’édifier. De fait, dès la constitution des cités-Etats de Mésopotamie, des cimetières sont conçus à l’écart des habitations. Les morts continuent d’être honorés, mais la nouvelle forme que prendra le culte des ancêtres est désormais plus proche d’une fête des morts.

Une coupure très nette s’est instituée entre les habitants du ciel et ceux de la terre : les dieux sont surpuissants, et surtout immortels.

La reconnaissance d’une nature particulière aux dieux et d’une hiérarchie impliquant l’existence d’un dieu suprême placé au-dessus de tous les autres contient en elle le bourgeon de l’éclosion, dans cette même partie du monde, du monothéisme, c’est-à-dire la croyance en un seul Dieu suprême, à l’exclusion de tous les autres. C’est An qui deviendra Anu chez les Sumériens, Assur chez les Assyriens, Mardouk à Babylone, Amon en Egypte, et chez les Phéniciens un surprenant Baal qui reste le même tout en prenant des appellations différentes selon les villes où il est adoré.

Mais la tendance générale reste encore à une multitude de dieux.



La Maison des dieux

Restons plus particulièrement en Mésopotamie. Les premiers temples, ouverts sur une terrasse pourvue d’une rampe d’accès, ont toutes les mêmes caractéristiques : ils comportent trois pièces, l’une centrale où se trouvent l’autel et la table d’offrande, et deux autres pièces latérales dont on a peu de certitudes quant à l’usage premier qui en était fait. Très vite, ces temples se sont développés. Mais à côté de ce grand temple, plusieurs petits temples, donc plusieurs dieux et déesses, coexistent volontiers, et sans encombre. Même à Thèbes, capitale égyptienne du culte d’Amon, le père des dieux, dont le lieu de vénération (et de résidence !) constitue une ville à part entière, les temples dédiés aux autres divinités sont omniprésents. Les seuls troubles interreligieux interviendront durant le bref règne d’Aton, promu « dieu unique » et exclusif par le pharaon Akhenaton, vers 1350 avant notre ère.

Les dotations royales et celle des fidèles affluent. Les temples s’agrandissent encore, ils deviennent des domaines autosuffisants dont la prospérité tranche souvent avec la vie modeste de la population.

La centralisation de la religion a un autre effet : la moralisation de la vie sociale et publique. C’est à partir des temples où se construit le dogme que les premiers codes moraux sont formulés. Toutes les contraintes, tous les interdits sont en effet censés avoir été promulgués par les dieux qui ont en même temps indiqué aux hommes la conduite juste.

Une série de tablettes mésopotamiennes du IIe millénaire avant notre ère contient, dans une sorte de confession générale, tous les préceptes à mettre en œuvre dans sa vie pour complaire à la divinité. Il s’agit, pour beaucoup, des mêmes préceptes moraux que nous appliquons encore aujourd’hui. La « religion » qui a remplacé le « sentiment religieux » conforte le sentiment que les dieux, bien que parfois capricieux, sont généralement bons avec les justes et punissent les méchants.

A partir de cette impulsion religieuse, l’administration politique publie des codes de justice – le roi étant le garant de l’application de la loi des dieux. Le plus ancien code, datant de 2700 avant notre ère, est rédigé sous forme de « conseils d’un père à son fils », un genre littéraire qui sera très en vogue en Mésopotamie, formé de courtes sentences. Un code de justice plus élaboré, daté de 2100 avant notre ère, assortit les fautes d’amendes et de sentences. Le code le plus connu est celui d’Hammourabi, le roi de Babylone, dont les 282 articles édictés vers 1700 avant notre ère sont gravés sur des stèles placées dans toutes les grandes cités du royaume.



Les serviteurs des dieux

L’institution des temples, on l’a vu, a créé une nouvelle caste sociale : les prêtres, entièrement consacrés au service de ces temples et à la dévotion aux dieux. Le prêtre est un fonctionnaire des dieux, le médiateur par excellence entre ce monde-ci et le monde céleste.

A mesure que les temples s’agrandissent, que les rituels se complexifient, le service des dieux requiert un personnel de plus en plus nombreux. Le lien entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux se tisse et s’opacifie : la montée en puissance des dieux, des rois et des prêtres s’orchestre de concert. Le clergé est un pouvoir essentiel, parce que la religion crée du lien social. Mais en même temps, ce sont les rois qui édifient les temples et les dotent, nomment les prêtres et choisissent l’un d’eux pour en faire le grand prêtre. Les prêtres, qui confortent la légitimité des rois, doivent donc voir leur propre légitimité confortée par ces mêmes rois, ce qui implique des concessions, des compromissions.

Une caste élitiste se forme alors, celle du haut clergé, qui hante les couloirs des palais. L’instauration d’une prêtrise héréditaire rend la césure sociale encore plus prégnante. Les souverains adhèrent aux dogmes défendus par les clercs.



Devins et exorcistes

La religion elle-même se fait élitiste. Le peuple, qui a délégué aux grands prêtres l’exclusivité de « faire » le sacré, se rabat sur la religiosité populaire qui lui est concédée. Des prêtres de rang inférieur, dans les temples secondaires qui se multiplient dans tous les quartiers, gèrent le contact avec la masse des fidèles. Une nouvelle classe de clercs émerge alors, à mi-chemin entre les chamanes et les prêtres : les exorcistes et les devins.



La science des dieux

Le lien entre l’écriture et la vie intellectuelle s’établie à la fin du IIIe millénaire. En Egypte apparaissent les plus anciens textes religieux, où plus qu’ailleurs, les hiéroglyphes sont l’apanage des prêtres. Les Mésopotamiens, qui ont découvert l’écriture par le truchement du commerce, ont moins de scrupules à coucher également sur l’argile des textes qui débordent le religieux.

Que ce soit en Mésopotamie, en Egypte, en Inde, plus tard dans l’Occident médiéval, la réflexion est toujours née et a mûri au sein de la classe sacerdotale. Aristote s’en étonnait déjà, avant de fournir une explication : les clercs dans leurs temples ont plus de loisirs que les laïcs dont le souci premier est la subsistance de leur famille. Ils ont le temps de discuter, de réfléchir. Et quand on réfléchit, on se pose des questions, on se laisse emporter dans la pensée abstraite.

C’est une théologie pauvre à ses débuts, qui s’enrichit des autres pensées abstraites auxquelles elle va donner naissance, en particulier la philosophie.

Il est fort probable que la velléité de « lire les étoiles » soit très ancienne ; c’est cependant en Mésopotamie que cette lecture devient une science à part entière. Les premiers relevés astrologiques remontent à 5000 avant notre ère.

A cette époque, le peuple, qui n’a pas accès à cette science royale, consulte des baru ou prêtres devins qui usent d’autres supports, connectés de manière moins directe aux dieux, à travers la lecture des entrailles d’animaux sacrifiés, de songes, ou encore de volutes d’encens. Il en sera ainsi jusqu’au Ier millénaire avant notre ère, quand l’astrologie, qui reste une exclusivité mésopotamienne, se démocratise.



Naissance du mythe : le déluge

En réfléchissant à l’univers des dieux, les prêtres leur ont construit une histoire, des histoires plurielles qui racontent aussi l’aventure de la création et de l’homme : ainsi sont nés les mythes (du grec mythos, littéralement récit). L’un des plus anciens mythes remonte au moins au IIIe millénaire avant notre ère, et on en a retrouvé les premières traces écrites dans l’Atrahasie, le Poème du Supersage, daté d’environ 1700 avant notre ère. Autrefois, nous dit ce mythe, quand l’homme n’existait pas encore, les dieux régnaient sur un univers dont s’occupait une classe inférieure de dieux, les Igigi. Déçus par leur condition de travailleurs dans un monde qui se voulait un paradis, ces derniers se révoltent et cernent le palais du dieu suprême, leur souverain, pour le détrôner. Ea, un conseiller du dieu, lui souffle à l’oreille de trouver un substitut aux Igigi : l’homme, qui sera fait d’argile, et retournera à l’argile après sa mort. Il en fut ainsi. Mais… les hommes se reproduisaient trop vite. Ils se disputaient et leur bruit devint insupportable aux dieux qui décidèrent de les éliminer. Les dieux avaient une ultime carte en main : le déluge. Pris de pitié pour l’un d’eux, un supersage nommé Atrahasis, Ea lui ordonna de construire un bateau et de s’y réfugier, avec les siens et des animaux. Le déluge a duré sept jours. Quand la pluie s’arrêta enfin, il attendit encore sept jours et envoya une colombe à la recherche d’une terre émergée. A la troisième tentative, un corbeau partit sans retour : il y avait donc une terre en vue, que le bateau ne tarda pas à rejoindre. Le dieu suprême était furieux que des hommes aient survécu. C’est encore Ea qui intervint pour lui expliquer que les hommes étaient nécessaires à la Terre, mais qu’il fallait impérativement limiter leur nombre. C’est pourquoi, depuis, certaines femmes sont stériles, et la mort fauche volontiers des enfants et interdit à beaucoup d’atteindre un âge vénérable. C’est par ce récit, dont s’inspirera la Bible, que, pour la première fois, les hommes ont tenté d’expliquer le mystère de la vie et de la mort et le pourquoi des maux.

[In « Petit traité d’histoire des religions », F.LENOIR, p. 55 à 84]

La revanche des dieux mâles
Naissance de l'agriculture et de l'élevage, sédentarisation et urbanisation des populations : la « révolution néolithique » initie une nouvelle donne. L'homme est désormais exalté en tant que reproducteur, guerrier et chef suprême de la cité.

Pour comprendre la masculinisation progressive des cultes, on peut essayer de remonter le temps à partir des religions actuelles. Celles-ci témoignent d'une domination du masculin dans la ou les personnes divines. Le dieu de la Bible (Adonaï, Elohim) est incontestablement masculin, même si le prophète Isaïe compare l'amour de Dieu à celui d'une mère (Isaïe 49, 15). Le dieu des chrétiens est père ou fils, jamais mère ou fille. Le dieu des musulmans (Allah) est masculin : l'islam est une « religion virile », selon Malek Chebel, et les fameux « versets sataniques » du Coran (sourate 53, 21-22) concernent trois divinités féminines, dont l'évocation blasphématoire valut à Salman Rushdie une condamnation à mort. Le monothéisme est donc masculin mais le dieu des Juifs, des chrétiens et des musulmans n'a pas de relations sexuelles, même si le dieu des chrétiens engendre (Jésus) mystérieusement.
Le dieu de la Bible est le rival de divinités sémitiques appelées Baal, au fort pouvoir sexuel. Son rival El (le nom Elohim en est dérivé) a aussi une grande puissance virile, comme l'atteste le poème des dieux gracieux et beaux d'Ougarit (Syrie) : « Et le membre d'El s'allongera comme la mer et le membre d'El s'allongera comme le flot. » Si le dieu monothéiste est à la fois uniquement masculin et entièrement désexualisé, les dieux antérieurs sont fortement sexualisés et s'accouplent avec des déesses : ils doivent donc partager avec elles leurs attributions. La sexualité humaine ou divine est une limite à l'action et un partage des pouvoirs, et il n'y a de dieu unique et tout-puissant que débarrassé de l'exigence de se choisir une « moitié ».
Cette exigence est au contraire au cœur du panthéon hindouiste, où chaque divinité a sa parèdre, une épouse qui lui donne son énergie (shakti). Shiva a pour femme Parvati et Vishnou Lakshmi. Mieux, on vénère le phallus (linga) de Shiva et la vulve (yoni) de son complément féminin. En somme, les dieux de l'Inde sont mâles et mariés, alors que le dieu d'Abraham est masculin et sans épouse, même si, dans la foi populaire, la Vierge Marie a été élevée au rang de quasi déesse.
Peut-on remonter au-delà dans le temps et tenter de trouver les origines de ces dieux mâles ? Si la préhistoire a, dès le paléolithique, ses symboles masculins (phallus en érection, « bâton de commandement »), on n'a pas retrouvé de statuettes masculines symétriques des « déesses mères » aux traits féminins et maternels accentués. Quand et comment cette prédominance du féminin a-t-elle décliné ? En raison du grand nombre de fouilles archéologiques, de la présence de très anciennes écritures et de l'ancienneté de la « révolution néolithique », le Proche-Orient semble la région du monde la mieux à même de fournir des éléments de réponse partiels.
La naissance de l'agriculture et de l'élevage paraît avoir apporté ce que le préhistorien Jacques Cauvin appelle une « révolution des symboles » et une « naissance des divinités » plurielles et sexuées. Le taureau est ici privilégié, comme dans d'autres aires culturelles : en Inde, il sera plus tard la monture de Shiva, et en Grèce, l'un des symboles de Zeus. La pratique de l'élevage semble avoir exalté le rôle du mâle reproducteur. Ce culte du taureau machique paraît avoir décliné progressivement au point qu'au début de l'ère chrétienne, le culte de la déesse Cybèle comporte des sacrifices de taureaux pratiqués par des prêtres eunuques. La divinisation de certains clergés, prototype du célibat sacerdotal ou monastique, a d'ailleurs certaines connexions avec l'expansion du christianisme en des lieux comme Éphèse (ville dédiée à la chaste Artémis) ou Athènes (la cité de la vierge Athéna).
Mais entre le début du néolithique et l'aube de l'ère chrétienne, les dieux mâles ont bénéficié, surtout à partir du IIIe millénaire avant notre ère, d'importantes innovations techniques et politiques. La culture par irrigation a permis un accroissement de population et une urbanisation donnant naissance à des cités-États puis à des États. La figure du roi prêtre mésopotamien ou du pharaon égyptien est masculine, et la hiérarchisation des sociétés a engendré des panthéons à dominante masculine. Puisque la hiérarchie est le pouvoir (arché) sacré (hiéros), les dominations divine et humaine se correspondent dans un culte de l'autorité très peu féminin : Mardouk à Babylone, Amon-Rê en Égypte, Zeus en Grèce et Jupiter à Rome sont des divinités masculines.
À la même époque, l'usage des métaux (bronze, fer) pour le combat favorise l'émergence de dieux guerriers, tandis que les métaux précieux (or, argent) suscitent une concurrence virile pour la possession de trésors répartis entre les palais et les temples. Les femmes étant peu présentes dans cette compétition physique, celle-ci est symbolisée par des dieux souvent musclés (selon la statuaire), tels Mars à Rome ou Arès en Grèce. Néanmoins, d'anciennes déesses mères, telle Ishtar à Babylone, conservent un statut de protectrices des guerriers, comme Athéna en Grèce ou, bien plus tard, Notre-Dame-des-Victoires dans le catholicisme. La revanche des dieux mâles n'a donc jamais été complète dans l'Antiquité proche-orientale puis gréco-romaine.
[Odon Vallet, Historien des religions et spécialiste d'anthropologie religieuse - Publié le 1 janvier 2009 - Le Monde des Religions n°33]