AUX ORIGINES RELIGIEUSES DE L’HUMANITE - Chapitre 5 : La période axiale de l’humanité

(VIIe-Ve siècles av. J.-C.)




Le psychiatre et philosophe allemand Karl Jaspers (1883-1969) pointe quatre tournants, mais un seul tournant, le troisième, l’intéresse réellement, celui des religions universalistes et de la philosophie, qui marque selon lui la naissance spirituelle de l’homme. Il le définit comme l’ « âge axial » de l’histoire de l’humanité qui est « cet unique instant qui dura quelques siècles et jaillit de trois sources : la Chine, les Indes et l’Occident ».



Un tournant de civilisation universel

Le tournant axial jaspérien est concentré dans le temps, entre le VIIe et le Ve siècle avant notre ère. Il intervient quelques millénaires après la révolution néolithique. Une série de grandes religions apparaît qui vont intégrer la notion de salut individuel.

En Perse, Zoroastre institue une religion monothéiste qui insiste sur le salut individuel et la rétribution dans l’au-delà. L’Inde védique voit l’émergence des Upanishad et du brahmanisme, du Bouddha, du jaïsme. En Chine, apparaissent Confucius et Laozi. Les prophètes d’un Dieu unique se lèvent chez les Hébreux et les grandes figures de la philosophie grecque font basculer la pensée occidentale en lui ouvrant les perspectives nouvelles d’une connaissance fondée sur la seule raison. On peut prolonger dans le temps le tournant axial jaspérien dont on voit les ramifications s’étendre au-delà de cette période, avec l’émergence d’autres personnages : Jésus, les rabbins qui révisent le judaïsme, Mohamed.

Avant d’étudier ces grandes traditions religieuses de l’humanité, il est nécessaire de tenter de comprendre pourquoi Zoroastre, le Bouddha, Confucius, les prophètes d’Israël et les philosophes se sont un jour révoltés contre l’ordre établi par les orthodoxies religieuses qui dominaient leur époque, au milieu du Ier millénaire avant notre ère.



Le salut individuel

Pendant des centaines de millénaires, l’individu s’est effacé au profit du clan. Le « je » n’existe pas !

Est-ce l’apparition, dans les grandes cités et dans les empires, d’une classe moyenne qui n’est plus obligée de consacrer sa vie au labeur, et ne gravite pas forcément dans la cour des rois et des grands prêtres, qui enclenche le mouvement ? Ou est-ce le perfectionnement des techniques assurant une plus grande maîtrise de la nature et du temps qui fait prendre conscience à certains du fait que la nature obéit à ses propres lois et qu’elle n’est gouvernée ni par les dieux, ni par les rites ? Ou bien est-ce une évolution interne à la religion même ? Une intuition analogue surgit : la relation directe entre l’individu et les dieux, dont personne ne doute de l’existence, a un rôle bien plus important que ce qu’en disent les prêtres, entièrement voués aux rituels collectifs.

Des sages ont, un peu partout, la révélation de l’importance de l’individu. L’idée d’un salut individuel et d’un bonheur post mortem fait son chemin. Les « nouvelles religions » qui se forgent ont alors pour objectif principal, non pas le confort ici-bas, mais le salut dans l’au-delà. Ces religions se répartissent en deux grands groupes. L’un, celui des religions monothéistes (le zoroastrisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam), qui prônent un Dieu unique, élabore la vision d’un au-delà nettement différencié, avec un paradis pour les justes, un enfer pour ceux qui ont fauté, une résurrection finale. L’autre, celui des religions karmiques (en Inde et en Extrême-Orient), fondées sur la croyance en un karma qui est le bilan des mérites et des démérites de chacun, envisage la vie comme une étape dans la roue des existences, faite de renaissances déterminées par le poids du karma, jusqu’au nirvana qui est l’absorption dans l’âme universelle.

Il est important de souligner combien l’idée du salut individuel, proposé à tous, va dans le sens d’une démocratisation du culte, jusque-là très élitiste. La spiritualité est désormais l’apanage de tous : elle touche à la conscience d’être soi et à la quête individuelle d’immortalité.



L’universalisme

Même si le fait n’est pas nouveau, force est de constater que l’âge axial est, sur le plan politique, celui de la constitution de grands empires qui remplacent les petits royaumes morcelés. Ils aspirent à l’universalité. Les dieux des cités vaincues sont ravalés à un rang inférieur, puis absorbés par les dieux vainqueurs.

Les « nouvelles » religions qui émergent en parallèle optent d’emblée pour le principe d’universalité. Désormais, insistent-elles, on ne sacrifiera plus à un dieu parce que l’on dépend de sa « circonscription », mais parce qu’on l’a choisi.

Il me parait important d’insister ici sur le tournant majeur que constitue l’introduction, dans l’histoire des religions, de la conversion, un phénomène inédit, impliquant l’abandon des croyances antérieures au profit d’une nouvelle croyance qui les remplace. La conversion résulte d’un choix certes libre, mais radical : sages et prophètes exigeront de ceux qui les suivent une totale fidélité. Une exclusivité qui se révèlera rapidement source d’intolérance. L’autre fait inédit découlant de la nouvelle ambition des régions à vocation universelle est l’émergence d’un prosélytisme qui devient parfois agressif.

L’universalisme de celles que l’on appellera plus tard les « grandes religions » a séduit les empires, se voulant eux-mêmes universels, et y voyant un moyen d’unifier les peuples différents qui les constituaient.



L’expérience du divin

Avec les religions du salut, chacun peut (et doit) établir une relation individuelle à la divinité ou à une essence universelle, puisqu’il est désormais convenu que chaque être est créé l’image de Dieu (dans les monothéismes) ou est une parcelle de l’âme universelle (dans les religions karmiques).

Dans l’Indus, à partir du VIIIe siècle avant notre ère, les « ascètes des forêts » se multiplient. Ceux-ci tournent le dos, non pas aux Veda auxquels ils restent fidèles, mais à l’approche exclusivement rituelle qu’en font les prêtres. En Grèce, les philosophes cherchent également, à travers diverses écoles de sagesse, à élaborer une voie d’accomplissement individuel. Parallèlement, la Grèce connaît un développement des cultes initiatiques ou à mystères qui auront une grande influence sur les philosophes et dont la particularité est d’être ouverts à tous, y compris aux esclaves. Ces cultes expriment de manière très nette la nouvelle demande religieuse qui émerge un peu partout dans le monde durant l’âge axial jaspérien : l’expérience spirituelle intime, le salut individuel et un apprentissage des méthodes pour y parvenir.



Maîtres et disciples

Désormais, le salut individuel passe donc par l’initiation. La personne du maître, dépositaire d’un héritage, garant d’une transmission, se retrouve dans toutes les traditions religieuses, spirituelles et philosophiques postérieur à l’âge jaspérien.

Contrairement au prêtre, le maître ne se définit pas par une fonction hiérarchique, mais par sa propre expérience de la transcendance qu’il transmet à ses élèves en même temps que le savoir qui lui a été donné. Face au prêtre qui enseigne les dogmes et les rites du culte, le maître choisit la voie de l’oralité, du contact, et, en même temps que la doctrine, il transmet le savoir-faire pour accéder au salut personnel, à travers une ascèse, une rigueur de vie, un « mode d’emploi » qui transforme l’existence de l’élève assoiffé de salut. A la ritualité, il oppose l’introspection. Au dogme, l’expérience. Aux édifices intellectuels, l’ouverture du cœur.

Ces tensions entre institution et expérience initiatique, entre rituels collectifs et spiritualité personnelle sont toujours présentes au sein des grandes traditions religieuses, nées à partir du tournant axial.




[In « Petit traité d’histoire des religions », F.LENOIR, p. 111 à 122]